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Moyen Orient et Monde

En Irak, la rue chiite à l’épreuve de la mainmise iranienne

Éclairage

Si le mouvement de contestation dépasse les clivages politiques, la question de l’influence de Téhéran reste la plus sensible.

19/11/2019

À eux trois, Ali, Jawad et Khatam racontent une partie de l’histoire irakienne de ces dernières années. Celle d’une communauté chiite qui pensait que son moment était enfin venu après la chute du régime de Saddam Hussein et au sein de laquelle les divisions politiques ont pris de plus en plus de place à mesure que l’influence iranienne sur le pouvoir irakien se renforçait.

Par le passé, ils ont voté pour l’ancien Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, symbole d’une époque marquée par la revanche des chiites et la marginalisation des sunnites, pour le clerc populiste Moqtada Sadr, le défenseur des déshérités, ou encore pour le Fateh, une coalition qui regroupe les milices chiites pro-iraniennes ayant pris un poids considérable à la faveur de la reconquête des territoires qui étaient sous le joug de l’État islamique (EI).

Ils reflétaient hier la diversité politique du monde chiite irakien, partagé entre les politiques et les miliciens, les nationalistes et les pro-Iraniens, au sein duquel seule la figure du grand ayatollah Ali Sistani parvenait à faire quasiment l’unanimité. Ils sont aujourd’hui tous les trois dans la rue, manifestant contre la classe politique actuelle, celle-là même qu’ils ont pourtant contribué à élire. « On assiste à une mobilisation contre un système politique qui est non seulement perçu comme défaillant, mais également comme extrêmement corrompu et verrouillé politiquement par les factions dominantes », résume Loulouwa al-Rachid, spécialiste de l’Irak. Le mouvement de contestation qui a débuté le 1er octobre dernier, et qui a déjà fait 330 morts, est animé avant tout par des considérations socio-économiques et par une défiance générale vis-à-vis de la classe politique. Mais ni les régions arabes sunnites ni celles des Kurdes n’y participent. « La situation actuelle oppose des chiites à d’autres chiites », décrypte Pierre-Jean Luizard, historien spécialiste de l’Irak. Les Irakiens qui sont dans la rue ne se définissent pourtant pas en fonction de leur communauté mais mettent en avant leur appartenance nationale. Ils ne croient plus que les promesses d’une vie meilleure passent nécessairement par un pouvoir chiite. « On nous a appris à réfléchir de la sorte. Mais aujourd’hui, je n’ai pas de problème à ce que notre Premier ministre soit un sunnite ou un yézidi, tant que sa priorité est de reconstruire l’Irak et d’aider la population », assure, avec un regard doux, Ali, 27 ans, qui enchaîne les cigarettes rue Palestine, à l’est de Bagdad.


(Lire aussi : Lorsqu’on se trompe de priorité, l’édito de Michel TOUMA)



« C’est pire que sous Saddam »

Quelles que soient leurs affinités politiques, les manifestants rejettent aujourd’hui la récupération du mouvement par les figures traditionnelles. « Ils sont là depuis quinze ans et ils ne nous ont offert que de la destruction. On a essayé tous les hommes politiques, mais rien n’a changé. C’était horrible sous Saddam Hussein, et c’est pire encore maintenant », crie Katham Alami, 62 ans, rasé de près et vêtu d’une dishdasha noire. Il vit dans le quartier de Sadr City, qui abrite une grande partie des manifestants.

« Nous assistons aujourd’hui à un divorce sans précédent entre la base sociale chiite en Irak et les élites politiques et religieuses », estime Pierre-Jean Luizard. Personne n’est épargné. Pas même l’ayatollah Sistani, la plus haute autorité de l’islam chiite irakien, qui dit ne pas vouloir intervenir sur la scène politique mais dont la moindre parole pouvait faire et défaire les gouvernements. « L’Irak ne sera plus le même après les manifestations », a-t-il affirmé vendredi, comme s’il se rendait compte que la rupture entre la rue et les figures traditionnelles le concernait aussi. « Un vent de panique souffle aujourd’hui sur Najaf (lieu de résidence de l’ayatollah), concernant l’autorité de Sistani, qui s’est déconsidérée aux yeux de nombreux chiites irakiens », analyse Pierre-Jean Luizard. L’ayatollah est critiqué pour avoir donné son assentiment à la nouvelle formule irakienne en 2005, celle-là même qui est aujourd’hui contestée par la rue.

