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Lifestyle - Arrêt sur image

Lina et Karim dans les yeux de Myriam

Mardi dernier, la photographe Myriam Boulos immortalisait l’un des moments les plus poignants de cette révolution : une Libanaise, Lina Boubess, agrippée de toutes ses forces, de tout son amour de mère à un jeune manifestant, Karim Arsanios, afin d’empêcher la police de s’emparer de lui... « L’Orient-Le Jour » a réuni, quelques jours plus tard, ces trois (belles) personnes qui ne se connaissaient pas...

Arrêt sur un moment à travers la photo de Myriam Boulos qui a fait le tour du monde.

Impossible d’oublier cette image. Deux paires de mains de la police s’emparent du bras d’un jeune homme, le tirent et le traînent, tentant de démanteler le barrage dont il est, avec une poignée d’autres citoyens libanais, la ligne de front, déterminée mais pacifique. Ce jeune homme, c’est Karim Arsanios. Son regard perdu dans le vide semble hésiter entre « Vous n’aurez pas notre peau, vous ne nous arrêterez pas, nous ne reculerons plus », et « Je suis contraint de baisser les bras ». Son corps semble partagé entre courage, résilience, opiniâtreté et obligation de se rendre. De la peur, sûrement, aussi. Et quand le corps est sur le point d’abandonner, de se donner, derrière lui, dans son dos, à son insu, l’amour miraculeux d’une mère vient le rattraper. Au cou de Karim, il y a une femme en colère, Lina Boubess. De rouge affublée comme tout Chaperon prête à faire la peau aux loups les plus redoutables, rouge comme toute ligne à ne pas outrepasser. On l’entendrait presque lui souffler à l’oreille « Tiens bon, ne t’inquiète pas, n’aie pas peur, dans mes bras tu es protégé. » D’une main, elle le retient d’être arraché de force par les forces de sécurité, et de l’autre, elle s’agrippe à sa bouteille d’eau, son portable qui lui permet de garder un œil sur son fils, et aux sandwiches qu’elle avait passé la matinée à distribuer aux jeunes manifestants autour, leur intimant sans doute de se nourrir pour prendre des forces. Une mère libanaise, ça pense à tout, n’est-ce pas…

En même temps, la photographe Myriam Boulos, présente sur les lieux, retient le moment au creux de sa caméra, cette boîte aux trésors où se télescopent depuis le 17 octobre les plus beaux et saisissants clichés de la révolution. Difficile à croire en regardant ce moment de connivence silencieuse, mais Lina, Karim et Myriam ne se connaissaient pas avant ce mardi 19 novembre, 11h. Nous les avons réunis quelques jours plus tard en vue de cet article.


(Lire aussi : Myriam Boulos dans le vif)



Le Liban, un village
Karim Arsanios débarque le premier. Il raconte qu’il est rentré des États-Unis il y a un an pour être au chevet de son père, décédé en janvier au terme d’un rude combat contre la maladie, et pour aussi se consacrer à la production d’huile d’olive sur les terres familiales à Kour, dans le Nord. « Comme tous les gens qui reviennent, j’avais des sentiments mitigés. Mais aujourd’hui, je réalise que j’ai tellement de chance d’être là pour vivre ce moment crucial et contribuer au changement. » Lina Boubess nous rejoint. Pas même le temps de poser ses affaires, ce même portable, cette même bouteille d’eau, pas de sandwiches ce matin-là, qu’elle s’empresse de prendre Karim dans ses bras, « habibé Karim ». Yeux mouillés. On se demande comment cette femme, quelques kilos d’espoir, a réussi à tenir tête à une horde de gaillards armés. « Karim, c’est fou, j’ai découvert que ma sœur était très amie avec ta tante. » Cette révolution aura eu le mérite, entre autres, de nous rappeler, nous qui avions si longtemps vécu dans des îlots illusoires, que le Liban n’est véritablement qu’un village. Myriam Boulos arrive enfin, s’excusant de son léger retard. Lina et Karim découvrent cette fille à la chevelure de soleil qui, jusqu’àlors, n’était qu’un regard précipitamment posé sur eux. « Mais Myriam, tu es toute jeune ! » s’étonne Lina Boubess qui commence par expliquer pourquoi, ce 19 novembre, « comme tous les autres jours de cette révolution », elle se trouvait parmi les milliers de jeunes manifestants qui s’étaient rassemblés ce jour-là pour bloquer les voies menant au Parlement afin d’empêcher les députés de se réunir et voter une loi d’amnistie générale tellement controversée : « Pour moi qui ai vécu l’humiliation de la guerre civile, le Liban à feu et à sang, la peur, surtout au moment de traverser la ligne de démarcation, il est impossible que mes enfants et que toute la jeunesse libanaise revivent cela. Et il n’y a que l’amour qui peut aujourd’hui nous rassembler. Alors, tout ce que je fais, c’est tenter, autant que je le peux, de suivre mon fils, suivre les jeunes, essayer de les entourer, les soutenir et les protéger. » Le fils de Lina s’appelle Karim aussi. Magie du hasard. Comme nourri, porté par les propos de cette génération « du dessus » qui les entoure et refuse qu’ils payent pour les erreurs d’un autre temps, Arsanios dit : « L’idée que nous soyons gouvernés par la peur, et surtout que l’honnêteté n’ait pas sa place dans la classe gouvernante, me met hors de moi. On veut un changement et ce n’est que par la rue qu’on l’aura. » Il est aussitôt appuyé par Boulos : « J’ai l’impression que le peuple, dans un même élan, sort d’une relation abusive avec l’État. C’est comme si on s’était tous réveillés, d’un jour à l’autre, dans un éclat de lucidité et qu’on s’était rendu compte que ce n’est plus possible, que ça ne pouvait plus continuer comme ça. Qu’on ne pouvait plus normaliser l’anormal. Aujourd’hui, la révolution me vient comme une réponse. Je comprends enfin pourquoi je n’arrivais pas à quitter le pays. »

