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Économie - Monnaie

La livre libanaise accélère sa descente aux enfers

Le décrochage brutal de la monnaie nationale cette semaine est lié à l’accroissement du déséquilibre entre la demande de devises, dopée par plusieurs facteurs, et l’offre disponible.

Les sociétés spécialisées dans les transferts d’argent ont enregistré un pic historique du nombre de transactions, hier. Photo ANI

La livre libanaise poursuit sa chute vertigineuse sur le marché secondaire, creusant encore plus l’écart avec la parité officielle de 1 507,5 livres pour un dollar, toujours appliquée par le secteur bancaire pour une palette de transactions de plus en plus réduite. Un décrochage brutal qui survient sur fond de crise économique et sociale et de mesures de confinement pour contenir l’épidémie de Covid-19.

Moins de dix jours après avoir passé la barre symbolique des 3 000 livres pour un dollar, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis les années 1990 dans le sillage de la fin de la guerre civile, le taux livre/dollar est en effet passé hier d’environ 3 400 dans la matinée à plus de 3 700 juste avant la fermeture des bureaux de change, vers 15h. Un taux spectaculairement élevé (+145 % par rapport à la parité officielle) qui est tout aussi bien appliqué par les changeurs agréés que sur le marché noir, selon plusieurs sources concordantes.

Une réalité que L’Orient-Le Jour a pu constater sur le terrain en allant échanger des petits montants chez deux changeurs situés entre Beyrouth et Jounieh, où le dollar se vendait entre 3 650 et 3 700 livres. Nous avons également pu constater, comme l’ont rapporté certaines sources contactées, qu’il était de plus en plus difficile de se procurer des quantités importantes de dollars, les deux changeurs visités prévenant les clients faisant la queue à l’entrée qu’ils ne vendaient plus que des « petits » montants en dollars (quelques centaines tout au plus). « Oubliez les grosses sommes, si vous n’êtes pas ami avec le changeur », a indiqué l’une de ces sources.


Les circulaires de la BDL

Sur son compte Twitter, l’économiste Jad Chaabane a imputé la responsabilité de cette situation à la « classe dirigeante qui mène l’économie vers le chaos afin d’affermir son pouvoir sur les classes les plus appauvries et rachète les actifs restants de l’État à bas prix », faisant un parallèle avec la situation du pays en 1992. Selon l’expert, interrogé par L’Orient-Le Jour, « on ne résout pas un problème d’hyperinflation dans un petit pays dépendant des importations en publiant des circulaires de banque centrale, en imprimant de l’argent et en gelant les dépenses publiques ».

Le PDG de FFA Private Bank, Jean Riachi, a lui aussi lié sur son compte Twitter la dépréciation de la livre aux dernières décisions prises par la Banque du Liban dans plusieurs domaines. « La dépréciation continue de la livre sur le marché montre que les forces du marché ne permettent pas à ces tentatives (de contrôler le taux de change) d’aboutir et peuvent au contraire (…) pousser les gens à se précipiter pour acheter des dollars », a analysé le banquier.

Une source bancaire proche de la BDL invoque pour sa part une « manipulation du marché » de la part de certains changeurs qu’elle accuse d’agir « sans aucun contrôle » et se demande pourquoi les autorités, qui ont pourtant arrêté certains agents illégaux le mois dernier, notamment dans la Békaa, n’ont pas été plus loin. Certains banquiers justifient d’ailleurs l’interventionnisme de la BDL par l’absentéisme de l’État en matière de politique économique.


(Lire aussi : Chute de la livre : manifestations de colère à travers le Liban)


Stabilisé par la BDL depuis 1997, le taux livre/dollar a commencé à décliner chez les changeurs au fur et à mesure que les banques du pays et la banque centrale ont limité la quantité de billets verts sortant du secteur bancaire en raison de la crise. Cette situation a littéralement étranglé une majorité de Libanais qui ont vu leur liberté de disposer de leurs dépôts en dollars limitée de façon informelle et illégale par leurs établissements respectifs, ce qui a contribué à entretenir la baisse du taux depuis fin août dernier. La seule exception concerne les fonds frais catégorisés en tant « qu’argent frais », c’est-à-dire des devises déposées ou transférées dans des comptes spéciaux et après une certaine date fixée arbitrairement par les banques au 17 novembre 2019.



