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Les mots/maux de la crise

I – Qu’est-ce qu’un eurobond ?

Aux terrasses des cafés, sur la banquette arrière d’un taxi-service, chez le coiffeur, dans les médias, au travail, chez l’épicier, dans les cercles du pouvoir, il est au cœur de la plupart des conversations : eurobond. Alors que le Liban approche à grands pas de l’échéance, le 9 mars, d’une série d’eurobonds d’une valeur de 1,2 milliard de dollars, la question de l’opportunité de leur remboursement se pose avec force et divise dans un Liban en butte à une crise aiguë des liquidités en devises. Voilà pourquoi nous inaugurons aujourd’hui, avec ce mot, une nouvelle rubrique dont l’objectif est de donner les clés de compréhension de la crise économique et financière que subit le Liban. Une rubrique dans laquelle nous tenterons de définir de manière pédagogique et didactique les mots, associés aux maux, de cette crise.

Illustration Maximusnd/Bigstock

Les eurobonds (ou euro-obligations) sont des titres qui permettent au gouvernement de s’endetter sur les marchés internationaux en dollars. Depuis 1994, le ministère des Finances émet chaque année de nouveaux eurobonds, et ce parfois plusieurs fois par an.

Comment ça marche concrètement ?

Admettons que le gouvernement ait besoin de deux milliards de dollars, ce montant sera divisé sur plusieurs titres pour constituer une série d’eurobonds achetés par différents acteurs qui acceptent donc de prêter à l’État. Généralement, la valeur nominale d’un eurobond est de 1 000 dollars. Chaque série d’eurobonds dispose de conditions similaires précises liant l’emprunteur (l’État) à ses créanciers (les détenteurs d’eurobonds). L’une des principales conditions est la maturité (également appelée l’échéance) d’une série : il s’agit de la durée séparant la date à laquelle les eurobonds sont émis de celle à laquelle la valeur nominale de ces eurobonds est remboursée par l’État à leurs détenteurs. L’on parle alors de « remboursement du principal ». Une autre condition importante est le coupon attaché à cet eurobond, c’est-à-dire l’intérêt versé une à deux fois par an (sur la base de la valeur nominale) tout au long de la durée de ce « prêt ».

Voici un exemple. En 2017, l’État a émis trois séries d’eurobonds : une de 10 ans à 6,85 % ; une autre de 15 ans à 7 % ; et une troisième de 20 ans à 7,25 %. Plus la durée du prêt est longue, plus le taux d’intérêt est élevé, car il est considéré plus risqué pour un investisseur de prêter à l’État sur de longues périodes.

Les eurobonds doivent être distingués des bons du Trésor, qui sont aussi des obligations publiques, mais qui sont émises par le ministère des Finances en livres libanaises.

À quoi sert un eurobond ?

Certaines dépenses de l’État, comme les importations de carburant nécessaires au fonctionnement des centrales d’Électricité du Liban ou encore le remboursement d’anciennes dettes, se font en devises étrangères.

Dans le cas des eurobonds comme des bons du Trésor, ces instruments d’endettement sont utilisés par l’État car il vit au-dessus de ses moyens. Ses dépenses (salaires de la fonction publique, remboursement de la dette accumulée, transferts à Électricité du Liban...) sont supérieures aux revenus qu’il génère à travers la collecte des taxes ou les recettes générées par des établissements et entreprises publiques à l’instar des télécoms, des douanes ou encore du Casino du Liban. Au Liban, le différentiel entre les dépenses et revenus publics n’a cessé de se creuser d’année en année, ce qui a conduit l’État à s’endetter de plus en plus.

Si le ministère des Finances a commencé à émettre des eurobonds dès 1994, c’est en 1998 que le gouvernement de Rafic Hariri et son ministre des Finances de l’époque, Fouad Siniora, demandent formellement au Parlement l’autorisation de convertir une partie de la dette en dollars. Et c’est à partir de cette année-là que la dynamique d’endettement en dollars va s’accélérer pour ne jamais ralentir.

Le principal argument de l’exécutif à l’époque était qu’un endettement en dollars est moins coûteux pour l’État, car les taux d’intérêt sont plus bas que pour un endettement en livres. En effet, les taux d’intérêt sont censés être proportionnels aux risques encourus par les investisseurs qui prêtent à l’État. Ces derniers ont tendance à privilégier les eurobonds aux bons du Trésor, car ils sont en dollars, ce qui signifie qu’ils ne sont pas exposés au risque d’une dévaluation de la livre.

Cette option est en revanche plus risquée pour l’État. Une banque centrale ne peut pas imprimer de monnaie étrangère pour rembourser cette dette, alors qu’elle peut le faire pour une dette en monnaie nationale. Lorsqu’une banque centrale imprime de la monnaie, sans que la conjoncture économique suive, la monnaie perd de sa valeur (car il y aura beaucoup plus de monnaie nationale en circulation, alors que les devises seront plus rares, et donc plus chères).


(Lire aussi : Comptes de méfaits, l'édito de Issa GORAIEB)



À combien s’élève la dette en dollars et quand faut-il la rembourser ?