Coup de théâtre
Revenons à ce 19 novembre. D’un côté, il y a donc Karim Arsanios, réveillé aux aurores pour cette bataille contre une énième injustice, qui se poste en face du centre Starco, comme d’ordinaire en ligne de front. Avec un groupe de compagnons de révolution, il guette les va-et-vient des convois qui semblent résolus à se frayer un chemin jusque-là place de l’Étoile. D’un autre côté, il y a Lina Boubess qui se déplace au gré de la géolocalisation WhatsApp de son fils Karim et des « besoins de renfort » qui circulent sur les réseaux sociaux. Vers 10h, on « demande du monde » au niveau centre Starco. Boubess répond à l’appel, se ramenant avec des sandwiches préparés par Matbakh el-Balad car « il faut bien que ces jeunes se nourrissent », sourit-elle. Elle veille en silence sur son fils Karim, debout devant elle aux côtés de Karim Arsanios, quand soudain, « un ordre de dégager les manifestants arrive d’on ne sait où », tel que se souvient Myriam Boulos qui se trouvait là aussi. Et là, dans un stupéfiant coup de théâtre, les forces de sécurité se jettent d’abord sur Karim Arsanios, tandis que la foule autour s’accorde à hurler ce désormais légendaire slogan: « Pacifique, notre révolution est pacifique ! » Mais la police ne veut rien entendre. Alors, dans un élan presque animal, celui d’une chef de tribu qui voit ses petits en danger, Lina s’accroche à Karim, à présent écartelé entre ce petit bout de femme et les hommes armés en face. Elle le tient, agrippe de toutes ses forces. « J’étais là pour suivre mon fils Karim et je me suis retrouvée à protéger un autre Karim. Quelle émotion. » Sans trop réfléchir et ne parvenant toujours pas à décrire le moment car « il y a encore trop d’émotions à digérer », Myriam Boulos place son objectif au cœur de l’action et immortalise le moment. Il en restera cette image poignante, sans doute la plus poignante de la révolution, que son objectif a réussi à presque transformer en une toile de la Renaissance italienne. Il en restera aussi le souvenir d’une petite victoire du peuple libanais et ces quelques mots de Karim Arsanios : « Je crois que les astres étaient alignés ce matin-là. Lina m’a rappelé ce que c’est que l’amour d’une mère, moi qui ai perdu la mienne à 21 ans. Elle nous a surtout prouvé que sans la force, le courage, la détermination et la non-violence des femmes libanaises, leur amour aussi, rien de ce que nous avons accompli jusqu’à ce jour n’aurait été possible. Et que les véritables héros de cette révolution sont des héroïnes. »


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Impossible d’oublier cette image. Deux paires de mains de la police s’emparent du bras d’un jeune homme, le tirent et le traînent, tentant de démanteler le barrage dont il est, avec une poignée d’autres citoyens libanais, la ligne de front, déterminée mais pacifique. Ce jeune homme, c’est Karim Arsanios. Son regard perdu dans le vide semble hésiter entre « Vous n’aurez...

commentaires (3)

emouvante situation emouvants moments vecus par ces 3 personnes Dieu les garde MERCI

LA VERITE

14 h 02, le 25 novembre 2019

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Commentaires (3)

  • emouvante situation emouvants moments vecus par ces 3 personnes Dieu les garde MERCI

    LA VERITE

    14 h 02, le 25 novembre 2019

  • Le Liban a toujours été une terre d'accueil et de générosité que les mères transmettent de génération en génération. Même si nous avons été trahi par les gens que nous avons accueillis et protégés, c'est ancré en nous et nous ne pouvons pas changer. Nous sommes fleur-bleu et croyons toujours à l'amour de l'autre, à la paix comme raison de vivre et à l'ouverture au monde. La preuve les libanais ont accueilli chez eux l'équivalent de la moitié de sa population au nom de l'humanité. Ils étaient aux premier rang à crier leur incompréhension lorsque certains voulaient fermer la frontière. Sommes-nous naïfs ou c'est notre éducation qui est à revoir. En tout cas nous sommes capables de recommencer à chaque fois qu'un être humain viendrait demander de l'aide même si ca cela est au dessus de nos moyens. On ne se refait pas. Alors comment ne pas être à coté de nos enfants pour les soutenir et les protéger dans un moment historique comme celui-là? Nous ployons sous le poids de la guerre subit mais nous ne céderons pas.

    Sissi zayyat

    11 h 24, le 25 novembre 2019

  • Bravo, bravo, bravo.

    Eddy

    10 h 05, le 25 novembre 2019

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