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Liban

« La révolution ne peut se faire avec des fleurs »

Reportage

Au premier jour de la « semaine de la colère », plusieurs axes routiers à travers le pays ont été bloqués hier, souvent à l’aide de pneus et de bennes à ordures enflammés. Les protestataires affirment qu’ils ne sortiront de la rue que « lorsque les objectifs de la révolution seront atteints ».

15/01/2020

Un ras-le-bol profond et généralisé. Voilà ce que des milliers de manifestants ont crié hier sur l’ensemble du territoire libanais, face à une classe politique « qui ignore complètement le peuple ». C’est avec fracas qu’a été inaugurée, hier, la « semaine de la colère », semblant refermer une parenthèse de plusieurs semaines de ce qui ressemblait à un essoufflement du mouvement de protestation populaire qui avait débuté le 17 octobre dernier.

Hier, des milliers de Libanais en colère ont réinvesti les rues dès l’aube, bloquant plusieurs axes routiers, du nord au sud du pays, à l’aide de pneus enflammés et de bennes à ordures renversées.

Une relance du mouvement de contestation dans le cadre de laquelle les multiples revendications criées depuis près de trois mois ont été reprises, de la lutte contre la corruption à la fin du clientélisme et du confessionnalisme politique, en passant par le départ de toute la classe politique. Y est venu se greffer le cas Hassane Diab. Si certains manifestants appelaient le Premier ministre désigné le 19 décembre à jeter l’éponge, estimant qu’il ne peut se présenter comme un « indépendant », cette « semaine de la colère » visait, pour d’autres manifestants, à lui accorder un dernier délai de 48 heures, jusqu’à jeudi 17 heures, pour former un gouvernement. À travers le pays, les contestataires s’entendent en tout cas sur un point : ils ne quitteront plus les rues tant que « les objectifs de la révolution n’auront pas été atteints ». À savoir, a minima, la formation d’un gouvernement de technocrates, des législatives anticipées et la restitution des fonds publics dilapidés.Retour sur une journée de mobilisation à travers le pays.

À Jounieh, des étudiants, brandissant un grand drapeau libanais, se sont installés dès 7 heures au centre de la voie rapide et ont placé des pneus, mais sans les brûler, pour bloquer la route, tandis que les forces de sécurité redirigeaient les automobilistes vers les routes intérieures de la localité ou vers la route côtière. « Les autorités ne nous écoutent plus et il faut faire encore plus pression », déclare Sethrida, une étudiante qui a renoncé aux cours pour rejoindre les manifestants.

Angelo et Pierre, 15 et 16 ans, étaient eux aussi mobilisés depuis 7 heures. « Nous ne sommes pas descendus pendant plusieurs semaines pour recharger nos batteries, mais maintenant, nous sommes là pour rester », affirment-ils, alors qu’ils jouent aux cartes, assis sur le bitume. Pierre regrette que « la révolution se politise et que certains partis veulent intervenir dans la contestation, alors qu’il faudrait que le mouvement reste totalement indépendant ». « Mais au final, la révolution sera victorieuse », estime le jeune homme.

Les étudiants ont été rejoints par des manifestants habituels de Zouk. Ensemble, ils ont parcouru à pied, l’après-midi, la distance séparant le pont des Apôtres de l’habituel endroit du sit-in à Zouk Mosbeh. En soirée, ils bloquaient toujours la route. Des tentes ont même été dressées sur l’autoroute.


(Lire aussi : Tragi-cosmique, l'éditorial de Issa GORAIEB)



« Le peuple est toujours là »

La même scène se déroule à Jal el-Dib où la coupure des deux voies de l’autoroute a provoqué un embouteillage monstre. Installé sur le toit d’une vannette, un jeune homme fait virevolter un grand drapeau libanais, au rythme de chants patriotiques et révolutionnaires diffusés à tue-tête. Certains manifestants brandissent le poing de la révolution.

Bloqué depuis plus de trois heures dans son véhicule, Sam Wehbé, un musicien de trente ans, garde le sourire. « Cela ne me pose pas de problème, assure-t-il. Les contestataires exercent leur plein droit. » Ce qui n’est pas le cas de Jade, 20 ans, qui explique être venue du Liban-Sud pour une interview d’embauche. « Maintenant, c’est raté », lâche-t-elle.

« On espérait qu’ils allaient honorer leurs promesses et former un gouvernement pendant les fêtes », lance de son côté Rima, 52 ans, qui travaille dans la pub. « Il est temps qu’ils sachent que le peuple est toujours là et qu’il essaie de survivre, alors qu’ils ne pensent qu’à s’arracher des portefeuilles », poursuit cette mère de deux filles qui se fait du souci pour « leur année universitaire, leur sécurité et leur avenir ».