La dette du Liban, c’est-à-dire tous les prêts accumulés par le pays et pas encore remboursés, s’élevait à 91,6 milliards de dollars à fin 2019. La majeure partie de cette dette est en livres libanaises (63,2 %) : soit 57,9 milliards de dollars. Le reste de cette dette est en dollars : 33,7 milliards de dollars.

L’État doit, chaque année, rembourser à ses créanciers une partie de sa dette en dollars (quand le montant principal des eurobonds arrive à échéance) et verser des intérêts sur les eurobonds qui ne sont pas encore arrivés à échéance. En 2020, trois séries d’eurobonds arrivent à échéance : en mars, avril et juin. L’État est censé rembourser un total de 2,718 milliards de dollars de « principal ». Et pour les intérêts sur les autres eurobonds qu’il doit payer en 2020, la facture s’élève à 1,950 milliard de dollars. Soit un total principal et intérêts de 4,6 milliards de dollars.

Le Liban a au moins une échéance à honorer par année jusqu’en 2037, à l’exception des années 2029, 2033, 2034 et 2036. La facture totale (principal et intérêts) s’élève à 4 milliards de dollars pour 2021 ; 3,87 milliards de dollars pour 2022 ; et 3,26 milliards de dollars pour 2023.

Qui détient les eurobonds ?

La BDL, les banques commerciales libanaises et étrangères, des fonds d’investissement et des particuliers, résidents ou non résidents, détiennent des eurobonds libanais. Des États étrangers peuvent également acheter des eurobonds, comme cela a été envisagé par le Qatar en janvier 2019 pour soutenir financièrement le Liban. La majorité des souscripteurs sont des institutions financières libanaises, ce qui est une spécificité du pays. Les banques du pays sont donc les principaux financeurs de la dette de l’État. En novembre dernier, on estimait que près des deux tiers de la dette en dollars du Liban était détenue par les banques locales à la BDL, tandis que le reste était entre les mains d’investisseurs étrangers.

Mais cette répartition a beaucoup varié au cours des dernières semaines, car des banques libanaises ont revendu une partie de leurs eurobonds à des investisseurs étrangers. Il existe en effet deux marchés pour les eurobonds (et tous les titres en général) : le marché primaire sur lequel ils sont émis pour la première fois par le ministère des Finances ; et le marché secondaire où ils s’achètent et se revendent.


(Lire aussi : L’arnaque, le billet de Médéa Azouri)



Comment est fixé et comment évolue le prix des eurobonds ?

Lorsqu’un eurobond est émis, les analystes lui donnent une valeur de base de 100. Son cours change en fonction de l’offre (combien de gens veulent les revendre sur le marché secondaire) et de la demande (combien de gens sont prêts à les racheter). Ainsi, si plusieurs investisseurs décident d’acheter des eurobonds sur le marché secondaire, alors son prix augmente. Au contraire, si les agents économiques estiment que le risque est élevé et que les intérêts et/ou le principal ne vont pas être remboursés par l’État à la date prévue, ils vont vouloir vendre leurs eurobonds. Le prix va alors diminuer. Or, si son prix sur les marchés baisse, son taux de rendement (appelé yield en anglais) augmente car la rémunération finale est la même (si elle a lieu) et devient proportionnellement plus importante par rapport au nouveau prix (bas).

Pourquoi l’appelle-t-on eurobond alors qu’il s’agit de titres de dettes en dollars ?

Les eurobonds ne sont pas nécessairement, contrairement à ce que leur nom laisse entendre, libellés en euros. Ils ont été créés en réaction à un impôt mis en place en 1963 aux États-Unis sur les intérêts reçus sur des obligations d’État ou d’entreprises étrangères. Cette mesure avait pour but de décourager l’emprunt en dollars par les non-résidents, mais a eu comme conséquence de déplacer ce marché vers Londres. Le nom provient du terme eurodollars, des instruments financiers apparus dans les années 1950 en raison de l’afflux de dollars sur le continent européen après la Seconde Guerre mondiale à travers le plan Marshall. Pour la petite histoire, c’est l’entreprise italienne gérant les autoroutes du pays (Autostrade) qui a émis la première série d’eurobonds en 1963 au Luxembourg.


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Les eurobonds (ou euro-obligations) sont des titres qui permettent au gouvernement de s’endetter sur les marchés internationaux en dollars. Depuis 1994, le ministère des Finances émet chaque année de nouveaux eurobonds, et ce parfois plusieurs fois par an.

Comment ça marche concrètement ?

