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Entretien

« De manière générale, il y a une bonne coopération entre l’OMS et les pays du Moyen-Orient »

Rana Hajjeh, directrice de la gestion des programmes au sein du bureau pour la Méditerranée orientale de l’Organisation mondiale de la santé, répond aux questions de « L’Orient-Le Jour ».

Des membres du Croissant-Rouge iranien testant de potentiels cas de coronavirus à Téhéran. Photo AFP/STR

Alors que le bilan mondial de la pandémie de Covid-19 avoisine les 22 000 morts et que la maladie a poussé au confinement de plus de trois milliards de personnes, Rana Hajjeh, directrice de la gestion des programmes au sein du bureau pour la Méditerranée orientale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), fait le point sur l’état de l’épidémie au Moyen-Orient pour L’Orient-Le Jour.

Quelles sont les priorités de l’OMS dans la région ?

Nous faisons de notre mieux pour limiter la propagation dans la région, et le nombre de cas sévères autant que possible. Nous observons également ce qui se déroule dans les autres régions car nous travaillons en étroite collaboration avec toutes les équipes de l’OMS. Nous ne voulons pas voir une répétition ici de ce qui se déroule en Europe en particulier. L’Iran est actuellement l’épicentre de l’épidémie dans la région et nous voulons limiter au mieux la propagation du virus dans le pays où nous avons vu beaucoup de décès et de cas infectés en peu de temps.

Comment les stratégies d’intervention sont-elles adoptées ?

Cela dépend du stade de l’épidémie dans chaque pays selon la classification de l’OMS. Peu de pays de la région rapportent des cas sporadiques, certains font état de clusters et d’autres de transmissions du virus entre communautés. Pour gérer ces cas, nous avons des plans d’intervention stratégique et de préparation avec différents piliers : la collecte de données et les mesures de surveillance épidémiologiques, les équipes d’intervention rapide, renforcer les contrôles aux points d’entrée par l’air, la terre et la mer, les équipes de contrôle des infections et de prévention.

Comment se déroule la coopération avec les États de la région ? 

Il y a Règlement sanitaire international de 2005 que tous les pays se sont engagés à respecter. Ceci demande un engagement de haut niveau de la part des Etats. En Irak, le comité 55 a été mis en place, impliquant tous les secteurs importants pour limiter l’épidémie, au-delà du ministère de la Santé, par exemple. Les autorités religieuses sont aussi représentées dans certains de ces comités de haut niveau, de par leur influence sur les communautés et pour permettre l’application des mesures prises.

De manière générale, il y a une bonne coopération avec les États de la région. Le partage des données ne se fait cependant pas toujours à temps, pas forcément parce que les États ne veulent pas rapporter des cas, mais parce qu’ils n’arrivent pas à traiter les données suffisamment rapidement. La Syrie a rapporté son premier cas dimanche (trois autres ont été annoncés mercredi), la Libye n’en a enregistré qu’un seul aussi… Il n’est pas clair si cela démontre qu’il y a peu ou pas de cas, ou si c’est un indicateur de la stratégie de dépistage appliquée et le fait que peu de tests sont effectués.


(Lire aussi : Mièvre fièvre,  le billet de Gaby NASR)


Quelles sont les difficultés auxquelles l’OMS doit faire face au Moyen-Orient dans la lutte contre le Covid-19 ?

Nous avons constaté que beaucoup de systèmes de santé dans la région sont relativement faibles, notamment en termes d’épidémiologie et de gestion des données. Tout devrait être électronique par exemple pour la collecte de données. La logistique est également l’un des grands défis auxquels nous faisons face : nous avons des provisions que nous ne pouvons même pas envoyer car il n’y a pas d’avions et les frontières sont fermées. Un système doit être mis en place pour permettre l’envoi d’équipements en urgence. Face à la pénurie mondiale d’équipements, nous essayons de mettre en avant les chaînes de production locales, comme au Liban pour les masques par exemple, pour que les pays de la région ne soient pas complètement dépendants d’acteurs extérieurs.

Un autre problème dans la région est les rassemblements de masse, notamment avec les événements religieux. Par exemple, l’Arabie saoudite s’en est occupée très tôt. Malgré les avertissements, un grand événement a toutefois eu lieu vendredi dernier en Irak aux alentours du mausolée al-Kadhimiya dans la banlieue de Bagdad, réunissant 200 000 personnes – au lieu de 2 à 3 millions chaque année. En Iran, quelques millions de personnes se sont également déplacées pour célébrer Norouz (Nouvel An persan). Il s’agit aussi de limiter la mobilité des personnes, car cela a le potentiel de propager le virus, mais aussi d’amplifier l’épidémie.

Comment la désinformation affecte-t-elle le travail de l’OMS dans les pays arabes ?

Les fake news nous affectent, mais la stratégie communication de l’OMS est très solide et nous disposons d’une forte présence en ligne pour diffuser nos messages et rappeler qu’il ne faut pas croire tout ce qui se dit. Les médias ont aussi une responsabilité pour envoyer le bon message. Certains se concentrent sur de fausses rumeurs et insistent dessus, comme sur le fait de consommer de l’anis ou de l’ail, au lieu de dire aux gens ce qui fonctionne comme la mise en quarantaine chez soi. La panique des populations n’aide pas forcément tandis que certains ne respectent pas les instructions pour lutter contre la propagation du virus, ce qui demande une stratégie spécifique.

Comment les disparités entre les pays s’expriment-elles sur le terrain ?

L’un des défis principaux est que la plupart des systèmes de santé des pays étaient déjà affaiblis par des années de négligence, les difficultés économiques et les guerres, comme en Irak, en Syrie ou encore au Yémen. Les sanctions sont également un problème pour l’Iran pour qui il était difficile de se procurer les kits de dépistage, par exemple. La plupart des pays du Golfe n’ont pas ce problème car leurs systèmes de santé sont plus solides, avec un meilleur financement et la possibilité de mettre des mesures en place rapidement.

Quelles sont les conséquences sur le long terme pour la région ?

Cette épidémie nous a déjà ramenés en arrière à cause de l’impact économique majeur sur la région. Si nos systèmes de santé ne sont pas renforcés pour être mieux préparés, il y aura une autre épidémie ou pandémie, de la même ampleur ou pire, on ne peut pas le savoir. Chaque pays doit avoir des plans nationaux de préparation et d’intervention, ainsi qu’un budget pour les situations d’urgence. Aucun pays n’était complètement préparé à cela. Il s’agit aussi d’avoir des plans pour savoir comment mobiliser les ressources, les personnes, gérer la logistique pour des situations de crise, et d’avoir un mécanisme de coopération régionale pour pouvoir agir rapidement.


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