La carte du tendre

Une princesse à Medawar

Édouard et Sophie Coze sur les rails de Medawar, Beyrouth, en 1904. Collection Fadi Maassarani. Traitement Nidal Chouman

Le chemin de fer à voie unique s’étale comme un python rassasié le long d’un viaduc dont les arcades jouent à saute-mouton avec les vaguelettes. Tout aussi paresseuses, celles-ci caressent un sable rare ; on entend d’ici leur clapotis tranquille. Plus loin la ville, amas bordélique de bâtisses à un ou deux étages – ou carrément en ruine – de pierres ramleh mangées de mousse qui émergent d’une verdure insolente, car Beyrouth est encore un jardin, semble hésiter à se jeter à l’eau. Ici finit l’Asie et comme une coulée de lave pétrifiée, la colline d’Achrafieh amorce l’invasion de son bord de mer.

Nous nous sommes déjà baignés sous ce viaduc avec des militaires français, en juin 1922. Construite en 1895 sous concession délivrée par la Sublime Porte à la « Société des chemins de fer ottomans économiques de Beyrouth-Damas-Hauran en Syrie », dotée de capitaux français et belges, cette voie ferrée mettait Damas à neuf heures seulement du port de Beyrouth ; un record qui avait permis à la future capitale du Liban de consacrer sa prééminence sur Haïfa la palestinienne, après des décennies de concurrence acharnée.

Nous voici de retour à Medawar, à l’est de la place des Canons, mais dix-huit ans plus tôt, en 1904. Le quartier, qui se nommait originellement Ras Beit Medawar, abrite la demeure construite par Jean Medawar en 1871, voisine de celle d’Assaad Bey Malhamé, qui deviendra plus tard l’actuel siège du parti Kataëb. Depuis la gare maritime qui jouxte le port de Beyrouth, la voie ferrée file jusqu’à la gare de Medawar avant de rejoindre celle de Mar Mikhaël, là où se trouve l’usine à gaz, reconnaissable entre toutes grâce à son imposante cheminée noire, mais que l’on ne voit pas ici. Si le fait mérite mention, c’est que l’homme qui figure au centre de cette photo fut le premier directeur de cette usine, inaugurée seize ans plus tôt pour fournir le gaz urbain à la ville. Depuis, Beyrouth était parcouru d’une fine tuyauterie de cuivre équipant un millier de réverbères que des préposés allumaient au crépuscule pour éclairer les rues d’une lueur lunaire parfaitement insuffisante. Certaines résidences patriciennes s’étaient même raccordées au réseau pour leur éclairage intérieur.

Voici Édouard Coze, 42 ans, et sa femme Sophie, de huit ans sa cadette. Personnage aussi fascinant qu’énigmatique, Sophie, née Dabija, est russe issue d’une lignée de princes serbes. Mais que fait-elle là, en contrebas du vieux Beyrouth, cette princesse « à la grâce charmante et à la beauté un peu nerveuse des Russes, musicienne avec une pointe de romantisme* », qui ne laisse pas les voyageurs indifférents ? Avec son mari, elle se balade sur une mince bande de pierre, le long d’une balustrade de fer forgé, protégeant son visage diaphane avec un chapeau à la mode qu’elle ajuste d’une main et une robe qui descend au ras du sol, la taille certainement étranglée par un corset sous un pardessus de demi-saison.

Au moment de cette prise de vue, Édouard a déjà quitté la Compagnie du gaz pour diriger le chemin de fer Beyrouth-Damas et la Compagnie du port de Beyrouth, car le développement des deux va de concert. Père d’un petit Paul né un an auparavant et qui jouera un rôle de premier plan dans la création des scouts de France, il vit avec sa famille dans une maison sise à la Quarantaine, offrant à travers ses arcades une vue sur toute la baie, « bâtie sur la pointe extrême du rocher, entourée de tous côtés par la mer qui la bat furieusement », et dotée d’un « salon oriental avec une salle à manger russe. »*

Document exceptionnel, cette photographie fait partie d’une série prise autour de la baie de Saint-André. Édouard Coze semble être en tournée d’inspection, montrant probablement au photographe les rails dont il a la charge.

C’est un Beyrouth à cheval entre deux siècles qui se dévoile dans ces images, avec la baie plus belle qu’elle ne le sera jamais, allant de la résidence Malhamé à la Quarantaine. Curieusement, la ville semble déserte. Oh, bien entendu, on ne se balade pas sur une voie ferrée fermée au public, mais enfin toutes ces fenêtres n’encadrent pas un seul visage, personne ne semble curieux de voir évoluer ces silhouettes européennes. On aura beau chercher, non, Édouard, Sophie et le photographe sont seuls au monde. Photographie qu’Édouard semble pratiquer lui aussi, comme en témoigne la caméra qu’il porte à la main gauche.

La sérénité de cette scène est provisoire, et le couple Coze ferait bien d’en profiter autant que possible, car la vie est une chienne. Dans huit ans, Édouard sera envoyé à Alexandrie comme directeur de la Banque ottomane, avant d’être rapatrié avec sa famille à Paris au début de la Grande Guerre. En février 1919, dans quinze petites années qui passeront comme un songe, Sophie mourra dans la fleur de l’âge, peut-être de la grippe espagnole, une épidémie qui fera plus de morts que la Première Guerre mondiale, dont deux cent mille rien que pour la France.

