X

Idées

Pour sauver la révolution, redevenons politiquement incorrects

Point de vue
21/12/2019

Plus de deux mois après son surgissement, le formidable soulèvement populaire contre la classe politique actuellement au pouvoir est désormais à la croisée des chemins. En provoquant, après seulement 13 jours de contestation pacifique, la chute du gouvernement Hariri, et surtout en réussissant l’exploit d’imposer son agenda et son tempo, obligeant l’ensemble des acteurs du pays à se positionner vis-à-vis d’elle et de ses revendications, la révolution du 17 octobre a déjà engrangé d’importants succès. Pour autant, cette centralité incontournable semble de plus en plus battue en brèche. Et ce aussi bien par la multiplication des offensives, directes ou insidieuses, menées contre elle par une classe politique continuant de faire la sourde oreille, que par certaines tentations dangereuses ayant progressivement émergé au sein même du mouvement. Parmi ces menaces, l’une des plus dangereuses pour la révolution, et surtout sa capacité à influencer le cours des événements, est sans doute la tentation de policer ses caractéristiques et ses moyens d’expression au nom d’une vision « politiquement correcte » consistant à diaboliser toute forme de contestation « agressive » ou risque de division sur des sujets jugés controversés ou offensifs par certaines parties.



(Lire aussi : « Béryte, mère des lois » : plus qu’une devise, un legs historique pour la « thaoura » libanaise)



Dérive sémantique
Cela s’est d’abord traduit sur le plan des symboles et du vocabulaire : les partis politiques, et plus particulièrement le Hezbollah et le président de la République, ont ainsi décrété que maudire des politiciens de manière nominative relevait de l’insulte impardonnable ou de la provocation dangereuse – comme si la liberté d’expression, garantie aussi bien par la Déclaration universelle des droits de l’homme que par notre Constitution, ne protégeait pas également les propos polémiques ou outranciers... Croyant sans doute pouvoir danser sous la pluie sans se mouiller, certaines organisations qui se disent politiques sont malheureusement tombées dans ce piège et ont cédé à l’autocensure consistant à canaliser progressivement leurs discours et revendications vers un champs lexical centré sur la lutte anticorruption et les problématiques socio-économiques. Elles ont ainsi facilité une certaine dépolitisation du mouvement. De même, le slogan original de la révolution, le fameux « Hela hela ho... » conspuant nommément Gebran Bassil, a été progressivement remplacé par un autre « Hela hela ho... » bien plus édulcoré dans sa formulation. D’une certaine manière, la contestation a ainsi perdu sa boussole car ce n’est que quand le « Hela hela ho... » original va bien que la révolution va bien.

Surtout, cette dérive vers le « politiquement correct » ne s’est pas limitée au champ sémantique et a progressivement contaminé les stratégies et moyens d’action pour maintenir une pression constante sur le pouvoir en place. Certes, le caractère pacifique voire « festif » du mouvement – à travers les casseroles, les bougies, les danses, le yoga et les fleurs… – a contribué à son image positive et à engager le plus grand nombre autour de ses thématiques. Cependant, limiter la contestation à ce type d’actions s’avère dangereux dès lors que d’autres mesures plus radicales ayant fait leurs preuves, comme le blocage des routes, ne sont plus mises en œuvre en parallèle.

De même, le fait de s’attacher à la lettre du processus constitutionnel, parfois au dépens de son résultat, s’est avéré contre-productif. Nos appels répétés pour la tenue de consultations parlementaires nous ont par exemple enfermés dans un piège qui nous a empêchés de les bloquer dans la rue dès lors que nous savions à l’avance que leur résultat – comme cela a été le cas, jeudi, avec la désignation de Hassane Diab au poste de Premier ministre – ne répondrait aucunement aux demandes du mouvement... Il revient en effet aux autorités, et non aux révolutionnaires, de voir leurs actions limitées par la Constitution.



