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Moyen Orient et Monde

Les enjeux de la contestation en Iran

Éclairage

Depuis vendredi dernier, une partie de la population manifeste pour protester contre une mesure visant à accroître considérablement le prix des carburants dans un contexte de crise économique.

18/11/2019

Comme un air de déjà-vu. Alors que les Irakiens dénoncent avec force la mainmise iranienne sur leur pays et qu’à la faveur du soulèvement libanais, la popularité du Hezbollah, financé par Téhéran, s’étiole y compris au sein de la communauté chiite, certains Iraniens protestent de leur côté depuis vendredi contre leur propre gouvernement.

Comme à Bagdad et à Beyrouth, ce sont des enjeux économiques et non géopolitiques qui ont mis le feu aux poudres en Iran. L’augmentation du prix des carburants provoque l’ire d’une partie de la population contre une décision perçue comme injuste. Sa réponse ne se fera pas attendre. Des centaines d’Iraniens se sont rassemblés dans une douzaine de villes du pays dès vendredi pour contester une décision dont l’esprit originel se voulait pourtant redistributif. Les bénéfices de la hausse du prix de l’essence doivent en théorie soutenir les Iraniens les plus pauvres. Selon Mohammad Bagher Nobakht, en charge de la Planification et du Budget, cette mesure devrait rapporter 300 000 milliards de rials (soit environ 2,3 milliards d’euros) par an.

« La décision du gouvernement est au départ logique et s’inscrit dans une série de mesures prises par le président de la République Hassan Rohani, illustrant la volonté de réformer les différents subsides qui sont octroyés par le pouvoir depuis longtemps », explique à L’Orient-Le Jour Jonathan Piron, conseiller au sein d’Etopia, centre de recherche basé à Bruxelles. L’ancien président Mahmoud « Ahmadinejad avait essayé par le passé de revoir les subsides accordés sur le prix de l’essence. Mais il n’y avait pas eu de manifestations en 2011, car il avait trouvé des compensations sans attendre un délai. Or dans le cas actuel, le retour n’est pas certain. La population pense qu’elle est en train de se faire flouer, voire voler. Elle n’a pas confiance dans la capacité du gouvernement à redistribuer », ajoute-t-il.



(Lire aussi : L’axe chiite dans la tourmente)



Marasme économique
L’Iran est en proie à une profonde crise économique depuis l’application progressive de nouvelles sanctions américaines à partir de novembre 2018. Le secteur énergétique, notamment pétrolier, en fait particulièrement les frais. Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’inflation prévue pour 2019 serait de plus de 37 % alors qu’elle n’était que de 9,6 % en 2017, avant la décision américaine de sortir de l’accord sur le nucléaire. De très nombreux domaines sont touchés. On compte, entre autres, le secteur financier, l’automobile, le transport maritime, l’aviation commerciale ou encore le pétrole. Selon des chiffres avancés le 13 mars 2019 par Brian Hook, représentant spécial du département d’État américain pour l’Iran, la chute des exportations pétrolières aurait ainsi fait perdre près de 10 milliards de dollars à la République islamique depuis novembre 2018. Jusqu’à maintenant, la devise iranienne a perdu près des deux tiers de sa valeur. Toujours selon le FMI, la croissance iranienne a chuté de près de 3 % en 2018 et la baisse attendue serait de 6 % en 2019. Les Iraniens ordinaires doivent composer avec une réalité sociale de plus en plus difficile. Les coûts des produits de base, comme les denrées alimentaires, les médicaments ou l’électricité ont flambé.


Tournure politique
Les slogans scandés dans les rassemblements dénoncent pêle-mêle le chômage, la corruption et la mauvaise gestion économique. La contestation a également pris une tournure plus politique, certains allant même jusqu’à brûler des portraits de l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la révolution iranienne.

« Comme au Liban ou en Irak, les manifestations puisent leurs sources dans un mécontentement économique rapidement devenu politique. Il y a une frustration généralisée face à la stagnation politique et la “stagflation” économique. Les gens perçoivent ces deux problèmes comme étant liés », analyse Ali Vaez, chercheur sur l’Iran auprès de l’International Crisis Group. Le guide suprême iranien a déclaré hier soutenir la nouvelle mesure tout en dénonçant les opérations de sabotage qu’auraient perpétrées les « ennemis de la République islamique et les ennemis étrangers », visant ainsi indirectement les manifestants.

Nombre de parlementaires proches de Hassan Rohani sont en revanche de plus en plus fébriles, certains cherchant à revenir sur la décision prise pour calmer la rue et éviter que les manifestations ne deviennent hors de contrôle. « La popularité de l’administration Rohani est au plus bas. Cela est perçu comme un net avantage pour les “conservateurs” avant les élections législatives de février 2020 », avance M. Vaez.



