Du côté des galeries

Reprendrons-nous illico le chemin des expositions ?

À peine les mesures de déconfinement annoncées, les galeries Tanit et 392Rmeil393 présentent déjà leurs premières expositions. D’autres préfèrent rester, pour le moment, en mode plateforme numérique.

La galerie Tanit rouvre ses portes aux visiteurs... Photo DR

Accrochages physiques ou virtuels ? La question – voire le dilemme – taraude désormais une partie des galeristes beyrouthins.

Alors que le déconfinement se poursuit au Liban, certaines galeries de la place rouvrent timidement leurs portes aux visiteurs en présentant essentiellement des expositions collectives montées à partir de leurs fonds d’œuvres. D’autres restent encore dans l’expectative, s’appuyant pour le moment sur leur plateforme numérique. Quelques-unes ont décidé de fermer partiellement leurs locaux et/ou de réduire le champ de leurs activités pour se replier sur un mode de fonctionnement plus traditionnel de marchand d’art proposant toiles, sculptures et gravures…

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Comme pour tous les secteurs qui ne sont pas de première nécessité, la pandémie du Covid-19 a eu un impact ravageur sur nombre de galeries d’art déjà victimes d’une crise économique d’une ampleur sans précédent. Une fois de plus – une fois de trop ? –, elles doivent s’adapter pour tenter de survivre, se recentrer sur l’essentiel, se réinventer ou simplement renoncer… Il faut choisir. Coup de projecteur sur les décisions prises par quatre d’entre elles.

Dialogue entre Helen el-Khal et Alfred Basbous à la galerie Tanit de Beyrouth. Photo DR

Un œil sur le passé… l’autre sur le numérique

Tanit fait partie de ces galeries qui tentent de changer leur manière de travailler en développant le « online » et les réseaux sociaux. La galerie libanaise, qui possède une antenne en Allemagne, a dès le début de la crise sanitaire mondiale réagit en lançant sa « viewing room » numérique. D’une pierre deux coups : en présentant sur plateforme numérique, avec le début du confinement en mars dernier l’exposition « The River’s Whisper » de l’artiste iranienne Mojé Assefjah, programmée à l’origine sur les cimaises de la galerie Tanit de Munich, elle a transcendé les effets de la mise en quarantaine et apporté à cet accrochage une visibilité élargie… au monde.

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Mais pour la galeriste Naila Kettaneh-Kunigk, « si le numérique permet d’atteindre un plus large public d’amateurs d’art et de collectionneurs à travers les continents, offrant ainsi une ouverture d’horizon, aujourd’hui plus que jamais, nécessaire aux artistes libanais, il ne peut pas, pour autant, remplacer totalement les expositions physiques ».

De ce fait, à peine la fin du confinement annoncée la semaine dernière, elle levait déjà le rideau sur « A Glimpse into the Past ». Une exposition de qualité quasi muséale présentée dans son vaste espace de Mar Mikhaël, regroupant autour d’un dialogue entre les toiles d’Helen el-Khal et les sculptures d’Alfred Basbous une sélection d’œuvres des grands noms de la peinture moderne libanaise (Guiragossian, Yvette Achkar, Huguette Caland ou encore Hussein Madi…).

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Une exposition « coup d’œil sur le passé » qui redonnera le goût des visites réelles, espère cette galeriste qui défend habituellement les représentants de la nouvelle garde de l’art visuel du pays du Cèdre, à l’instar de Gilbert Hage, Cynthia Zaven, Shirine Abou Chakra… « trop occupés pour le moment à nourrir leur travail des événements socio-politiques auxquels il est intrinsèquement lié ».