(Lire aussi : Nous sommes tous libanais (oui, tous))



Désobéissance fiscale
Sans basculer dans une spirale de la violence qui ne serait – pour d’évidentes raisons historiques, sociologiques et pratiques – ni souhaitable ni efficace au Liban, il est donc urgent de revenir, avant qu’il ne soit trop tard et que cette violence ne finisse nécessairement par devenir légitime, à une certaine forme de radicalité. Celle-ci pourrait s’exprimer de différentes manières, mais suppose avant tout la clarté et le caractère a priori non négociable de certaines revendications.

La première doit rester la formation d’un gouvernement entièrement composé d’experts véritablement indépendants vis-à-vis de la classe politique corrompue. D’ici là, et jusqu’à ce que cette demande soit réalisée et que ce gouvernement bénéficie de la confiance du Parlement actuel, une désobéissance fiscale vis-à-vis d’un État confisqué par une classe politique illégitime et indigne de confiance devra être décrétée. Et nous devrons nous réserver le droit de bloquer à l’avance, dans les rues, tout processus politique ou institutionnel n’allant pas dans ce sens.

Par ailleurs, et au vu de la violence et de la terreur croissantes exercées contre les protestataires par les milices et forces policières au service du président du Parlement, l’indétrônable Nabih Berry, il est désormais nécessaire d’exiger la démission de ce dernier. Qu’elle finisse ou pas par être satisfaite, la seule expression de cette revendication devrait au moins permettre d’ouvrir enfin le débat sur un tabou qui dure depuis plus de trente ans ! Surtout que la logique des présidents (de la République, du Conseil et du Parlement) « forts » dans leurs communautés respectives est devenue caduque avec la désignation de Hassane Diab.

Alors que les partis au pouvoir ne ménagent pas leurs efforts pour tenter de faire échec à la révolution, que l’aggravation de la crise économique risque de rendre le mouvement de contestation de plus en plus apolitique, incontrôlable et violent, la préservation de notre révolution, seule lueur d’espoir dans un contexte toujours plus sombre, passe donc nécessairement par un refus pur et simple de céder, ne serait-ce qu’inconsciemment, à la tentation du « politiquement correct » et aux tabous imposés par nos adversaires. Ce n’est en effet qu’en revenant à sa radicalité originelle que le mouvement du 17 octobre pourra s’attaquer aux problèmes structurels et organiques du pays (ainsi qu’à « l’éléphant dans la pièce ») ; permettre un véritable changement de l’ordre politique, économique et social en place; et revendiquer ainsi pleinement son caractère révolutionnaire.


Par Camille MOURANI
Activiste


Lire aussi

La révolte libanaise devra se faire révolution ou mourir

Trois propositions pour consolider les acquis de la révolution

Passer de la contestation à l’alternance politique


À la une

Retour au dossier "Idées"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Citoyen libanais

Dépolitisation qui est aussi l’autre écueil mortel qui menace la révolte. C’est lui qui fut fatal au mouvement civique né à l’été 2015 de la crise des déchets. Des Libanais de toute confession s’étaient déjà retrouvés dans la rue pour dénoncer la classe politique dans son ensemble. Mais le mouvement était dans un apolitisme obstiné. Le cabinet Salam était en place depuis un an et demi et sa structure même avait initié une dynamique de sclérose nationale ayant mené à une vacance présidentielle record, mais tous cela les « Vous puez » et autres collectifs faisaient publiquement profession de s’en ficher disant que ce n’était pas les préoccupations quotidiennes du citoyen lambda. Non seulement ils ont sciemment limité la critique du système au champ socio-économique, mais leur déni obstiné du politique, qui au final ressemblait comme deux gouttes d’eau au déni obstiné des préoccupations quotidiennes des citoyens de la part des politiques, les a empêché d’exprimer des revendications claires et précises.

Et pourtant ça aurait été tellement bon dès cette époque de faire du cabinet d’indépendants la revendication principale du mouvement!

D’ailleurs la révolte du 17 octobre c’est un peu le retour du mouvement de 2015 avec en plus cette revendication principale d’un gouvernement d’indépendants, qui est on ne peut plus politique et qui change tout.
Donc éviter de se laisser distraire de la revendication principale très concrète par des rêves de lutte de classe ou autres lubies

Citoyen libanais

Manque de radicalité qui fut fatal au 14 mars. On se rappelle qu'après Doha et avant le second souffle donné indirectement par la révolte syrienne, la revendication quasi-unique du 14 mars tournait autour d'un tribunal international..