Édouard gardera de son long séjour dans le wilayet de Beyrouth un souvenir impérissable. Dans une conférence donnée en 1922 devant des militaires français – nous y revoilà –, il déclarera son amour du Liban en ces termes : « J’ai été pris par la beauté du pays, par l’attrait des montagnes bibliques, mais encore par l’accueil particulièrement amical que chaque Syrien faisait à tout Français… Comment ne pas chercher à faire partager cette affection que je garde à ce pays presque d’adoption, par ceux qui, comme vous, vous intéressez à ce peuple qui a tant souffert ? »

Remerciements spéciaux à Fadi Maassarani qui a bien voulu partager cette pépite de sa collection accompagnée d’une mine d’informations fascinantes.

*Philippe Berger (1846-1912), in Notes de voyage : de Paris à Alexandrie, l’Égypte, la Palestine, la côte de Phénicie, la Syrie, le retour. Philippe Berger, 1895.

Toutes les deux semaines, Georges Boustany vous emmène visiter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.



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Le chemin de fer à voie unique s’étale comme un python rassasié le long d’un viaduc dont les arcades jouent à saute-mouton avec les vaguelettes. Tout aussi paresseuses, celles-ci caressent un sable rare ; on entend d’ici leur clapotis tranquille. Plus loin la ville, amas bordélique de bâtisses à un ou deux étages – ou carrément en ruine – de pierres ramleh mangées de...

commentaires (5)

La colorisation de ces anciennes photos me fait penser aussi a un projet des photos du bateau "Titanic" en couleurs, des photos de 1912 en blanc et noir, qu'on a manipule recemment pour y ajouter des couleurs. En fait je pense que j'ai lu que sur le bateau Titanic il y avait quelques "Syriens" c.a.d. des inhabitants de villages du Liban-Syrie, et dans le film Titanic de James Cameron il y a une scene ou dans un couloir une famille court en vetements 'ottomanes' pour faire comme si c'etait les vetements des Libanais-Syriens de l'epoque, mais les photos ici ne donnent pas vraiement preuve qu'en 1904 les inhabitants du mont Liban portaient encore ce style de vetements. Peut-etre sur cette photo-ci il n'y a aucun Libanais-Syrien visible parce que c'etait interdit de s'approcher de la ligne de trains ??

Stes David

10 h 49, le 03 février 2020

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Commentaires (5)

  • La colorisation de ces anciennes photos me fait penser aussi a un projet des photos du bateau "Titanic" en couleurs, des photos de 1912 en blanc et noir, qu'on a manipule recemment pour y ajouter des couleurs. En fait je pense que j'ai lu que sur le bateau Titanic il y avait quelques "Syriens" c.a.d. des inhabitants de villages du Liban-Syrie, et dans le film Titanic de James Cameron il y a une scene ou dans un couloir une famille court en vetements 'ottomanes' pour faire comme si c'etait les vetements des Libanais-Syriens de l'epoque, mais les photos ici ne donnent pas vraiement preuve qu'en 1904 les inhabitants du mont Liban portaient encore ce style de vetements. Peut-etre sur cette photo-ci il n'y a aucun Libanais-Syrien visible parce que c'etait interdit de s'approcher de la ligne de trains ??

    Stes David

    10 h 49, le 03 février 2020

  • Chacun voit midi à sa porte. Etant originaire de Jounieh, je vois ce petit bout de chemin de fer à écartement étroit comme faisant partie de la ligne Maameltein-Beyrouth longue de 20km. Le voyage de Maameltein jusqu'à l'arrivée au Port de Beyrouth au bas de la rue Foch durait plus de deux heures et demie.... Rien qu'entre Maameltein et Dbayé, il y avait sept gares et arrêts : Maameltein, Jounieh, Sarba, Kaslik, Zouk-Mkayel, Nahr el-Kalb (rive Est) et Dbayé... Petite locomotive à tender incorporé, elle sifflait tous les 200m. Cette mini-ligne DHP déboulonnée en 1941-42 par les Australiens pour installer la ligne ç écartement internationale NBT (Naqoura-Beyrouth-Tripoli) qui n'a pas duré longtemps.

    Honneur et Patrie

    14 h 29, le 02 février 2020

  • Beyrouth était avant 1920 un wilayet ottoman indépendant du Mont- Liban (mutassarifiya). Les habitants de tout le territoire des futurs États de Syrie et du Liban étaient désignés par le terme Syriens. On disait Beyrouth (Syrie) et Tripoli (Syrie) jusqu'à la création du Grand Liban.

    Georges Boustany

    13 h 36, le 02 février 2020

  • ""Édouard et Sophie Coze sur les rails de Medawar, Beyrouth, en 1904. Collection Fadi Maassarani. Traitement Nidal Chouman"" Document intéressant, et à la description de Beyrouth, qu’aucun historien ne vous contredit pas, j’ajouterai des champs de figues de barbarie (un ami beyrouthin me l’a dit). J’admire votre rubrique M. Boustany, et je ne l’écris pas pour la première fois, mais un petit détail, un petit mot m’interpelle : ""Traitement Nidal Chouman"". C’est donc à l’origine une photo en noir et blanc, traité par un procédé de la photo numérique, pour lui ajouter quelque couleur... Les fenêtres, les habits de la dame au chapeau, et les toits en tuiles rouges... Pour quoi ce traitement ? J’avoue avoir lu des livres de photos en noir et blanc traitées en couleur (je ne citerai aucun) et c’est très tendance actuellement, mais pour moi qui fait la photo en métier depuis des décennies, ce traitement, me pose des questions... mais d’abord, la photo était-elle en noir et blanc... Bonne continuation Mr. Boustany, et félicitations. C. F.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    13 h 36, le 02 février 2020

  • Grande faute historique ici,Mr Edouard! ".....mais encore par l’accueil particulièrement amical que chaque Syrien faisait à tout Français…"?? c est le Liban,d ou l accueil fait pour vous par chaque Libanais!!pas syrien ici...

    Marie Claude

    10 h 02, le 02 février 2020