Iran

Face à la contestation, la contre-attaque du pouvoir iranien

Au moins huit manifestants auraient trouvé la mort depuis vendredi.

Une photo prise le 17 novembre 2019 montrant une station d’essence brûlée, incendiée par des manifestants contre la hausse des prix de l’essence à Eslamshahr, près de la capitale iranienne, Téhéran. Photo AFP

Il était encore extrêmement difficile, hier, d’avoir des informations précises sur ce qui se passe en Iran, en raison du maintien de la coupure d’internet par les autorités. Les manifestations contre la hausse des prix de l’essence se sont poursuivies, les autorités iraniennes évoquant « quelques émeutes ». Celles-ci ont néanmoins affirmé que la situation était « à 80 % plus calme » que dimanche. « Il y a (encore) quelques problèmes mineurs, et demain ou après-demain nous n’aurons plus aucun problème d’émeutes », a affirmé à la presse le porte-parole du gouvernement, Ali Rabiei.

Des slogans appelant à la « mort du dictateur », en référence au guide suprême iranien Ali Khamenei, ont néanmoins été scandés à Téhéran. De leur côté, les gardiens de la révolution, l’armée idéologique de la République islamique sous le contrôle du guide suprême iranien Ali Khamenei, ont averti qu’ils étaient prêts « à réagir de manière décisive (…) face à la poursuite de l’insécurité et d’actions qui perturbent la paix sociale ». Ils semblent déjà être passés à l’action. Plusieurs sources ont en effet rapporté que le bilan humain des manifestations s’est alourdi, sans toutefois publier de chiffres définitifs. Si deux morts (un civil et un policier) ont été officiellement confirmées depuis le début de cette vague de mécontentement vendredi soir, huit personnes au moins pourraient avoir perdu la vie dans ces violences, si l’on tient compte d’informations publiées par diverses agences iraniennes, généralement sans source ni beaucoup de détails. Selon un décompte de BBC Persian hier, douze personnes auraient trouvé la mort depuis vendredi. Citant des organisations de défense des droits humains et des vidéos sur les réseaux sociaux, le site internet de Radio Farda avance de son côté le chiffre de 40 morts depuis vendredi dans le pays.

« L’usage d’armes létales par les forces de l’ordre dès le début des manifestations suggère une profonde peur du régime face à ce mouvement, un sentiment qui a poussé les pasdaran à utiliser directement la violence contre les manifestants », décrypte pour L’Orient-Le Jour Alex Vatanka, spécialiste de l’Irak au sein du Middle East Institute, ajoutant que « le recours à la force létale et à d’autres formes d’intimidation vise à décourager ceux qui seraient tentés de se joindre aux manifestants », précise-t-il. Selon des informations relayées par les agences locales, près de 400 personnes ont été arrêtées depuis vendredi : 40 à Yazd, 180 dans la province du Khouzestan et 150 dans la province d’Alborz, au nord-ouest de Téhéran. Selon l’agence Tasnim, proche des ultraconservateurs, les 150 personnes arrêtées dans la province d’Alborz étaient des « meneurs » de la contestation et « ont avoué avoir été recrutés et entraînés à l’intérieur et à l’extérieur du pays et avoir reçu de l’argent pour mettre le feu » à des bâtiments publics.


(Lire aussi : Les enjeux de la contestation en Iran)


« Ingérence de Washington »

La hausse du prix des carburants avait été décidée par M. Rohani pour tenter d’atténuer les effets des sanctions américaines – en place depuis mai 2018 – et étouffant l’économie iranienne.

Le régime iranien avait dès le début du mouvement tenté de faire taire la contestation par une coupure quasi totale d’internet – tant sur les réseaux ADSL que sur les réseaux de téléphonie mobile – afin d’empêcher l’utilisation des médias sociaux pour organiser des rassemblements, diffuser des vidéos et restreindre la communication via des applications de messagerie instantanées telles WhatsApp ou Telegram. « 40 heures après que l’Iran eut mis en place un arrêt quasi total d’internet, la connectivité avec le monde extérieur reste à seulement 5 % du niveau habituel », indiquait hier le compte Twitter du service de surveillance NetBlocks.

Téhéran a en outre une fois encore accusé les États-Unis d’être derrière les manifestations. Il a dénoncé hier « l’ingérence de Washington dans les affaires intérieures » iraniennes, alors que l’ayatollah Ali Khamenei avait accusé dimanche les opposants iraniens et étrangers d’être à l’origine de l’agitation, dénonçant les manifestants qui ont attaqué et incendié des biens publics (notamment des stations d’essence et des banques) en les qualifiant de « voyous » et de « hooligans ».

Paris a, pour sa part, dit suivre « avec attention la situation » en « regrettant la mort de plusieurs manifestants », tandis que Berlin appelait « Téhéran à respecter la liberté de réunion et d’expression », compte tenu d’informations « faisant état de décès et de nombreuses arrestations ». Pays limitrophe de l’Iran, la Turquie a dit de son côté espérer « que le calme revienne le plus vite possible » chez son voisin.


(Lire aussi : L’axe chiite dans la tourmente)


Élections législatives

Sur la scène interne, le grand rival politique de Hassan Rohani, Ebrahim Raïssi (ultraconservateur) – chef du système judiciaire iranien et vice-président de l’Assemblée des experts (chargé d’élire le guide

suprême) –, a vivement critiqué hier le plan de réforme du gouvernement. M. Raïssi s’était pourtant joint au président iranien ainsi qu’au président du Parlement Ali Larijani pour le mettre en place. « La mesure (de la hausse des prix de l’essence) aurait dû être appliquée sur cinq ans », a-t-il affirmé dans des propos rapportés par l’agence Mehr News, une critique explicite visant le président iranien. La réforme avait également été soutenue par le guide suprême, bien qu’il ait affirmé ne pas « être un expert sur ces questions ».

« Le Parlement (Majlis) s’était opposé à la hausse des prix, affirmant que cela constituerait une pression supplémentaire sur les pauvres et entraînerait des manifestations incontrôlables », explique Ali Fathollah Nejad, spécialiste de l’Iran au sein du Brookings Doha center, contacté par L’Orient-Le Jour, précisant toutefois que « son rôle législatif ainsi que ses avertissements ont été ignorés (…), l’ajustement des prix a été décidé par les chefs des trois branches du gouvernement : MM. Rohani, Ali Larijani et Ebrahim Raïssi ». Cette décision a également été prise trois mois avant les prochaines élections législatives iraniennes dans lesquelles le camp des conservateurs pourrait arriver en position de force. Les modérés, à l’instar du président Rohani, ont été très affaiblis par les sanctions américaines après le retrait de Washington de l’accord sur le nucléaire et sont aujourd’hui contestés dans la rue.


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