Vers des expositions solidaires

Idem du côté de la galerie 392Rmeil393 qui s’est, elle aussi, empressée de rouvrir ses portes, sitôt le confinement levé. Accrochés jusqu’au 5 juin sur les cimaises de la galerie rue Gouraud (Gemmayzeh), les éloquents portraits de « Survivors » (un thème sans doute plus que jamais d’actualité !) du jeune artiste syrien Amjad Naaem accueillent les visiteurs du mardi au samedi, de 11h à 17h. Déterminée à poursuivre sa programmation de 2020, Nelsy Massoud, la responsable de cette galerie « à but non lucratif », rappelle que « cet espace, fondé par Nayla Bassili et Alfred Sursock, fonctionne comme un projet philanthropique ». « Son objectif étant d’offrir aux talents émergents leur première vraie plateforme de visibilité (NDLR : elle a, entre autres, fait connaître le fameux graffeur Yazan Halwani), nous ferons tous les efforts nécessaires pour poursuivre notre mission », assure-t-elle. Encouragée par l’espoir d’un fonds de soutien financier que pourrait lui attribuer AFAC (Arab Fund for Arts and Culture), Nelsy Massoud planifie même pour 2021 de redynamiser les activités de la galerie, avec des propositions inédites et des modes de fonctionnement nouveaux faisant appel à la solidarité entre artistes. Elle envisage, par exemple, de réduire le nombre d’accrochages annuels mais d’augmenter les collaborations entre artistes établis et émergents. « Chaque artiste reconnu prendrait sous son aile un jeune talent, le temps de la réalisation d’une ou plusieurs œuvres en commun, pour lui apporter une visibilité, une légitimité qui l’aideraient à persister dans son art en ces temps difficiles », suggère-t-elle. « On pourrait également mettre la galerie à la disposition d’un groupe de peintres durant deux mois afin qu’ils y réalisent leurs toiles, sur place, sous le regard des passants. Cela donnerait de meilleures clés de compréhension de leur travail de création, qui viendraient accroître l’intérêt du public pour leur art », affirme Nelsy Massoud, décidément résolue à tout réinventer.

Les « Survivors » du Syrien Amjad Naaem hantent les cimaises de la galerie 392Rmeil393. Photo DR

Pas de fermeture définitive pour Letitia

De grandes ambitions, Annie Vartivarian, la propriétaire de la Galerie Letitia à Hamra, en a eu lorsqu’elle a ouvert, en 2018, son bel espace dédié à l’art contemporain. « J’ai voulu présenter au Liban ce qui se faisait de plus pointu sur la scène artistique internationale, en y mettant les grands moyens : curateurs en provenance de l’étranger et grandes agences de communication, amples budgets, œuvres réalisées in situ spécialement pour la galerie par des artistes britanniques reconnus, à l’instar de la graveuse et peintre Eileen Cooper ou du sculpteur minimaliste Nathaniel Rackowe. J’ai cherché aussi à mettre en lumière des artistes libanais aux pratiques innovantes comme Hatem Imam ou Sirine Fattouh. Malheureusement, la dégradation de la situation économique ces derniers mois, conjuguée à la réticence des Libanais à sortir des sentiers battus en matière d’art, m’oblige aujourd’hui à repenser l’orientation de la Galerie Letitia. Il ne s’agit pas d’une fermeture définitive de mon espace d’exposition mais d’un repli vers une simple activité de marchand d’art moderne libanais, plus prisé des collectionneurs locaux », indique la galeriste. Laquelle, ne pouvant toutefois totalement étouffer son goût pour la création contemporaine, aide sa fille à lancer une plateforme d’expositions numériques dédiée à l’art et au design.

Premiers frémissements de... relance

L’alternative numérique, Nadine Begdache, à la tête de la galerie Janine Rubeiz, y a recours ce mois de juin encore (après un premier essai concluant avec l’exposition de Ribal Molaeb), le temps de voir l’évolution de la crise sanitaire. « Les mesures de sécurité pour le coronavirus feront apparemment partie de notre vie plus longtemps que prévu. Et comme il ne sera pas sûr pour vous comme pour nous d’accueillir un grand nombre de visiteurs, nous avons pensé rapprocher le travail de nos artistes, au confort de vos propres écrans. Nous avons créé une galerie en ligne sur notre site web avec des œuvres sélectionnées, qui seront mises à jour tous les mois, afin de vous tenir au courant des projets récents de nos artistes », indique l’équipe de la galeriste dans sa lettre aux habitués. Opérant donc sur rendez-vous, la galerie Janine Rubeiz s’appuie désormais largement sur sa plateforme numérique pour y présenter notamment les nouvelles œuvres de ses artistes maison, et donner « un aperçu des expositions à venir ».

Bref, la relance des expositions post-confinement en est encore à ses premiers frémissements…


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