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A Londres, l’émotion et la solidarité de la diaspora libanaise

« Nous réalisons que nous sommes privilégiés, mais nous partageons les inquiétudes de ceux qui protestent dans les rues de Beyrouth. D’une certaine manière, il n’y a pas de place pour nous non plus au Liban. »

19/10/2019
« Révolution ! Révolution ! ». A peine midi passé que les trottoirs face à l’ambassade du Liban à Londres débordent. Les Libanaises et Libanais rassemblés samedi en guise de solidarité avec leur peuple, descendu dans les rues depuis trois jours pour demander la démission du gouvernement et protester contre la corruption, entonnent les mêmes chants que ceux qui résonnent depuis quelques jours à travers le Liban.

Tout a commencé la veille au matin. Bilal Malaeb, chercheur post-doctorant à la London School of Economics, raconte que cinq Libanais ont créé un groupe WhatsApp où il s’est retrouvé sans connaître personne. « Ce qui se passe à Beyrouth fait chaud au cœur, mais c’est aussi déchirant », confie-t-il. Quelques heures plus tard, ils étaient onze, et lançaient un appel au rassemblement sur les réseaux sociaux. Samedi après-midi, selon ces mêmes organisateurs, plus d’un millier de Libanais ont répondu à l’appel. Selon le dernier recensement (2011), plus de 11.000 habitants de Londres sont nés au Liban. A quelques pas de Hyde Park, les policiers peinent à contenir cette foule qui ne cesse de grossir.

Toutes les générations, toutes les religions sont là : nombre de pancartes soulignent d’ailleurs cette mixité et cette unité si rare pour un Liban souvent divisé par le confessionnalisme. Il faut souvent faire attention où l’on marche, de peur de bousculer par mégarde un enfant tenant le drapeau national. Certes, les Libanais présents ne partagent pas les mêmes difficultés économiques et sociales que ceux qui protestent dans les rues de Beyrouth, mais ils sont « à fond derrière eux », souligne Bilal Malaeb. « Nous réalisons que nous sommes privilégiés, mais nous partageons leurs inquiétudes. D’une certaine manière, il n’y a pas de place pour nous non plus au Liban. »



(Lire aussi : A Montréal, près de 450 Libanais manifestent "pour revenir un jour au Liban")



« Il était temps »
« Cela fait longtemps que le peuple devait se réveiller », explique Randa Smadi, qui passe sa retraite entre Londres et Beyrouth, où elle prend des cours de littérature à l’Université Saint-Joseph. Des larmes dans la voix, habillée d’une élégante veste bleue et maquillée pour l’occasion, elle avoue être très émue depuis qu’elle entend l’hymne libanais retentir à nouveau.

« J’avais confiance en Hariri », avoue-t-elle. Jeune mère, elle a quitté le Liban au début de la guerre pour s’exiler à Londres, puis a travaillé après le conflit pour le ministère libanais du Tourisme. « Mais la corruption a tué le pays », dénonce-t-elle. Et la jeune femme d’énumérer tant de besoins essentiels défaillants aujourd’hui : les hôpitaux, la gestion des déchets, l’électricité et l’eau potable… Comme pour lui faire écho, la foule commence à scander : « Le peuple veut changer le gouvernement ».

Si la taxe annoncée sur les services de messagerie instantanée, dont WhatsApp, est sur toutes les lèvres, tous s’accordent à dire que c’est en réalité la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. La dette publique du Liban s’élève aujourd’hui à plus de 86 milliards de dollars, soit plus de 150 % du PIB du pays, le troisième taux le plus élevé au monde. « Cela s’ajoute à une corruption massive : les gens n’ont plus les moyens de vivre, et c’est complètement justifié qu’ils descendent dans la rue. Pour être honnête, il était temps », commente Bilal Malaeb. Le mégaphone à la main, perché sur un porche face à l’ambassade, il entraîne la foule qui scande son ras-le-bol dans une ambiance festive.


Pays de cœur
Quand on l’interroge sur les 72 heures demandées par le Premier ministre Saad Hariri pour sortir de l’impasse, Randa Smadi s’écrit que « c’est trop long ». Elle mélange l’anglais et le français, cherche ses mots dans l’émotion. « J’ai peur du vide. Si un vide [politique] se crée, d’autres personnes risquent de l’occuper », notamment le Hezbollah, dit-elle. Pour elle, l’ennemi, c’est le confessionnalisme. « Nous devrions avoir des ministres nommés pour leur compétence, et pas parce qu’ils appartiennent à tel parti ou telle religion », résume-t-elle. Un désir qui est partagé par Peter Massaad, Libanais de passage à Londres. « Nous devons séparer la religion et la politique », martèle-t-il. « Je veux juste que le Liban passe avant tout le reste. »

La foule continue de grossir et la police londonienne, gilets fluo et visage préoccupé, demande aux Libanais de se déplacer dans une rue adjacente. L’instruction est reprise dans un mélange d’arabe et d’anglais au mégaphone. La plupart des membres de la diaspora libanaise rassemblés ici n'ont qu'une idée fixe : retourner au Liban, développer le potentiel d’un pays qu’ils portent tous dans leurs cœurs, malgré tout. Mariam et Hiba Krayem, deux sœurs étudiant à Londres, partagent ce sentiment. L’une a choisi un hijab rouge pour faire honneur au drapeau libanais, l’autre porte une veste du même ton. « Je vais retourner au Liban, et je ne suis pas sûre de trouver du travail, même avec mon diplôme », explique Mariam, doctorante en sciences de l’éducation. « Je veux bien y vivre, mais je ne vois rien qui m’encourage à y rester. »


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