D.R.
Ce qui reste de Bernhard Schlink, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, 2026, 208 p.
Mourir heureux : voilà sans doute le vœu le plus universel – après celui, bien sûr, de ne pas mourir du tout. Car mourir heureux, c’est partir sans être rongé par trop de regrets, avec le sentiment d’avoir, tout compte fait, assez bien vécu.
Qui aurait l’audace d’affirmer qu’il en sera ainsi pour lui au moment du départ définitif ? La simple pensée de la mort – encore lointaine et donc abstraite – nous révèle déjà l’ampleur de l’échec qu’a été notre existence. Dans la mort, nous ne craignons pas seulement notre propre anéantissement, mais aussi le regard amer que nous porterons rétrospectivement sur notre vie.
Dans Ce qui reste, le romancier allemand Bernhard Schlink raconte l’histoire d’un homme promis à ce rare privilège : mourir heureux. À soixante-seize ans, Martin apprend qu’un cancer du pancréas ne lui laisse plus que quelques mois à vivre. Que faire en si peu de temps ? Peu enclin à s’apitoyer sur lui-même, il ne songe d’abord qu’à son épouse, Ulla, de trente-trois ans sa cadette, et à leur fils David, âgé de six ans. Il veut leur épargner autant que possible la douleur de son départ et les préparer à l’après.
Martin sait donc ce qui compte désormais pour lui : profiter pleinement du peu de temps qui lui reste auprès d’Ulla et transmettre à David des souvenirs que la mort ne puisse effacer. Il rédige même, à l’intention de son fils, une longue lettre destinée à être lue des années plus tard, dans laquelle il lui parle des grandes questions de l’existence : Dieu, l’amour, le travail, la mort. L’idée que David puisse un jour l’oublier le terrifie.
Le néant qui l’attend le terrifie également. Pourtant, il supporte cette terreur avec courage, voire avec noblesse. Rien ne le brise, pas même ce qui aurait dû l’anéantir : le mensonge d’Ulla, son infidélité. Il l’aime, et sait qu’elle l’aime. Lorsqu’elle lui demande pardon, il répond qu’il n’y a rien à pardonner, qu’elle est le soleil de sa vie.
Vers la fin du roman, Martin, très affaibli et assailli de douleurs, a atteint une forme de sérénité. Il n’est plus obsédé ni par le temps qui lui reste à partager avec Ulla, ni par son désir de s’inscrire dans la mémoire de David. Il sait désormais qu’il a assez bien vécu et regarde avec confiance l’avenir de son épouse et de son fils. Ce qui le fait souffrir, c’est son amour pour eux et la joie pure d’exister. Des bribes de son passé lui reviennent. Il est prêt à partir. Avec gratitude. C’est un véritable happy end : la mort de Martin, toute simple, n’en sera pas moins exemplaire, voire héroïque.
Ce qui reste est un roman d’une grande sobriété, qui raconte une histoire profondément douloureuse. Douloureuse parce qu’il s’agit de l’acceptation du néant, et parce que nous savons que nous n’affronterons sans doute pas la mort avec la même équanimité dont fait preuve Martin. C’est comme si Bernhard Schlink, avec une lucidité presque cruelle, voulait nous dire que la plupart d’entre nous mourront dans l’amertume, convaincus d’avoir raté notre vie. Peut-être faudrait-il espérer, pour le moment de la mort, non pas une vie à venir, mais une vie passée dont le souvenir soit supportable. Mourir sans trop de regrets : rare privilège.