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Lifestyle - Confinement à Beyrouth

IX – « Shoes ! »

Photo DR

Quatre nouveaux cas signalés au Liban depuis dimanche. On aurait beau manipuler les chiffres, ne pas disposer d’une quantité suffisante de kits pour tester à tout va, l’épidémie régresse et le déconfinement se rapproche. Sans dénigrer – loin de là – le mérite de tous ceux qui se sont battus avec détermination, intelligence, dévouement et une parfaite efficacité pour en arriver à ce résultat relativement rapide, on pourrait aussi louer la réactivité d’une grande partie des Libanais, habitués de longue date à ne compter que sur eux-mêmes, pour enrayer la contagion. Un grand nombre de sociétés et bureaux se sont mis au télétravail bien avant la décision de fermeture officielle. Les masques, gels et gestes barrières sont apparus avant le premier cas déclaré. Nous savions tous qu’avec leurs capacités réduites, nos hôpitaux ne pourraient jamais faire face à une vague de contagions massive. Nous savions aussi que l’arrêt de toute activité commerciale réduirait à néant les revenus des journaliers. Et c’est bonheur de voir la solidarité amorcée avec la crise politique et financière répondre au pied levé à la crise sanitaire. Mais sans argent, sans travail, sans recours, le retour à la réalité s’annonce violent pour nous tous. Notre inventivité sera une fois de plus mise à l’épreuve. Nous verrons ce qui en sortira.

Un homme âgé appuyé à une béquille m’interpelle. Son œil est amoché. Il me dit qu’il est rongé de diabète, qu’il doit se vider toutes les six minutes, que son œil est perdu et qu’il craint pour l’autre, soif et rien à boire, faim et rien à manger… Je n’ai pas grand-chose sur moi pour mieux l’aider. Je sais que des associations admirables, soutenues par tous, presque sans exception, chacun à sa mesure, déploient une énergie inouïe pour répondre aux besoins. Encore faut-il se trouver en vue du radar pour être repéré. L’homme à la béquille a peur des aides organisées. Il préfère la charité informelle et son statut de témoin sur le croisement désert. Sa liberté de mendier, de confier sa détresse aux passants du hasard. Je lui indique une adresse. Je sais qu’il ne s’en servira pas.

Le 17 février dernier, seule passagère masquée à l’aéroport JFK de New York, j’observais avec inquiétude une cohue sans nom au contrôle des bagages. Remballant à la hâte ordinateur et petits effets éparpillés dans les bacs, je vois un inspecteur me brandir à la figure une paire de chaussures qu’un autre passager s’apprêtait à réenfiler : « Shoes !  » hurlait le factionnaire. Mais bien sûr. J’avais dénoué mes baskets ordinaires en m’interrogeant sur le sens des priorités de cette superpuissance qui, à ce moment-là, se croyait absolument à l’abri de la contagion, soucieuse de faire respecter ses dogmes et plus troublée par un bout de shit caché dans une semelle que par un virus létal qui bientôt perturberait tous ses plans.

Valentin, notre chat de 16 ans, a rejoint il y a déjà quelques semaines l’univers qui l’avait confié à notre amour tout petit et si vulnérable. M. ne s’en remet pas et A. souffre de la présence-absence qui fait un creux tiède sur le canapé vert où le doux fauve accompagnait ses lectures. Aucune âme ne remplace une autre, dit un dicton de chez nous. Mais on nous signale un chaton sauvé de justesse après qu’un motard lui a emporté une patte. Il vient d’entrer dans nos vies en boitillant avec une émouvante innocence. Il ne sait pas qu’il lui manque une patte, dit M., il trouvera le moyen de vivre « normalement » avec son handicap. Vivre est pour lui la seule chose qui compte aujourd’hui. Il s’y exerce avec une jubilation contagieuse. Encore et encore, souveraineté de la joie malgré tout.

Dans cette rubrique prévue tous les lundis, mardis et vendredis tant que durera la crise, Fifi Abou Dib se propose de partager avec vous des pensées aléatoires issues du confinement.



Les précédentes entrées du journal

VIII – « C’était chose merveilleuse »

VII- Un-deux-trois, soleil !

VI - L’odeur du café

V – Nos besoins et l’ordre du monde

IV- Mesures du temps

III- Histoires de masques

II- Que ma joie demeure

I- Lui nous voit


Quatre nouveaux cas signalés au Liban depuis dimanche. On aurait beau manipuler les chiffres, ne pas disposer d’une quantité suffisante de kits pour tester à tout va, l’épidémie régresse et le déconfinement se rapproche. Sans dénigrer – loin de là – le mérite de tous ceux qui se sont battus avec détermination, intelligence, dévouement et une parfaite efficacité pour en...

commentaires (3)

MADAME FIFI, COMBIEN DE FOIS JE VOUS SACRERAIS POETESSE ? ALLEZ, VOUS EN AVEZ L,AME ET LA PLUME !

LA LIBRE EXPRESSION DEFIE LA CENSURE

09 h 34, le 21 avril 2020

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Commentaires (3)

  • MADAME FIFI, COMBIEN DE FOIS JE VOUS SACRERAIS POETESSE ? ALLEZ, VOUS EN AVEZ L,AME ET LA PLUME !

    LA LIBRE EXPRESSION DEFIE LA CENSURE

    09 h 34, le 21 avril 2020

  • aucune ame ne remplace une autre,si notre regard est lucide! Merci;J.P

    Petmezakis Jacqueline

    08 h 40, le 21 avril 2020

  • Tres agréables, ces pensées...j’aime aussi la poésie qui se dégage des belles tournures de style.

    Michele Aoun

    00 h 35, le 21 avril 2020

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