Élisabeth, 18 ans, élève de l’école officielle des jeunes filles de Jdeidé, se trouve dans la rue « malgré l’opposition de la direction de son collège ». « Je suis ici à cause de la dévaluation de la livre, et parce que les gens ont faim, dit-elle. Je n’arrive pas à étudier à la maison en raison de l’ambiance qui y règne, causée par notre situation financière. Nous devons faire appel à des associations pour qu’elles nous aident. »


(Lire aussi : Face à la colère renouvelée de la rue, les forces politiques serrent les rangs, le décryptage de Scarlett HADDAD)


« La révolution ne doit pas s’arrêter »

Tant à Jounieh qu’à Jal el-Dib et de nombreuses autres régions, les forces de l’ordre et l’armée observent les manifestants sans tenter d’ouvrir la route. Ce qui ne manque pas de surprendre certains contestataires, notamment au Kesrouan où « l’armée s’est généralement montrée stricte envers nous ». Autre point chaud de cette journée, Furn el-Chebback, où les manifestants ont bloqué, à l’aide de pneus enflammés, la route principale, sous le pont menant à Aïn el-Remmaneh. « L’armée a reçu des ordres de ne pas intervenir, pour que Hassane Diab tombe dans la rue », estime l’un d’eux. Autour de lui, les jeunes, dont certains sont encagoulés, versent de l’essence sur les pneus pour raviver les flammes, tandis que d’autres répandent de l’huile de moteur sur la chaussée.

« La révolution ne peut se faire avec des fleurs », lance Abdo, entrepreneur au chômage. Venu de Haret Hreik, il ajoute : « La révolution ne doit pas s’arrêter. Nous sommes obligés de poursuivre ce mouvement, jusqu’à ce que la communauté internationale trouve le moyen d’intervenir et soutenir le peuple. »

Grace, une femme au foyer d’une cinquantaine d’années, affirme elle aussi que la gentillesse ne sert à rien. « Nous nous excusons auprès de tous ceux qui se sentent lésés ou dérangés par notre mouvement, mais viendra le jour où ils nous remercieront », dit-elle.

Installées sur un banc en fer placé sur une petite pelouse au bord de la rue, trois femmes discutent, tirant sur leurs cigarettes. Hiba, chercheuse, confie avoir pris part de manière discontinue aux manifestations. « Mais la crise financière pèse beaucoup sur ma vie quotidienne, ajoute-t-elle. Je n’arrive plus à me procurer les produits les plus basiques. Je suis donc descendue manifester parce que la classe dirigeante doit être délogée, mais aussi pour soutenir la fermeture des routes. La colère des gens est justifiée. » Une colère qui s’exprime, dans l’après-midi, par une longue marche, à travers Beyrouth, du Ring, de nouveau bloqué par les manifestants, jusqu’au domicile de Hassane Diab.


Partout, une même colère

D’une région à l’autre, la même colère était palpable. À Saïda, au Liban-Sud, des manifestants ont bloqué à l’aube les entrées de plusieurs institutions publiques, dont l’Office de l’eau et la compagnie publique Ogero, à l’aide de chaînes. Des dizaines de personnes ont aussi protesté devant une branche de la Banque du Liban. Certaines écoles de la ville étaient fermées.

La place Élia, rebaptisée place de la Révolution du 17 octobre, est demeurée fermée après que les protestataires ont dressé des tentes dans la nuit. « L’atermoiement du pouvoir, le blocage de la formation du gouvernement et la négligence nous ont poussés à l’escalade », affirme Sami Jawad. « Les gens sont retournés sur la place de contestation pour redonner un élan à la révolution », renchérit Zahi, qui a passé la nuit place Élia.

Des axes routiers étaient également bloqués dans le Chouf, la Békaa, à Jbeil, à Baalbeck, dans le Akkar et à Tripoli où la place al-Nour a été réinvestie hier soir par des milliers de protestataires, harangués par le DJ Madi, le désormais célèbre DJ de la révolution.


Violences devant la BDL à Hamra

En soirée, un point de fixation se dessinait devant le siège de la Banque du Liban, à Hamra. De violentes échauffourées entre certains manifestants d’une part et les forces de l’ordre d’autre part ont éclaté. Plusieurs contestataires ont été blessés et évacués vers les hôpitaux. Des manifestants ont également été arrêtés. Selon plusieurs témoignages de manifestants relayés par les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, des éléments du Hezbollah et du mouvement Amal se sont infiltrés dans leurs rangs et sont responsables de cette flambée et de ces dérapages.



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Les esprits se calmeront quand un gouvernement d’experts indépendants est formé et que le parlement est dissous ou que tous les députés démissionnent

Chucri Abboud

Une vraie révolution est une révolution qui ressemblerait à une guerre civile sanguinaire ,
Mais même si les libanais prennent les armes , il ne faudrait pas penser que l'issue serait favorable au Liban : Nous appartenons à une zone géopolitiquement volcanique , nous avons à l'intérieur de notre territoire de très nombreux réfugiés qui ne sont pas des saints et qui risquent de devenir plus nombreux que nous , nous sommes entourés de puissances qui sont loin de nous vouloir du bien , le risque d'immixion de forces étrangères qui se feraient la guerre chez nous est énorme , et le danger de disparition de la mappe est de plus en plus grand .
Calmons les esprits au plus tôt, cela nous ferait le plus grand bien .

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