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La Dernière

Le onzième commandement

La carte du tendre
07/12/2019

Mon enfant,

J’ai tant attendu ce moment. Toi qui es pour tes parents un merveilleux don du ciel, je m’impatientais de t’emmener voir le plus beau don du ciel fait au Liban. J’ai pris mon courage à deux mains, trois heures de route, tu te rends compte, j’avais peur que tu te mettes à hurler de frustration et d’ennui. Mais tu as dormi dans mes bras tout le long comme tu aimes tant le faire, malgré les secousses et le feulement de la bosta. À ton réveil, l’altitude, l’air sec et frais, la luminosité, tout indiquait un changement de monde à ton petit corps de six mois. Le temps de recouvrer tes esprits puis de téter fébrilement dans l’ombre des géants, tu t’es mis à observer alentour pour te situer, et ton regard lorsque tu as pris conscience de ce que tu voyais, je ne l’oublierai jamais.

Nous étions dans une forêt ombragée, cela sentait la résine de cèdre, une huile sacrée, un baume pour les poumons et les âmes. Dans ce silence de cathédrale, tu n’as pas osé émettre le moindre son. Les yeux tantôt froncés, tantôt écarquillés pour appréhender toutes les tonalités de clair-obscur, tu as parcouru avec sidération la ligne de ces troncs inhumains, escaladant du regard leur écorce violentée jusqu’à cette voûte où le ciel se lézarde de mille chatoiements verts et noirs. Là, tu as ouvert la bouche dans un étonnement muet.

Comme si cela ne suffisait pas, j’ai voulu t’impressionner davantage, faire ressentir à ton corps et ton âme l’esprit du Liban, te faire toucher du doigt ce volcan battu par les millénaires d’où jaillit périodiquement l’énergie de tout un peuple. Je t’ai emmené sous le cèdre le plus majestueux, le plus tentaculaire, celui qui semble porter la voûte de l’univers entier sur ses épaules, formidable Atlas qui a vu défiler les civilisations avec l’indifférence de l’Éternel.

Au pied de ce cèdre, il y a toujours le même photographe. J’ai oublié son nom, mais pas son visage noirci par des lustres de soleil de haute montagne. Mon regard a croisé le sien, il a hoché la tête et souri en faisant mine de me reconnaître ; oh, il en a vu passer des touristes et des pèlerins. J’ai grimpé avec mille difficultés pendant qu’il te portait comme un bibelot précieux en te souriant sous son épaisse moustache afin d’amadouer ton inquiétude. Ayant posé mon châle de laine sur le tronc, je me suis assise, c’était étonnamment confortable, on aurait dit la main de King Kong portant Fay Wray au sommet de l’Empire State Building. Lorsque je t’ai récupéré, tu t’es installé sur mes genoux, tes petits pieds en socquettes blanches dépassant à peine, tes mains triturant un morceau d’écorce ou je ne sais quelle relique qui finirait immanquablement dans ta bouche.

Nous prenons la pose et tu souris enfin, sans doute amusé par l’attirail et l’air jovial du photographe et par sa drôle de boîte de vieux bois fixée sur un trépied avec son œil cyclopéen, et tu souris encore plus lorsqu’il rabat le tissu noir sur sa tête, disparaissant comme un tireur embusqué. Tout à coup, le revoilà, lapin sorti du chapeau, il te fait une grimace édentée, tu éclates de rire et j’entends le déclic. Ton rire de cristal a soudain brisé un silence qui semblait s’être installé là depuis le premier matin du monde. Ce silence oppressant, cette immobilité, ton éclat de rire les a dispersés comme de la poussière sur du vieux marbre, comme si d’une incantation la vie remerciait son Créateur.

Après quelques manipulations cabalistiques, à nouveau caché derrière son tissu, le photographe a fini par me remettre son petit carton, et nous étions là, toi et moi mon bébé, seuls au monde dans les bras de ce cèdre immense qu’aucun regard ne saurait embrasser dans sa totalité ; nous étions là, assis au sommet du Liban éternel avec en plein milieu de l’image ton éclat de rire, et c’est ce moment précis que j’emporterai avec moi jusqu’à la tombe.

Je joins ces mots à cette photographie afin que tu saches comme ta maman t’a aimé ; afin que tu saches comme ta maman a aimé son pays si vieux et si neuf, et avec quelle fierté, elle qui t’a donné la vie, a tenu à t’emmener voir la matrice de ton peuple.

Il y en aura des bouleversements dans ce pays, mon amour, des hauts et des bas, des martyres et des fêtes, des exploits et des échecs, ton peuple essaimera à travers le monde mais il y aura toujours dans le cœur de tous ses fils une écharde de ce cèdre immortel, et c’est une blessure qui ne guérit jamais.

Et puis un jour, mon enfant, un jour les femmes de ce pays réaliseront que le ciment de ce peuple, ce n’est pas seulement cet arbre, si immense soit-il. Un jour, elles réaliseront que le ciment qui fera de ce peuple une nation, ce ciment est formé du concert de leurs cris et de leurs rires, et c’est par elles que ce peuple divorcera de sa névrose guerrière et apprendra à pratiquer le commandement le plus simple, le plus beau qui ait jamais été offert à l’humanité : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.

Mon amour, je te confie aujourd’hui le onzième commandement qui sauvera un jour le Liban de ses démons : aimez-vous les uns les autres comme vos mamans vous ont aimés.

Les Cèdres, 27 avril 1936.

*Toutes les deux semaines, Georges Boustany vous emmène visiter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.


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Zaarour Beatriz

Sublime cet article!!! Quelle description magnifique de la grandeur du cèdre qui inspire l'éternité, dans ce Liban tiraillé entre des hauts et des bas! Tout ce que nous raconte M. G. Boustany est, même avant l,Indépendance, d'une actualité poignante! Beaucoup d'émotion en le lisant! Car il s'agit du commendement le plus important! Merci M. Boustany

Stes David

Pourtant on reste maintenant ici, sans savoir qui est la madame avec le bebe sur la photo. Elle semble porter des vetements d'apres la mode europeenne (moderne) de 1936 ... Et en vue du fait qu'une photo avait ete prise, je pense qu'elle est une touriste au Liban, ou peut-etre une Libanaise qui habite en Europe et qui est de retour en vacances au Liban. Elle n'est clairement pas une libanaise "indigene" pauvre ... Sans doute en 1936 il y avait deja tourisme de "visite au cedres". On a construit un petit mur autours des cedres pour les proteger ... le tourisme tue aussi, car ces arbres ne supportent pas tant de tourisme. Une vue triste au Liban c'etait "Arz Lubnan" (les cedres pres de Bcharreh) ou il y a plus de "cabanes" et de cafes autour des cedres, que d'arbres ... (il y a une dizaine d'arbres et peut-etre une centaine de cabannes/cafes autour pour regarder les arbres!!!)

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