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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

XI – « Un mille » pour un père Noël

Photo DR

On ne parle pas d’argent. Ce tabou nous a été imposé dès notre plus jeune âge. Dans notre génération, on ne savait pas combien gagnaient ou possédaient nos parents. Le féodalisme médiéval dont le Liban est peut-être le dernier héritier méprisait la thésaurisation. Seul était vraiment noble celui qui dédaignait la monnaie, richesse de peu laissée à l’avare, au bourgeois et au mercenaire. Donner sans se soucier du lendemain ou de ses vieux jours, ne compter sur rien d’autre que la générosité et la solidarité communautaire qui viendraient forcément en retour, ou simplement se laisser nourrir par le Père céleste et habiller comme les lis des champs, fut longtemps l’apanage du seigneur et du chevalier. Mahomet ne gardait pour lui-même du butin des razzias qu’une part qu’il redistribuait aux pauvres. Dans l’histoire pas si ancienne de notre pays, on ne compte pas les ruines occasionnées par des campagnes électorales où était notamment engloutie la dot des épouses. À mesure que l’esprit capitaliste accompagnait l’urbanisation, la politique libanaise, au même titre que les jeux de hasard, s’assimilait à une aventure malsaine. Indissociable du pouvoir, l’argent achetait la liberté des gens simples, et pour assouvir un besoin éphémère leur faisait hypothéquer leur avenir. Et quand l’argent n’a plus suffi, puisqu’il fallait aussi engraisser la convoitise et la malveillance des pays parrains, les armes se sont mises de la partie. À présent que l’argent s’est évaporé, leur menace plane seule sur ce qu’il reste de l’économie. Dans notre descente aux enfers, trouverons-nous un palier ?

Quand M. était petite, elle appelait l’argent mille. Ainsi, à une vente scolaire, elle avait acheté un père Noël en forme de poupée russe à Un mille. Embarrassée de son énorme cartable, deux fois ses cinq ans, elle était rentrée à la maison les mains derrière le dos, cachant l’objet qu’elle avait finalement dévoilé à mes yeux où elle cherchait des étincelles. Un mille ! Quelle fortune que ce vilain papier froissé, qui pouvait encore s’échanger contre un tel trésor ! Ce moment initiatique l’avait confortée dans l’idée que l’argent n’avait aucune valeur en soi, mais qu’il pouvait s’échanger contre une jolie chose ou un bienfait pour quelqu’un.

Les billets de banque ottomans portaient des calligraphies et des enluminures de toute beauté. Les versions plus contemporaines se glorifiaient des colonnes de Baalbeck, de la grotte de Jeïta, du fort de Mseilha… D’année en année nos billets libanais sont devenus de plus en plus impersonnels et franchement hideux, comme si leur dévaluation devait s’accompagner d’une perte de valeurs généralisée, d’une inanité égale aux chamailleries du pouvoir et aux considérations communautaires étriquées. Yazan Halwani, un jeune street-artist qui poursuit aujourd’hui un joli parcours, s’était piqué un jour de peindre sur les murs de Beyrouth des billets de banque à l’effigie de Libanais représentatifs de notre belle culture, Khalil Gibran, Wadih el-Safi… Ses peintures ont été vandalisées, comme s’il était désormais interdit d’associer la monnaie nationale à des valeurs précisément nationales. On aurait dû s’en inquiéter dès la première apparition sur le marché de ces horreurs qui nous échappent des mains à vue d’œil. Si la livre libanaise ne vaut plus rien, que vaut le Liban ? Tant que resteront la terre et le peuple, un nouveau chapitre est encore possible. Mais certainement pas avec les dinosaures qui nous gouvernent et ceux qui en attendent la becquée.

Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.


Les précédentes entrées du journal

X- Le diable, Daphné et la sonate au « Clair de Lune »

IX – « Shoes ! »

VIII – « C’était chose merveilleuse »

VII- Un-deux-trois, soleil !

VI - L’odeur du café

V – Nos besoins et l’ordre du monde

IV- Mesures du temps

III- Histoires de masques

II- Que ma joie demeure

I- Lui nous voit


On ne parle pas d’argent. Ce tabou nous a été imposé dès notre plus jeune âge. Dans notre génération, on ne savait pas combien gagnaient ou possédaient nos parents. Le féodalisme médiéval dont le Liban est peut-être le dernier héritier méprisait la thésaurisation. Seul était vraiment noble celui qui dédaignait la monnaie, richesse de peu laissée à l’avare, au bourgeois et...

commentaires (1)

justement !un jour, ce n'est pas à la valeur de sa monnaie que l'on appréciera un pays ;ce jour la ,le Liban brillera ,débarrassé de ses empoisonneurs .J.P

Petmezakis Jacqueline

11 h 42, le 27 avril 2020

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Commentaires (1)

  • justement !un jour, ce n'est pas à la valeur de sa monnaie que l'on appréciera un pays ;ce jour la ,le Liban brillera ,débarrassé de ses empoisonneurs .J.P

    Petmezakis Jacqueline

    11 h 42, le 27 avril 2020

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