Nos Lecteurs ont la Parole

Le poète et les mots

Beyrouth était vide, ces fins d’années 80, et la ville me paraît être, quand je la regarde en arrière, essoufflée, comme sans voix dans un semblant de désert rouge revenu, quand j’allais voir au sérail de Sanayeh le grand poète Salah Stétié. Où était la poésie à ce moment-là ? Je m’interroge à présent comme le faisait Pétrone au temps de Néron dans le Satiricon, durant le temps de la grande décadence romaine : « Ubi poetica ? » Elle s’était tout bonnement envolée du Liban, la poésie, au profit des gens d’armes, et c’était pire que dans la Rome décadente, presque comme Berlin.

Salah Stétié, par contre, rentré à ce moment-là quelques années de Paris ou de La Haye, incarnait tellement par lui-même la poésie et la philosophie que nous aimions très souvent être avec lui, et il nous y encourageait. Pourquoi cette présence à Sanayeh, me direz-vous? Parce que promu conseiller du Premier ministre d’alors, Sélim el-Hoss. Aussi allions-nous le retrouver parfois dans le bureau que celui-ci lui avait offert, et il disait aux personnes qui par hasard l’interrogeaient : « Je les reçois dans le plus beau salon de la République. » C’était en effet une salle immense, entièrement recouverte de boiseries, peut-être bien de cèdre, à écritures dorées, que Rafic Hariri avait déjà rénovée et magnifiée.

Le poète Jacques Assouad, feu Abdallah Comaty, diplomate qui avait des ambitions poétiques, et moi-même venions là, et nous aperçûmes que Stétié devenait parfois malicieux tel un enfant qu’il était merveilleusement resté, quand il lui prit comme de nous terrifier en changeant de ton et d’allure depuis son « trône » seigneurial. Nous nous trouvions effectivement décontenancés et surpris. Tout vrai poète garde son esprit d’enfance, aussi étions-nous soudainement projetés dans le temps de sa propre jeunesse, les années cinquante, propulsés vers l’École des lettres de Gabriel Bounoure, Schéhadé, Etel Adnan. Quel privilège et quel bonheur alors!

Pourquoi étais-je moi-même là ? Pour la création ensemble d’une petite revue de lettres et de poésie où Stétié publia un texte de prose intitulé Il et les îles. Il tint à baptiser lui-même la maison d’édition circonstancielle et improvisée « Éditions de la lampe obscure », nom inspiré du titre d’un de ses livres, alors que je préférais face à tous les mutismes imposés « Éditions françaises libres ». L’on comprendra pourquoi en relisant l’histoire de cette époque. En plus de nous fournir l’emblème de la revue, un navire-lampe dessiné par son ami Raoul Ubac, il nous offrit comme contribution de valeur un inédit de Fouad Gabriel Naffah qu’il gardait caché dans un tiroir de sa maison de Beyrouth : Orphée et Eurydice. Il proposa généreusement pour les numéros à venir des textes de prose poétique, tel Le fruité et le fruit que nous ne pûmes jamais publier.

Nous étions donc assez souvent ensemble, seul à seul ou accompagnés des agréables personnes dites. Pourtant, je restais quelque peu décontenancé lorsque nous montions, esprits poètes et libres, dans une voiture de grand luxe avec chauffeur en livrée. Aussi un jour, prenant mon courage à deux mains, lui demandai-je : « Comment réussissez-vous à allier en vous le poète et le diplomate ? » « C’est bien ce sur quoi je m’interroge tous les jours », me répondit-il. Je me demande si cela ne l’a pas encouragé à s’expliquer plus longuement dans sa remarquable autobiographie récemment éditée.

Un matin de rencontre, je l’emmenai dans ma voiture en montagne, destination le Chouf puis les cèdres de Maasser. « Où m’emmenez-vous? » me dit-il, tel un enfant paniqué ou un otage surpris par un kidnappeur. Je me dirigeai pourtant sans mot dire vers Deir el-Qamar, et le vis tout simplement radieux de parcourir en montant une nature verdoyante et si délicieusement préservée. Après quelques palais Maan et Chéhab, ce furent Beiteddine puis les Cèdres. Nous avions le choix du chemin. « Par Barouk, voulez-vous bien ? » me pria-t-il. Arrivés à Barouk où sont les cafés de plein air et les jets d’eau, Stétié, paraissant de plus en plus ému, me désigna du doigt le vieil et unique hôtel de l’endroit : « C’est ici que nous passions en famille nos plus belles vacances d’été. » Après un recueillement dû à Rachid Nakhlé, auteur de notre hymne national, devant sa tombe isolée mais élevée, nous nous engageâmes sur la route des cèdres de Maasser, où les arbres communs du chemin deviennent incroyablement roux en automne. Nous ressentîmes alors une délivrance à parcourir le sentier de terre vers l’arbre le plus ancien. Stétié, comblé, intérieurement jubilait. Et depuis, quand il lui arrivait de rentrer au Liban après qu’il eut quitté sa fonction au Sérail gouvernemental, qu’il recevait quelques hôtes de marque – comme les critiques littéraires de Paul Valéry et de Loránd Gáspár –, il m’appelait pour savoir s’il était possible que nous passions une journée au Chouf ensemble, pour voir Deir el-Qamar, Beiteddine et les cèdres.

Maintenant qu’il est parti pour toujours, ne serai-je pas bien triste après le départ de qui vous a accordé un jour son amitié ? Je crois pourtant que les larmes du cœur tarissent et qu’il me sera toujours possible de retrouver Salah Stétié dans ses livres à l’écriture somptueuse, magique. Je n’ignore pas non plus que, comme le dit Michel Butor : « Chaque mot écrit est un nouveau pas de gagné sur la mort. »


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Beyrouth était vide, ces fins d’années 80, et la ville me paraît être, quand je la regarde en arrière, essoufflée, comme sans voix dans un semblant de désert rouge revenu, quand j’allais voir au sérail de Sanayeh le grand poète Salah Stétié. Où était la poésie à ce moment-là ? Je m’interroge à présent comme le faisait Pétrone au temps de Néron dans le Satiricon,...

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