Moqtada Sadr en prend aussi pour son grade. Originaire du bastion traditionnel du trublion chiite, Khatam ne cache pas sa déception envers ce leader et se risque à la critique : « Moqtada Sadr soutient les manifestations, mais il fait toujours parti du gouvernement, n’est-ce pas ? » Il est toutefois vite repris par ses amis qui l’entourent, signe qu’il est en terrain miné. « Sadr a un pied dans le pouvoir et un pied dans la rue. Il veut tantôt torpiller le système, tantôt le réformer, tantôt améliorer sa part au sein du système », note Loulouwa al-Rachid. Le chef de milice qui soutient officiellement la révolte est notamment critiqué pour avoir fait récemment plusieurs allers-retours en Iran, alors qu’il avait fait campagne lors des législatives de 2018 contre les influences étrangères.

Celle de l’Iran, justement, est plus que jamais sous le feu des critiques. Des posters du guide suprême iranien Ali Khamenei et du chef de la force al-Qods, le général Kassem Soleimani – celui que l’on présente comme le véritable maître de l’Irak –, ont été brûlés, tandis que le slogan « Iran dehors, Iran dehors » a été scandé à de multiples reprises. « Aucun dirigeant politique et religieux n’est aujourd’hui libéré de la tutelle iranienne. Donc il y a un sentiment anti-iranien qui est justifié par exemple par le fait qu’une ville comme Kerbala (ville sainte du chiisme) a été purement et simplement annexée par l’Iran », note Pierre-Jean Luizard. « Si les hommes politiques actuels ont échoué dans les années précédentes, c’est parce qu’ils ont eu les yeux rivés vers l’argent ou vers l’Iran », dit Ali, propriétaire d’un modeste hôtel et pour qui l’emprise iranienne est devenue trop oppressante : « Dans mon hôtel, les managers ont décidé que le prix serait de 12 dollars pour les Irakiens et de 4 dollars pour les Iraniens. En Irak, doit-on accepter que l’Iran passe avant nous ? »

À 45 ans, Jawad Khadem fait aujourd’hui partie du Hachd el-Chaabi, la coalition paramilitaire de milices ayant combattu l’État islamique. Cela ne l’empêche pas de battre le pavé pour les mêmes raisons que la plupart des autres manifestants. Si ce père de famille n’est pas un cas isolé, peu de ses frères d’armes soutiennent comme lui le mouvement de contestation, qu’ils voient comme un facteur de déstabilisation de leur mainmise actuelle. Il ne se risque pas à la critique de ces puissants groupes armés, mais son discours est empreint de déception. « Personne ne fait quoi que ce soit pour nous dans ce pays », soupire-t-il.


(Lire aussi : L’axe chiite dans la tourmente)


« Quel type de pouvoir veulent les chiites ? »

La présence des Iraniens et de leurs milices, qui sont à l’origine des tirs de sniper sur la foule selon Reuters, représente aujourd’hui le principal facteur de division au sein de la communauté chiite irakienne. « Il y a un risque de dérapage, un risque que ces polarisations et divergences au sein du monde chiite glissent vers un affrontement armé », avance Loulouwa al-Rachid. Téhéran peut aujourd’hui compter sur des dizaines de milliers de miliciens formés, armés et acquis à sa cause, prêts à défendre sa mainmise sur l’Irak. Les alliés de l’Iran se sont également chargés d’épurer les effectifs de l’armée qui étaient les plus hostiles à l’influence croissante de Téhéran, tels que le général Abdel Wahab al-Saadi, héros national de la bataille de Mossoul, dont la révocation a en partie mis le feu aux poudres en Irak. « L’issue de cette mobilisation dépend beaucoup de l’Iran, qui pèse sur le maintien du statu quo et le verrouillage du système politique, un peu à l’image des puissances du Golfe qui, pendant le printemps arabe, étaient la principale force de contre-révolution », explique Loulouwa al-Rachid.

Ce qui se joue en Irak va toutefois au-delà du bras de fer politique entre nationalistes irakiens et supplétifs iraniens. C’est l’opposition de deux modèles de société. « Il y a un processus de sécularisation de la société chiite qui avait été masquée par l’arrivée au pouvoir des partis religieux », analyse Pierre-Jean Luizard. Dans la rue, de plus en plus d’Irakiens réclament un État laïc. Un projet fondamentalement contraire à celui que propage le modèle iranien du velayet el-faqih. « Est-ce qu’on veut un régime libéral avec une certaine dose de laïcité, ou du moins de tolérance envers ce qui est non religieux, ou est-ce qu’on veut un modèle à l’iranienne ? C’est une question fondamentale aujourd’hui, quel type de pouvoir veulent les chiites d’Irak ? » conclut Loulouwa al-Rachid.


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