(Lire aussi : De Beyrouth à Bagdad, en passant par Téhéran)



Internet coupé
Pour le moment, difficile d’avoir des chiffres exacts sur l’ampleur de la mobilisation depuis vendredi. Et pour cause. Le Conseil suprême de sécurité nationale a pris la décision hier de restreindre l’accès à internet. Cette décision survient après que la télévision nationale eut accusé des « médias hostiles » de propager des fausses nouvelles et des vidéos sur les réseaux sociaux afin d’exagérer l’ampleur des manifestations.

« Tout est coupé. Internet ne fonctionne plus. Cela inclut même les applications WhatsApp et Telegram. On ne peut donc se baser que sur les vidéos ou sur les échanges qui existaient encore vendredi et samedi et où l’on constate toute une série d’éruptions spontanées en réaction à la hausse du prix de l’essence. Dès vendredi soir, on a vu une série de blocages s’organiser un peu partout dans le pays et les grands axes de Téhéran ont été bouchés avec des dizaines de manifestants qui bloquaient toute circulation », observe M. Piron.

« Les Iraniens ordinaires n’ont plus accès à l’internet global. Mais à l’intérieur du pays, ils peuvent avoir accès à l’internet local », résume Amir Rashidi, chercheur sur les droits digitaux et la sécurité du Net au Centre pour les droits humains en Iran, basé aux États-Unis. Selon l’expert, cette stratégie remonte à 2009, lorsque dans le sillage des élections iraniennes des centaines de milliers d’Iraniens étaient descendus dans les rues pour contester le maintien au pouvoir du président Mahmoud Ahmadinejad, à l’issue d’un processus qu’ils pensaient frauduleux. « Le régime s’est rendu compte que s’il voulait contrôler la population, il devait contrôler la communication. Depuis cette date, les autorités ont œuvré à la mise en place d’un internet national. »

« Gaza non, Liban non »

Principale leçon tirée de 2009 pour le régime, en tant de crise, il faut réagir très vite. « Le gouvernement a été rapide dans le déploiement des forces de sécurité, la fermeture du Net et l’imputation des récentes agitations à des pouvoirs étrangers et des groupes d’opposition », explique Holly Dagres, spécialiste de l’Iran auprès de l’Atlantic Council, basé à Washington. Si très peu d’informations ont filtré depuis la coupure de l’internet, un slogan en particulier marque les esprits au vu du contexte régional. « Gaza non, Liban non, je donne ma vie pour l’Iran », ont scandé certains comme pour dénoncer les budgets colossaux investis par les autorités pour asseoir leur politique régionale. Cette aspiration était déjà présente dans les manifestations de 2017-2018. « On dénonçait déjà le fait que l’Iran dépense énormément d’argent dans le soutien à ses différents supplétifs, notamment le Hezbollah ou l’implication en Syrie. On pense qu’il y aurait à peu près 6 milliards de dollars qui partent chaque année de l’Iran vers la Syrie », rappelle M. Piron. Une partie de la population se sent directement pénalisée par cette politique et souhaiterait que les fonds iraniens soient redirigés vers elle. « Gaza non, Liban non » donc, comme en écho à « l’Iran dehors », scandé par des milliers de manifestants en Irak au cours des dernières semaines.



Pour mémoire
Liban, Irak : Khamenei appelle les protestataires à agir "dans le cadre de la loi"

Rohani : "Certains veulent transformer les manifestations au Liban en guerre civile"

Assad : Les manifestations au Liban et en Irak "ne ressemblent pas à ce qui s'est passé en Syrie"

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Le Point du Jour.

Couper internet c’est défendre la liberté d’expression du gouvernement iranien
bien sûr, tout monde l’avait bien compris !

Financer une milice étrangère c’est aussi pour défendre la liberté et les intérêts iraniens dans toute la région ça va de soi.

Augmenter le prix du carburant c’est bien sûr pour mieux redistribuer l’argent à tous les Iraniens.

Les Iraniens font cela pour soutenir la révolution Libanaise qu’ils comprennent parfaitement comme de bien entendu.
Et maintenant on dit quoi? Lol

Les mauvaises langues iront dire que sur ordre Iranien HN bloque la nomination d’un Premier ministre pour former un gouvernement de technocrates.
Et maintenant on dit quoi?

Que le gendre fera tout pour que les sphinx de baabda suivent ses directives.
Et maintenant on dit quoi?

Que la révolution va continuer contre vents et marées ?

Et maintenant vous dites quoi? mdr…

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MAIS IL FAUT QUE LA CONTESTATION CONTINUE MALGRE TOUS LES SACRIFICES ET NE S,ARRETE QU,APRES LA VICTOIRE.

Remy Martin

La politique de Trump commencerait-elle à porter ses fruits ... ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

EN IRAN LA CONTESTATION NE FERA PAS LONG FEU. LES AYATOLLAHS SANGUINAIRES SE DEFENDRONT AVEC ACHARNEMENT. DES BOUCHERIES SONT A PREVOIR.

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