La sémiologie de l’image est son étude en tant qu’un système de signes qui crée du sens et transmet des messages. Le but de son analyse sémiologique n’est pas juste de comprendre comment elle informe, mais aussi et surtout comment elle façonne le regard de son spectateur et l’influence à travers ses éléments formels et les sens qu’elle suggère. Les publicitaires et les professionnels de la communication utilisent souvent cette technique pour peaufiner leurs messages de persuasion et de propagande. L’analyse sémiologique repose souvent sur le modèle présenté par Roland Barthes dans son ouvrage Mythologies et ses trois codes : le dénoté, le connoté et le mythe, ce dernier signifiant présenter une idée (et non la « représenter ») comme si elle était naturelle et évidente.
Déconstruction d’une mise en scène diplomatique
Dans le sillage des pourparlers qui se tiennent à Washington entre le Liban et l’État d’Israël, l’image d’une éventuelle poignée de main entre le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu serait un excellent cas d’application de ce modèle dans le but de déchiffrer ses messages et implications. Au niveau dénotatif, elle montrerait une poignée de main ; au niveau connotatif, qui est plutôt subjectif, elle pourrait évoquer apaisement, négociation ou même une issue à un conflit. Quant à son mythe, il pourrait renvoyer à un moment-clé, comme la fin d’un tabou ou l’annonce d’un nouvel ordre régional. Cependant, du point de vue du récepteur, elle pourrait susciter différentes interprétations selon la théorie d’Umberto Eco qui considère qu’il n’y a pas d’image « innocente » mais seulement des images codées, ouvertes à l’interprétation, parfois de manières contradictoires.
Dans un contexte libano-israélien marqué par un historique de guerres, d’occupation, de déplacements, etc., les sens émis par une telle image laisseraient peu de place à la neutralité ou à l’indifférence. Elle ne se limiterait pas à montrer, mais révélerait aussi des significations profondes. Elle serait rapidement adoptée par l’espace public suivant des codes politiques et culturels bien définis, selon qu’on la trouve satisfaisante ou contestable. Elle deviendrait alors une sorte de performance, où chaque élément aurait sa place dans sa mise en scène. Joseph Aoun n’y serait pas juste un individu, mais le représentant de l’État libanais. Sa carrière militaire, sa posture et sa retenue ajouteraient à la puissance symbolique du geste. Sa main tendue serait celle de la structure étatique qu’il représente. De son côté, Netanyahu jouerait un rôle surcodé, étant perçu dans le monde arabe et international comme un symbole de controverse et de coercition, alors qu’en Israël il est plutôt assimilé au garant d’une politique sécuritaire pragmatique. Son geste serait difficilement perçu comme celui d’une paix neutre : pour certains, il incarnerait une ouverture ou une opportunité, alors que pour d’autres, il relèverait d’une mise en scène de la domination par la coercition.
Dans tous les cas, l’image de cette poignée de main serait immédiatement surinvestie, même en tant qu’une représentation d’une action minimale de reconnaissance, et interprétée comme le signal d’une bascule historique ou comme la marque d’une concession résultant de l’usure des conflits et l’affaiblissement des certitudes. Ses sens émis dépendraient alors moins du geste lui-même que des cadres de lecture établis par les diffuseurs et les récepteurs. De plus, si la scène se déroulait à la
Maison-Blanche sous l’égide du président américain Donald Trump, elle s’inscrirait dans une énonciation triangulaire : le Liban parlerait à Israël sous médiation américaine avec une sorte de caution du président Trump. Cette triangulation chercherait à renforcer la stabilité de son récit et sa portée symbolique.
Le décor visuel y jouerait aussi un rôle essentiel. Par exemple, la présence éventuelle de drapeaux libanais et israéliens côte à côte renforcerait l’effet de symétrie entre deux États officiellement en conflit. À l’inverse, une scénographie dépouillée atténuerait la dimension étatique pour la ramener à une séquence plutôt technique. Mais même dans ce cas, et comme pour toute image politisée, elle ne se contente jamais de montrer ; elle institue toujours en même temps une lecture.
Le triomphe de la forme ?
Par comparaison aux poignées de main historiquement célèbres (celle de Sadate/Begin ou Arafat/Rabin) porteuses d’une volonté authentique et d’un projet assez concret de paix, celle-ci pourrait ne signifier qu’une nécessité tactique dictée par une supériorité militaire ou un épuisement militaire et économique en plus d’un empressement et une pression américaine et internationale. Très probablement et au-delà du geste, le fond du dossier au moment de la poignée de main resterait inchangé : le sort des réfugiés et des déplacés, des prisonniers, les violations de la souveraineté, les territoires occupés, la destruction des environnements habitables et bien sûr le rôle du Hezbollah, etc. continueraient de structurer un conflit et non un accord. Dans le cadre de cette image, le risque qu’elle produise un mythe de solution de conflit là où le réel risque de rester largement conflictuel découlerait du fait du triomphe de sa forme et de son esthétique sur son fond.
Sans image, l’accord maritime conclu en 2022 entre le Liban et Israël a prouvé qu’un arrangement technique sans enjeux politiques est possible. Mais l’image de la poignée de main présidentielle offerte aux médias pour s’en donner à cœur joie provoquerait, surtout au Liban, une bataille de « récits » politiques concurrents. Elle serait aussi une sorte de test politique, révélateur pour Aoun de sa marge de manœuvre politique et pour Netanyahu de sa capacité de transformer une supériorité militaire en un processus diplomatique réel. Destinée à être l’une des images les plus commentées de l’histoire du Moyen-Orient moderne, ses codes, ses sens transmis et ses « mythes » remettraient agressivement en scène et en question toutes les questions libano-israéliennes. Avec sa charge symbolique, malgré un contexte d’affaiblissement des certitudes, elle serait probablement jugée excessive par au moins une partie de la population pour la cohésion interne du pays. Pourrait-elle alors outrepasser dans les esprits le poids de la mémoire, la « gloire » des frontières et une certaine « idéologie » de la souveraineté ?
À suivre.
Roland Barthes (1915-1980) et Umberto Eco (1932-2016) : théoriciens majeurs de la sémiologie de l’image qui ont révolutionné son analyse en décodant ses sens cachés dans leurs travaux.
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