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Moyen-Orient - Reportage

Les médecins syriens en Europe montent au front contre le coronavirus

Des milliers de soignants ont fui la guerre pour trouver refuge sur le Vieux Continent, où nombre d’entre eux sont désormais en première ligne dans la lutte contre le Covid-19, parfois au péril de leurs vies. Mais cette fuite des cerveaux pourrait être catastrophique pour la Syrie.

Le Dr Fadi Dalati, à Bruxelles. Photo Wilson Fache

Des rangées de tentes vertes – prêtées par une organisation de jeunesse – ont trouvé place sur le parking du Centre hospitalier universitaire Saint-Pierre, à Bruxelles. Un dispositif exceptionnel mis en place pour accueillir et trier les patients susceptibles d’être atteints du coronavirus. À quelques pas de là, un corbillard patiente face à la morgue : de l’accueil à la mort, rien n’est laissé au hasard. « Cet hôpital est le centre de référence en Belgique pour les maladies infectieuses. Nous sommes sur la ligne de front contre cette pandémie », assène le Dr Fadi Dalati. Il n’utilise pas de telles expressions à la légère. D’où il vient, la guerre n’est pas affaire de rhétorique.

Comme des milliers d’autres médecins syriens, ce trentenaire, originaire de Homs, a trouvé refuge en Europe pour échapper au conflit qui ravage la Syrie depuis bientôt une décennie. Désormais, nombre d’entre eux sont en première ligne dans la lutte contre le coronavirus dans leur pays d’accueil. « Je me considère ici comme chez moi. La Belgique m’a tant offert, c’est donc une fierté de pouvoir donner en retour en participant à l’effort contre ce virus », affirme le Dr Dalati. Malgré le masque vert qui couvre son visage, l’on devine un sourire se dessiner sur ses lèvres. Chirurgien urologue, il a été réquisitionné pour être de garde aux soins intensifs et donner des consultations par téléphone. Avec ses 11,4 millions d’habitants, la Belgique compte près de 6 000 morts du Covid-19.

Une étrange torpeur – jusqu’ici inconnue, déjà routinière – a investi la capitale de l’UE, seulement interrompue par la complainte des ambulances. « Rester enfermé chez soi, les rues vides… Ça me rappelle la Syrie en temps de guerre », estime Abboud, 27 ans, qui travaille dans le magasin des produits stériles d’un autre hôpital bruxellois. Originaire de Raqqa, ancien bastion du groupe État islamique, il avait choisi l’exil en septembre 2015 en passant par la Turquie, la Grèce et la route des Balkans. D’un front à l’autre. « Des Syriens et tant d’autres réfugiés qui travaillent dans le secteur médical font partie de la défense contre ce virus en Europe. Si j’étais un militant d’extrême droite, cette crise me ferait sans doute réévaluer mes convictions politiques », souligne-t-il, amusé.

En ces temps de crise sanitaire, la présence de professionnels de la santé parmi la population immigrée a rapidement été perçue comme une opportunité à saisir par les autorités de plusieurs pays européens. Le Royaume-Uni a ainsi annoncé que les médecins, infirmiers et paramédicaux étrangers verront leur visa de travail automatiquement prolongé gratuitement d’un an afin qu’ils puissent « se concentrer sur la lutte contre le coronavirus ». De leur côté, les autorités de Basse-Saxe, en Allemagne, sont à l’avant-garde d’une campagne appelant à l’aide les médecins étrangers qui n’ont pas encore de licence pour exercer.


(Lire aussi : "Le confinement se prolonge dans les pays du Grand Maghreb")


« Ils ont payé le prix ultime »

Prêts à servir, parfois au péril de leurs vies : en Grande-Bretagne, le dixième médecin à mourir des suites du coronavirus est un Syrien de 76 ans qui avait décidé de sortir de sa retraite afin de pouvoir continuer à s’occuper de ses patients. En Italie, destination de choix pour les médecins syriens depuis des décennies, quatre sont déjà décédés depuis le début de la pandémie. Parmi eux, Abdel Sattar Airoud, oncologue, né à Alep en 1945. « Même après avoir officiellement pris sa retraite il y a cinq ans, il a continué à travailler comme directeur d’une maison de retraite. C’est là qu’il a été contaminé par l’un de ses patients, qui était en fait un voisin. Il était heureux de servir pendant la pandémie… » raconte Kinda Airoud, sa fille aînée. Il a finalement succombé le 16 mars. Dû aux complications liées à l’exhumation des personnes décédées du Covid-19 et faute d’un emplacement prévu dans le cimetière local pour les musulmans, le Dr Airoud a été inhumé à Brescia, une ville située à près de deux heures de route de son domicile, où sa femme vit désormais seule.