Admettons que le gouvernement ait besoin de deux milliards de dollars, ce...

commentaires (10)

J’imagine que l’état n’a même plus de l’argent pour imprimer des livres libanaises pour honorer une partie de ses dettes qui s’élève a plus de 60% sinon il l’aurait fait depuis belle lurette pour gagner du temps et faire des économies pour rembourser le reste en dollar. Aucun de leur projet de redressement n’évoque la suppression d’emploi de milliers de fonctionnaires qui touchent des salaires mirobolants tout en restant chez eux, ni de faire payer aux riches leurs impôts à commencer par les membres du gouvernement en passant par les hauts hauts fonctionnaires et hommes d’affaires comme le font certains libanais pauvres sous peine de voir leurs dettes majorées et condamnés à faire de la prison. Sur quoi se reposaient ils en continuant d’emprunter et de se surendettés si les recettes étaient moindre que les prêts et qu’en contre partie ils n’avaient pas de trésorerie qui pouvait couvrir leurs emprunts? En d’autres termes cela fait des décennies que des incapables contrôlent les finances de notre pays en vivant au dessus de leurs moyens et dépensent sans compter en s’imaginant que les citoyens qu’ils prennent pour leurs vaches à lait se saigneront pour couvrir leurs conneries sans broncher comme ils l’ont toujours fait. On attend toujours que la justice et ses grandes instances mettent leur nez dans ce hold up du siècle pour condamner les voleurs. Espérons que cela restera pas un vœu pieux.

Sissi zayyat

12 h 05, le 23 février 2020

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Commentaires (10)

  • J’imagine que l’état n’a même plus de l’argent pour imprimer des livres libanaises pour honorer une partie de ses dettes qui s’élève a plus de 60% sinon il l’aurait fait depuis belle lurette pour gagner du temps et faire des économies pour rembourser le reste en dollar. Aucun de leur projet de redressement n’évoque la suppression d’emploi de milliers de fonctionnaires qui touchent des salaires mirobolants tout en restant chez eux, ni de faire payer aux riches leurs impôts à commencer par les membres du gouvernement en passant par les hauts hauts fonctionnaires et hommes d’affaires comme le font certains libanais pauvres sous peine de voir leurs dettes majorées et condamnés à faire de la prison. Sur quoi se reposaient ils en continuant d’emprunter et de se surendettés si les recettes étaient moindre que les prêts et qu’en contre partie ils n’avaient pas de trésorerie qui pouvait couvrir leurs emprunts? En d’autres termes cela fait des décennies que des incapables contrôlent les finances de notre pays en vivant au dessus de leurs moyens et dépensent sans compter en s’imaginant que les citoyens qu’ils prennent pour leurs vaches à lait se saigneront pour couvrir leurs conneries sans broncher comme ils l’ont toujours fait. On attend toujours que la justice et ses grandes instances mettent leur nez dans ce hold up du siècle pour condamner les voleurs. Espérons que cela restera pas un vœu pieux.

    Sissi zayyat

    12 h 05, le 23 février 2020

  • Article intéressant et éclairant... Si j'ai bien compris, si on nous prive, jour après jour, des retraits en dollars, ce n'est pas tant pour diminuer la dette extérieure que que pour rembourser les acheteurs locaux d'eurobonds, c.à-d., comme vous le mentionnez clairement "La BDL, les banques commerciales libanaises et étrangères, des fonds d’investissement et des particuliers", qui eux, nous ont foutu dans ce m....???

    NAUFAL SORAYA

    07 h 46, le 23 février 2020

  • Bravo et Merci

    Guizou 21

    19 h 37, le 22 février 2020

  • The tax revenue of the Lebanese state would have been sufficient to cover its expenses if the government did not have to pay billions in debt servicing. So the government is borrowing money to pay its debts and expenses, which creates a vicious cycle. A haircut is inevitable to reduce the government debt, both principal and interests. Meanwhile, the government should enact urgent reforms to reduce its expenses. These reforms should have been implemented much earlier before the economic collapse, which has significantly reduced tax revenues. We’re in deep trouble. It may take us a full generation to dig ourselves out of this mess. Meanwhile, there hopefully won’t be another civil war to the societal unrest.

    Mireille Kang

    19 h 33, le 22 février 2020

  • Je ne comprends pas grand chose mais je vois qu'il y a de milliards à rembourser

    Eleni Caridopoulou

    18 h 49, le 22 février 2020

  • ces instruments d’endettement sont utilisés par l’État car il vit au-dessus de ses moyens. Ses dépenses (salaires de la fonction publique, remboursement de la dette accumulée, transferts à Électricité du Liban.. ET SURTOUT LE VOL ET L'ARNAQUE DU CITOYEN QUI N'EST AU COURANT DE RIEN

    Citoyen

    13 h 14, le 22 février 2020

  • Un tel article nécessite des heures et des heures de recherches. Bravo !

    MGMTR

    10 h 08, le 22 février 2020

  • Interessant.

    Tabet Karim

    09 h 27, le 22 février 2020

  • ON EST EN PLEIN DANS LA MERDE. RESPONSABLES... L,ETAT ET LES PROPRIETAIRES DES BANQUES SANS OUBLIER RIAD SALAME LE CHANTEUR D,IL N,Y A POINT DE PROBLEME ET LES PAROLES ET PROMESSES DE QUI LE PEUPLE LIBANAIS CROYAIT MALHEUREUSEMENT.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    07 h 41, le 22 février 2020

  • Ce qui me fait rire, c'est comment nos deputes corrumpu sont fort pour interpreter la constitution Libanaise (surtout pour entraver l'election d'un president de la republique) alors qu'avec l'eurobond, il vont apprendre (au depend du peuple bien sur) ce qu'est une lecture d'un texte.

    Elementaire

    06 h 46, le 22 février 2020