Décrochage plus brutal

Mais le décrochage récent, plus brutal, intervient alors que la BDL vient de publier plusieurs circulaires qui posent, sans l’expliciter, les bases d’un nouveau régime de change. Deux de ces textes (circulaires principales n° 148 et 151) permettent aux déposants de retirer tout ou partie de leurs dépôts en dollars de leur compte en banque, en livres et au taux du marché, et un troisième (n° 149) qui institue une unité chargée de fixer un taux de change applicable pour ces transactions.

La BDL considère ces mesures comme des leviers pour soutenir le pouvoir d’achat des Libanais face à l’inflation provoquée par la crise de liquidités, tandis que certaines sources contactées par L’Orient-Le Jour pour décrypter ces mesures les assimilent à un moyen de réduire ses pertes nettes (54,9 milliards de dollars selon le gouvernement) en réduisant, via la création monétaire, ses propres engagements vis-à-vis des banques. Ces sources ont également présenté la série de circulaires mises en place comme un levier permettant aux banques de « dédollariser » une partie de leurs dépôts, pour alléger leur propre bilan sans impacter leur capital (elles affichent des pertes nettes de 62,4 milliards de dollars).

« Au-delà de la situation du secteur, le problème majeur de cette série de mesures est qu’elle a encouragé de nombreux déposants à se ruer pour retirer, en livres et au taux du marché, une partie de leurs dépôts virtuellement bloqués pour aller ensuite directement acheter des dollars qu’ils peuvent cette fois librement utiliser », résume pour sa part une source. Un comportement encouragé par des offres à durée limitée récemment lancées par certaines banques qui proposent à leurs clients de convertir leurs « dollars frais » en « dollars bloqués » en multipliant au passage leur valeur par un facteur de deux, les montants générés pouvant être retirés en chèques bancaires ou servir à solder des prêts en cours.


Pic de transactions

Enfin un quatrième texte publié par la BDL pourrait avoir contribué à faire chuter la livre aussi brusquement cette semaine. Publiée jeudi dernier, la circulaire n° 551 autorise enfin les agences spécialisées dans les transferts d’argent à payer les montants envoyés à leurs clients au Liban en livres, peu importe la devise dans laquelle ils ont été initialement effectués. La mesure entre en vigueur aujourd’hui, ce qui a poussé de nombreux Libanais à prendre d’assaut les bureaux des cinq sociétés proposant ce type de services dans le pays pour pouvoir encaisser les montants qui leur avaient été transférés en dollars.

« Tous les agents ont dû faire face à un pic spectaculaire de transactions, à un niveau quasiment historique, surtout (hier). Certains d’entre eux ont même dû demander l’aide des forces de sécurité pour organiser l’attente dans le respect des mesures de confinement. Une des sociétés a été contrainte de recevoir des clients à son siège principal, parce que ses agences n’avaient plus de dollars en stock », raconte un employé de la filière, lui aussi sous couvert d’anonymat. La situation était particulièrement extrême devant les bureaux d’une des sociétés située à Beyrouth près du rond-point de Tayyouné, où une imposante foule de clients étaient rassemblés, selon l’Agence nationale d’information.

L’agent contacté révèle en outre que la BDL avait fixé en fin de journée le taux auquel elle vendrait ses dollars aux sociétés de transferts d’argent à 3 625 livres. L’agent rejette cependant l’idée selon laquelle le texte modifiant les modalités de décaissement est le principal facteur qui a précipité la chute du taux de change. « Le poids des transactions que traite la filière est trop marginal pour que ce soit le seul facteur », assure-t-il, évoquant un volume de transactions équivalent à 5 millions de dollars par jour pour l’ensemble de la profession.


(Pour mémoire : La BDL a vendu des dollars aux changeurs pour contenir la baisse de la valeur de la livre)


Quel que soit le catalyseur, l’effondrement actuel de la valeur de la livre chez les changeurs est évidemment une très mauvaise nouvelle de plus pour des Libanais, entrepreneurs et particuliers, déjà au bord de la rupture. « La situation ne devrait pas s’améliorer avec la fin du confinement parce que certaines sociétés qui avaient pu retarder des paiements sans se mettre en porte-à-faux avec leurs créanciers vont elles aussi contribuer à alourdir un peu plus la demande de devises », se plaint un entrepreneur anonyme. « Le pire, c’est l’incertitude, qui rend impossible toute projection », ajoute-t-il.

