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Liban

Ils ont tué la nostalgie

La carte du tendre
09/11/2019

Comme une vague scélérate rouge-vert-blanc, elles ont tout balayé du jour au lendemain, ces foules sorties de nulle part. Je croyais nos étudiants juste bons à se bagarrer lors d’élections marquées par la violence sectaire ; en quelques jours, ils ont éclaboussé de couleurs et d’humour un quotidien gris et sans avenir. Ces femmes au courage dément ont donné un sens à une histoire à bout de souffle et rejeté dans le passé tous nos schémas mentaux. Les Libanais en révolte ont réalisé une chose extraordinaire : ils ont tué la nostalgie.

Avant, je cherchais dans mes photos les fragments d’un Liban rêvé. J’enviais mes parents : quelle chance, vous avez vécu cette époque-là ! Vous avez connu un pays florissant et tous les clichés qui vont avec, la Suisse du Moyen-Orient et tout le tintouin. Vous avez ri, dansé, chanté, dormi à la belle étoile dans des endroits improbables. Oh oui, je t’ai envié papa, ton Liban, cette utopie, était devenu une obsession. Et ma collection, un fragment de mosaïque arraché à des ruines.

Que ce Liban-là ait terminé son parcours dans le précipice d’une guerre de quinze ans suivie d’une crise de trente avait un côté terriblement poignant, comme la guerre de 14-18 venue balayer la Belle Époque. Je me disais, incrédule: comment un si beau pays a-t-il pu finir comme ça? Quelle punition est-ce là, pour ces générations de femmes et d’hommes nés au temps du mandat français et leurs enfants, que cette déchéance en pleine fleur de l’âge, comme une sanction d’avoir été trop heureux ? Oui, je me contentais de cette explication : ils ont abusé de leur bonheur. L’horreur de la guerre était cette sanction divine infligée par le Dieu vengeur de Sodome et Gomorrhe, le prix à payer pour avoir vécu l’âge d’or.

Aujourd’hui, je réalise ma bourde. J’aurais dû m’en douter pourtant, moi qui écume les archives de L’Orient-Le Jour à mes heures perdues. Non, le mal ne s’est pas déclaré en 1975. Le ver était déjà dans le fruit depuis le début. Des générations de Libanais ont souffert comme des rats, coupé leurs racines, quitté leur terre natale à la recherche d’un morceau de pain, fuyant les guerres et la misère. Ceux qui le pouvaient ont pris le large. Les autres ont échoué dans les faubourgs à la recherche de quelque miette pour subsister. Les chiffres sont parlants : douze millions de Libanais à l’étranger, quatre ou cinq ici, et ces derniers ne survivent aujourd’hui encore que grâce aux remises des autres.

J’ai collectionné des milliers d’images pour comprendre ce Liban-là, mais comme l’on ne photographie que les bons moments de l’existence, le puzzle que je suis en train de constituer est une grande illusion : je suis passé à côté d’images montrant l’envers du décor. Elles sont si rares !

Celle-ci en est un exemple : à la recherche d’une représentation objective loin des clichés touristiques, ce jeune militaire français en poste au Liban en 1939 a photographié le revers de la médaille. Dans une série édifiante prise dans un des plus beaux quartiers du Beyrouth de l’époque, entre la place de l’Étoile et la rue Weygand, il a montré des misérables sans-logis errant à la recherche d’un bout de pain, participant aux chantiers du coin lorsque l’occasion s’en présentait, se lavant avec l’eau de la fontaine de l’horloge el-Abed, mendiant une piécette pour finir la journée.

Non, je n’ai pas voulu les voir, ces intouchables assis dans l’ombre d’immeubles luxueux flambants neufs, ces oubliés du développement insolent des années trente, ces hommes vêtus de leurs tenues d’un autre siècle et drapés d’un reste de dignité. Ils sont là, à même la terre battue, pieds nus ou chaussant d’improbables savates, noircis comme du charbon par le soleil de plomb, ils se confondent avec le tas de déchets qui leur servent de campement de fortune.

Qu’attendent-ils ? Rien. L’attente vaine des sans domicile fixe est une chose fascinante, cette insensibilité apparente à l’ennui, comme si leur vie raccourcie passait bien plus vite que la nôtre. Et pour bien marquer l’effet dramatique de la scène, le photographe s’est mis à leur hauteur : l’amère réalité occupe près de la moitié de l’image, jetant dans un flou fantomatique le Beyrouth de la prospérité.

À l’arrière-plan, votre grand-père et le mien se déplacent dans une berline avec chauffeur : on en parlera encore avec admiration dans deux générations. À l’arrière-plan, une ville copiée sur Paris se déploie le long d’artères rectilignes bordées de bâtiments qui ont tous la même hauteur et des façades orgueilleuses. À l’arrière-plan, le mandataire français est en train de graver dans le marbre la division de ses administrés par confessions, avant que le « pacte national » consacre dans la tradition cette hydre à trois têtes. À l’arrière-plan, les inégalités, les injustices sont à l’œuvre et vont aller en s’amplifiant avant que les conflits régionaux ne les fassent exploser au visage de tous. Et le règne d’une oligarchie héréditaire et abusive est sur le point de démarrer.

Les Libanaises et les jeunes de la génération Z viennent de m’infliger une terrible leçon : le Liban de l’âge d’or n’a jamais existé. Il est le résultat d’une imagerie destinée à promouvoir une jeune république en mal de touristes. Les cartes postales où l’on voit la ville dans ce qu’elle a de plus beau ne disent pas la vérité. Mon puzzle est une imposture. Celui qui se constitue sous ma fenêtre depuis le 17 octobre est le Liban éternel, celui d’aujourd’hui et de demain, celui de l’espoir, celui que l’on n’a plus besoin de fuir ou de haïr. J’ai regretté toute ma vie de n’avoir pas connu l’âge d’or, quand il démarre sous mes yeux au moment où j’écris ces lignes.



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Stes David

Aussi les pauvres "vêtus de leurs tenues d’un autre siècle" ils portent une sorte de turban ou tarbouche enveloppée en turban ... ca fait effet contraste entre leurs tenues et la voiture 'berline' ...

Honneur et Patrie

Dans les heureuses années 1935, ma mère me prenait avec elle à Beyrouth, précisément à Souk Sursock pour certains achats. Nous y rencontrâmes des soldats sénégalais qui déambulaient sans but précis dans la rue étroite où toute la marchandise des magasins s'étalait en dehors de celui-ci. Dès qu'elle apercevait un soldat noir, ma mère tremblait de peur. J'ai su bien plus tard la cause de sa frayeur. Analphabète qu'elle était, elle avait vu dans sa jeunesse dans un livre édité en France montrant un colon français entrain d'être cuit dans une grande marmite et ce, dans un pays africain.

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