A la différence du 14 mars, le 17 octobre a 0% d'influence étrangère dans sa genèse, n'en déplaise aux complotistes, et c'est pourquoi il est bien + redouté par l'axe de l'imposture et bien + redoutable.

Mireille Kang

The revolution needs to tread a fine line between maintaining the pressure and bringing down the economy which is on the brink of collapse. The total paralysis has negatively affected the tourism industry and given that Lebanon tourism sector employs a sizable proportion of the population, this is already leading to a recession, with mass layoffs, and sharply increased unemployment.
The revolution should organize into civil, multiconfessional, political parties that can set out a clear agenda, and try very hard to win a majority or a sizable minority in the next elections. Only then can it succeed by effecting change from within.

Marionet

Tout à fait d'accord. Les revendications deviennent inaudibles et ceux qui criaient kelloun yaani kelloun doivent réclamer haut et fort des élections parlementaires anticipées. Dans sa structure actuelle, le Parlement est mûr pour élire Gebran Bassil à la prochaine présidentielle vu que le CPL et affilés et le Hezbollah et affiliés y détiennent la grande majorité des sièges. Ne pas oublier qu'au Lban, le scrutin est indirect: ce sont les députés qui votent pour élire un président de la République et pas le peuple.

Wlek Sanferlou

"Ce n’est en effet qu’en revenant à sa radicalité originelle que le mouvement du 17 octobre pourra s’attaquer aux problèmes structurels et organiques du pays"

Très vrai!

Si les dirigeants s'offusquent d'être traités de tout les noms le peuple n'a pas le droit de s'offusquer d'être traité comme dds ignares! On reproché à la révolution une certaine indécence et danse du ventre alors que les dirigeants de tout bord volent, tabassent et trafiquent mais sont des saints qui ont saccagé la Patrie.

La révolution a amenée un changement vers le mieux et inchallah ça va continuer.

VIRAGE CONTRÔLÉ

Politiquement incorrecte et politiquement indécente surtout.

Faut se faire à l'idée,non stupide , que cette "révolution" était mal partie au départ parce que téléguidée de l'extérieure.

Sissi zayyat

Cet article est très utile parce que sensé.
Les gens à la tête de cette révolte historique ne doivent pas céder aux exigences des politiciens en troquant les soit-disant insultes qui heurtent la sensibilité de ces derniers lorsque eux insultent tout le peuple en ignorant même son existence préférant continuer leurs sales besognes et pour ce faire n'hésitent pas à envoyer leurs milices déguisées en FSI et leurs chemises noires pour les faire taire.

Les slogans doivent être plus ciblés. Il faut exiger l'éviction de Berry qui, sous sa cape de president de la chambre joue le rôle du porte-voix de HN et ses alliés en réclamant un gouvernement propre qui punirait les corrompus alors qu'il sait pertinemment que les premiers sur la liste sont Amal, le CPL et le HB ensuite tous ceux qui ont volé depuis que ce pays s'est transformé en caverne dominé par les mêmes qui crient au loup alors que les traces de leurs crocs sur notre peau suintent encore.
La seule et unique solution pour rester pacifique serait d'appeler à une désobéissance civique générale puisqu'il n'y a que le manque d'argent qui les ferait céder ou fuir.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA FORCE DE CETTE REVOLUTION PACIFIQUE C,EST SON PACIFISME. TOUTES LES INTERVENTIONS DES DEUX MILICES IRANIENNES ET DE LEUR SERVITEUR CPL A L,EN FAIRE DEVIER ONT ECHOUEES.

gaby sioufi

c'aurait ete tout a fait realisable ,
sauf que la maintenant on se demande ce qu'il en est de la "rue" sunnite qui non seulement conspue la "RUE" generale, mais y va de sa propre revolution pour une des raisons les plus rejetees par la "RUE" : la confessionalisation des postes gouvernementales , ce fameux CONSENSUS qui je le rappelle fut L'ARME MAJEURE brandie par Jobran : recouvrer le droit des chretiens etc...

Dernières infos

Les signatures du jour

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.