L’évolution du taux de change et des restrictions bancaires a en tout cas fini par rameuter une partie des protestataires qui s’étaient mobilisés contre la classe politique pendant plusieurs mois depuis le 17 octobre dernier, avant que la mobilisation ne s’essouffle, puis ne se mette en veille avec la mise en place de l’état d’urgence sanitaire le 15 mars. Des manifestants ont notamment assiégé hier soir le siège de la BDL à Beyrouth dans le cadre d’une mobilisation plus large.

Le Premier ministre Hassane Diab, qui a critiqué mercredi devant le Parlement le manque de coopération récent de la banque centrale, devrait revenir sur ce dossier aujourd’hui lors de la réunion prévue du Conseil des ministres. Celui-ci s’apprête d’ailleurs à sélectionner un cabinet international pour mener un audit des comptes de la Banque du Liban, conformément à ce qu’il avait annoncé il y a plusieurs jours.

La gravité de la situation a aussi convaincu le président Michel Aoun de s’entretenir avec le gouverneur de la BDL hier à Baabda, à l’occasion d’une réunion dont aucune information officielle n’a filtré.




La livre libanaise poursuit sa chute vertigineuse sur le marché secondaire, creusant encore plus l’écart avec la parité officielle de 1 507,5 livres pour un dollar, toujours appliquée par le secteur bancaire pour une palette de transactions de plus en plus réduite. Un décrochage brutal qui survient sur fond de crise économique et sociale et de mesures de confinement pour contenir...

commentaires (12)

Bonjour, Pour renflouer la BDL, stabiliser et faire remonter la parité Livre Libanaise / Euro, je suggère vivement aux autorités compétentes de faire cotiser les banques privées libanaises et autres milliardaires par des dépôts en or et en platine ou sinon de mettre à l'amende ceux qui se sont rendus coupables de fuite de capitaux par milliards de dollars, amendes réglables en lingots d'or, voire de platine. JLuc Hedde, 84200 Carpentras Natif de Tripoli et déraciné de son pays natal à l'âge de six mois par la guerre des six jours Ancien membre de l'Association des Inventeurs et Fabricants d'Alsace Ancien Correspondant du Service des Actions de l'Etat Alsace.

Jean-Luc HEDDE

01 h 59, le 25 avril 2020

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Commentaires (12)

  • Bonjour, Pour renflouer la BDL, stabiliser et faire remonter la parité Livre Libanaise / Euro, je suggère vivement aux autorités compétentes de faire cotiser les banques privées libanaises et autres milliardaires par des dépôts en or et en platine ou sinon de mettre à l'amende ceux qui se sont rendus coupables de fuite de capitaux par milliards de dollars, amendes réglables en lingots d'or, voire de platine. JLuc Hedde, 84200 Carpentras Natif de Tripoli et déraciné de son pays natal à l'âge de six mois par la guerre des six jours Ancien membre de l'Association des Inventeurs et Fabricants d'Alsace Ancien Correspondant du Service des Actions de l'Etat Alsace.

    Jean-Luc HEDDE

    01 h 59, le 25 avril 2020

  • je regrette de dire que les dirigeants de la BDL savaient tres bien que le montage fait par eux allait aboutir un jour ou l'autre a la faillitte du pays mais n'ont pas voulu ou pu arretter cela car peut etre certains a la BDL on en profite LA VERITE LA RESPONSABILITE EST BIEN EVIDEMENT AUX GOUVERNEMENTS QUI SE SONT SUCCEDDES DEPUIS LONGTEMPS MAIS PRINCIPALEMENT CES DERNIERES ANNEES OU DEPUIS LA MORT DE RAFIC HARIRI SURTOUT LA BDL FAIT ENCORE DES ERREURS EN JETANT DES LIVRES LIBANAISES EN VRAC DANS LE PAYS POUR ALLEGER LA DETTE EN DOLLARS.22 MILLIONS DE DOLLARS CASH AUX CHANGEURS ALORS QU'ILS SUFFISAIT DE DONNER 22 MILLIONS AUX BANQUIERS POUR LES DONNER A LEURS CLIENTS ET LE DOLLARS AURAIT ETE A 2000 LIVRES PERSONNE NE SORTIRA INDEMNE DE TOUT CELAAMAIS LES LEADERS ET LES RESPONSABLES DEVRONT UN JOUR ETRE CONDAMNES AUSSI BIEN POUR LEUR MAUVAISE GESTION ET OU POUR LEURS VOLS

    LA VERITE

    13 h 45, le 24 avril 2020

  • Riad Salameh nomme meilleur gouverneur de banque centrale plusieurs fois .... je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer

    Liberté de Penser

    13 h 40, le 24 avril 2020

  • La Livre .... livrée a elle-même.