« Depuis que j’ai quitté la Syrie, je m’inquiétais pour mes parents, restés sur place. Ironie du sort, maintenant c’est eux qui se font du souci pour moi », raconte Bachar Farahat, originaire de la région d’Idleb et aujourd’hui installé à York, en Angleterre. Il avait fui en 2013 après avoir été arrêté par le régime à cause de ses liens avec l’opposition. La semaine prochaine, pour la première fois depuis son arrivée, il commencera un contrat aux urgences, au milieu d’une crise sanitaire sans précédent. « Je ne suis pas particulièrement anxieux. Ce n’est pas ma première guerre, ironise-t-il. Les médecins syriens, du fait de leur vécu, ont appris à travailler sous pression. » Il se dit surtout inquiet pour la Syrie.

Officiellement, le pays ne comptabiliserait que 39 cas et trois décès. Un chiffre suspecté d’être bien en deça du nombre réel de contaminés. Dans un pays ravagé par un conflit décennal, une propagation de l’épidémie pourrait avoir des conséquences catastrophiques, particulièrement dans la région d’Idleb, ultime bastion rebelle, où trois millions de civils s’entassent dans un réduit à la frontière avec la Turquie. « Déjà avant le coronavirus, le système de santé là-bas était au bord de l’effondrement. C’est une vraie frustration d’avoir été contraint de fuir : ma place est en Syrie. J’aurais voulu pouvoir aider mon peuple », soupire Bachar Farahat. « C’est une douleur immense d’avoir dû partir alors qu’on a besoin de nous là-bas », confirme la Damascène de 28 ans Yamama Bdaiwi qui travaille aujourd’hui avec des patients atteints du coronavirus dans l’hôpital d’Airedale, à Bradford (Royaume-Uni). Alors, elle contribue comme elle peut, notamment en donnant des cours en ligne, une fois par semaine, à des étudiants en médecine de l’Université libre d’Alep, qui a ses campus dans les zones tenues par l’opposition.

Fuite des cerveaux

De fait, le pays est dépeuplé de ses blouses blanches. L’ONG Physicians for Human Rights alertait dès 2015 que plus de 50 % des médecins avaient déjà quitté le pays. Et au moins 923 professionnels de santé ont été tués entre 2011 et mars 2020, dont 91 % par les forces gouvernementales et leurs alliés russes, qui visent les hôpitaux des zones rebelles de manière systématique. La disparition de milliers de médecins, infirmiers et pharmaciens a laissé un immense vide d’expérience et d’expertise qui ne pourra pas facilement être comblé. Même l’État islamique s’était alarmé de cette fuite des cerveaux en lançant à l’automne 2015 une campagne de propagande pour les décourager de quitter le pays. Autrefois considéré comme l’un des meilleurs du monde arabe, le système de santé syrien est aujourd’hui le pire.

« En ce moment, il y a plus de médecins dans mon hôpital de Chicago que dans toute la province d’Idleb ! Sur le court terme, cette pénurie de praticiens dans le pays va se traduire par davantage de décès. Sur le long terme, on assistera à une détérioration grave du système public de santé, avec une régression de l’espérance de vie », prévient le Dr Zaher Sahloul, originaire de Homs et président de l’organisation humanitaire MedGlobal. Ce spécialiste en soins intensifs, qui est notamment intervenu à Alep et à Idleb, ne tient pas pour responsables ceux qui sont partis, mais ceux qui les ont fait fuir : « La Syrie est devenue l’un des pays les plus dangereux pour les médecins. Des milliers d’entre nous aimeraient revenir pour aider nos communautés et reconstruire des hôpitaux, mais c’est impossible tant que le régime actuel sera en place. » Il est difficile d’imaginer que les milliers de médecins syriens qui ont trouvé refuge à l’étranger emprunteront tous le chemin du retour une fois la fin de la guerre, tant le coût de l’exode fut élevé. Il leur a souvent fallu des années pour reconstruire une vie et, enfin, exercer à nouveau leur passion après avoir navigué dans les méandres de la bureaucratie souvent kafkaïenne de leurs pays d’accueil. L’Europe est devenue un peu syrienne, et les Syriens, européens. « Je chéris cette identité. Aujourd’hui, je me sens belge – non, je suis belge », affirme Fadi Dalati. Ses paroles sont en partie étouffées par le masque chirurgical qui couvre son visage, mais son français teinté d’un accent flamand en est la preuve irréfutable.

*Fabio Di Carlo a également contribué à cet article.


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commentaires (2)

Pauvres médecins syriens malchanceux partout .

Antoine Sabbagha

16 h 32, le 22 avril 2020

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Commentaires (2)

  • Pauvres médecins syriens malchanceux partout .

    Antoine Sabbagha

    16 h 32, le 22 avril 2020

  • Et le regime nazi de Damas faisait passer ces medecins pour des terroristes........

    HABIBI FRANCAIS

    14 h 38, le 22 avril 2020

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