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Nos lecteurs ont la parole

Restaurer l’irréparable

« Material Stories », l’exposition au musée Sursock en collaboration avec BeMA est une invitation à découvrir le savoir-faire des différentes techniques de restauration et conservation des œuvres d’art.

L’espace réduit consacré à l’exposition se décline comme un laboratoire dans lequel les toiles proposées portent les stigmates du passage du temps, les traces de multiples traumatismes.

Entre le visiteur et les œuvres, l’effet miroir s’opère comme une introspection de nos propres fractures. Les textes et les cartels relatent les différentes origines des blessures : les guerres successives, l’explosion du 4-Août, l’humidité d’un sous-sol vétuste, une inondation, une balle perdue, les griffes aiguisées d’un chat ou, tout simplement, l’usure du temps.

Rares sont les corps dépourvus d’entailles et de cicatrices.

Mais comment réparer et soigner ces vies brisées ? Appliquer une restauration invasive jusqu’à effacer toute trace d’un sinistre pour revenir à l’état originel ? Invisibiliser la blessure jusqu’à faire peau neuve ? Ou comme le suggère l’art de la réparation orientale, de sublimer la fracture en soulignant les lésions qui témoignent, in fine, de l’histoire traversée par ces objets et ces corps meurtris ? La fissure demeure perceptible, humaine, et atteste de notre fragilité et de notre précarité. Elle devient « passeur de mémoire ».

Comment décaper les couches de vernis appliquées pour escamoter les blessures, maquiller l’effondrement ? Il est impossible de se reconstruire sur un tas de ruines, dans le déni des affronts subits. Le spectre des blessures refoulées hantera nos nuits.

La réparation est un long chemin, elle ne se fait qu’en arborant les pansements, attestation d’une identité malmenée. La reconstitution d’une œuvre lacérée s’effectue souvent comme celle d’un puzzle avec au bout des pièces manquantes. Une sorte de membre fantôme que l’on gratte instinctivement pour défier l’irrémédiable amputation d’une partie de notre territoire.

Écrire que nous traversons une énième période d’instabilité est un euphémisme. Au nom d’une idéologie, d’une religion, d’une partie, d’une haine de moins en moins réprimée, chacun devient l’ennemi à abattre, sans distinction entre le combattant aux aspirations de martyr et le civil en quête de quiétude.

Dans un village du Sud, le dos tourné à l’objectif, Abou Ali s’est allongé sur les décombres de sa maison, un amas de gravats en guise de matelas, un piédestal pour son corps incapable d’exprimer la colère, la révolte contre l’oppresseur. Il a conscience de ne jamais pouvoir se reconstruire ou de réparer la ruine. Ce corps, recroquevillé sur lui-même comme un enfant, bien que n’ayant subi aucun dommage et sans nulle trace de sang, est l’incarnation même de la souffrance inaudible de tout un peuple aux plaies béantes qu’aucune suture, aucune agrafe visible ou invisible ne peut colmater. La seule réparation possible au chagrin qui a emporté Abou Ali est le témoignage des artistes dont les œuvres défient l’oubli et luttent contre l’amnésie collective.

L’homme ramassé sur lui-même dans une ultime prière leur offre son dos comme un tableau, un support sur lequel ils devront graver, dessiner son histoire avortée.

«… Ô assassin attardé ; L’oiseau aux plumes jadis plus belles que le passé ;

Exige le compte de ses plumes dispersées. » Aimé Césaire

La seule arme demeure la poésie pour redonner une image, un contour au membre amputé et restaurer ainsi l’irréparable.

L’antidote à l’apologie de la violence n’est pas le divertissement qui, s’il permet d’échapper au sombre quotidien, nous plonge en l’occurrence dans une torpeur et une résignation, affligeantes, mais ce sont ces grandes œuvres d’art qui nous poussent à réagir, à sortir de notre léthargie pour interroger le sens de notre humanité.

Alors, comme le suggère l’artiste Kader Attia : « Ouvrons les yeux, ouvrons les portes, allons aux musées et nous pourrons y trouver des clés pour nous réparer. »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

« Material Stories », l’exposition au musée Sursock en collaboration avec BeMA est une invitation à découvrir le savoir-faire des différentes techniques de restauration et conservation des œuvres d’art.L’espace réduit consacré à l’exposition se décline comme un laboratoire dans lequel les toiles proposées portent les stigmates du passage du temps, les traces de multiples traumatismes.Entre le visiteur et les œuvres, l’effet miroir s’opère comme une introspection de nos propres fractures. Les textes et les cartels relatent les différentes origines des blessures : les guerres successives, l’explosion du 4-Août, l’humidité d’un sous-sol vétuste, une inondation, une balle perdue, les griffes aiguisées d’un chat ou, tout simplement, l’usure du temps.Rares sont les corps dépourvus...
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