    Rossignol

    13 h 03, le 24 avril 2020

  • On est tous, en partie responsible!

    Jack Gardner

    10 h 59, le 24 avril 2020

  • ET LES PREDATEURS BANQUIERS CONTINUENT A PAYER UNILATERALEMENT ET ILLEGALEMENT LA MOITIE DES INTERETS DES DEPOTS EN DOLLARS EN L.L. AU TAUX DE 1507.- LL LE DOLLAR. ET D,AVOIR REDUITS UNILATERALEMENT ET ILLEGALEMENT CONTRAIREMENT AUX CONTRATS DE DEPOT LES INTERETS DE MOITIE. AVEC LA CAVERNE ALIBABIENNE ETOILEE C,EST LA SECONDE CAVERNE ALIBABIENNE FINANCIERE ET QUE SUIT CELLE GOUVERNEMENTALE. DE CAVERNES ET D,ALIBABAS NOUS EN AVONS A LA PELLE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 49, le 24 avril 2020

  • Pire que le Titanic !

    Brunet Odile

    09 h 17, le 24 avril 2020

  • Il faut arrêter de s'en prendre a la BDL et a Riyadh Salemeh. Il n'est que le dindon de la farce. Les responsables principaux de toutes cette situation est le Hezbollah et ses armes qui toutes ces années durant ont couvert tous ces politiciens véreux pour que lui puisse continuer son phagocytage des institutions publiques et petit a petit mettre la main sur le pays. Il a commence par neutraliser la sécurité et l’armée, et a présent qu'il a besoin de sonnante et trébuchantes il veut mettre la main sur la BDL pour se permettre de tout contrôler. Riyadh Salemeh est peur être corrompu, mais malgré cela, pendant des années il a réussi a maintenir un certain équilibre économique dans le pays et a être plusieurs fois designer comme l'un des meilleures Gouverneur de banque dans le monde. Ne laissez pas le Hezbollah et ses acolytes vous détourner du vrai but et du fonds du problème: Les armes du Hezbollah! C'est vers lui que doit se diriger la révolution, et vers ce gouvernement, Président et parlement tous incompétents et inutiles. Tant qu'ils seront la rien ne changera. Le proverbe dit bien: Yalle bi jarreb lemjarrab, bi koun 3a2lo mkharrab!

    Pierre Hadjigeorgiou

    09 h 10, le 24 avril 2020

  • Si vraiment les libanais leurs comptes sont devenus virtuels dans les banques, le dollar n'aura aucun plafond cette fois-ci face à des banques qui ont fait faillite sans le déclarer .

    Antoine Sabbagha

    08 h 16, le 24 avril 2020

  • Mais Pourquoi les gens ici se ruent sur le dollar?! on est bloqué,on dépense avec la LL,notre monnaie nationale...on n a pas besoin de dollars actuellement. C est eux qui aident a créer une crise virtuelle!

    Marie Claude

    07 h 56, le 24 avril 2020

  • Quel cafouillage . Les chefs-d'œuvre , je veux Parler de ces circulaires sorties juste après un meeting à huit clos entre le gouverneur et le chef du Parlement qui tance aujour'hui le premier ministre et lui reproche de ne pas prendre des décisions alors qu'il l'empêche lui - même et lui met des bâtons dans les roues avec ses alliés . Triste pays et triste sort pour ce peuple qui attend devant OMT Et avec le risque du corona virus.

    Lecteurs OLJ

    05 h 55, le 24 avril 2020

  • Ces circulaires sont-elles le résultat d'une réflexion bien mûrie avec des objectifs précis bien étudiés faisant partie d'un plan d'ensemble, ou bien l'oeuvre de quelqu'un qui navigue à vue, qui risque à tout moment de heurter un iceberg imprévu ou de couler faute de carburant? Une circulaire du mois d'avril vient prendre le contrepied d'une autre de février. Une autre autorise les retraits de devises des comptes en devises, mais en LBP et au cours du marché, sans préciser de quel marché il s'agit. Elle prévoit soi-disant des retraits illimités, mais aussitôt ramenés le lendemain à 5.000 $ par mois. Comment devant autant d'amateurisme, de cafouillage et de bricolage le marché ne va-t-il pas paniquer et se ruer sur l'achat de dollars?

    Georges Airut

    02 h 02, le 24 avril 2020

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