Nos Lecteurs ont la Parole

Que faut-il dire aux enfants ?

par Nada B. RAAD
OLJ
04/09/2019

Sur l’avion qui l’emmène au Liban, elle aime ce pays pour ce qu’il pourrait être et la France pour ce qu’elle fut. Elle voudrait arrêter le temps. Jeter des ponts entre ce qui va être et ce qui n’est plus. Au Parlement, à la rentrée, le texte de la PMA sera voté. Droit à l’enfant pour toutes, assistance médicale à la clé. Et droit de l’enfant confisqué de dire un jour « papa ».

Voilà longtemps qu’elle est partie, mais quand l’avion se pose, c’est chez elle qu’elle descend. Elle rentre à la maison. À l’aéroport, un fils attend. Quand sa mère arrive en fauteuil, il se jette à ses pieds pour les baiser.

Ici on migre d’une région à l’autre du cerveau, et le plein fait écho au vide. Un pays qui s’accroche « aux cordes du vent » et vise le sommet quand l’autre, en Europe, dévale la pente. Étouffer les voix dissonantes pour écouter le silence du monde. Ici, les mots ont encore un sens, l’enfant des parents, et la femme est l’avenir de l’homme. Le progrès ne doit pas se faire à nos dépens.

À l’hôtel de Tyr, depuis le hall d’entrée, des marches séculaires qui mènent jusqu’à l’eau. Une plage découpée en triangle entre le cap de la ville, surmonté d’un phare et le vieil hôtel. Sur le sable, des colonnes de granit, couchées comme des gisants. On nage ici dans l’histoire, sur des ruines romaines qu’on voit avec les pieds. Derrière le phare, des ruelles qui virent passer tant de guerriers que l’éternité y a fait son nid. Sur cette île de Phénicie, reliée au continent par Alexandre le Grand, elle serait restée là, une vie entière, ballottée par les vagues et le visage fouetté par le vent. Sur la mer scintillante, des pêcheurs, accrochés à leurs écueils comme des phasmes.

Attablée sur la plage, une vieille tirait sur son narguilé pour faire salon.

Un peu plus loin, les mêmes colonnes, cette fois-ci dressées et composant les piliers d’un temple amphibie qui traverse la mer.

Sur la route de Cana, des champs d’oranger à fleur d’eau, de bananiers et de kakis. Sur le versant qui donne sur la vallée de Achour où se trouvent encore des pressoirs, les pèlerins confient leurs vœux aux branches, sous forme de mouchoirs. Sur les pas du Christ, tous les arbres sont fleuris, et aux abords de la grotte où il est entré, c’est l’éternel printemps. La civilisation est une courbe. Portée par la foi, elle gravit des montagnes. Elle s’élève, atteint le sommet puis s’infléchit sous les coups d’une plus combative qu’elle. Avec le mondialisme, l’ennemi a changé de visage. Il avance masqué et vient de l’intérieur. Sa voix est de propagande et il parle en termes de droits de l’homme.

À Ras el-Metn, aussi, elle serait restée. Perchée sur le toit du Grand Sérail. Pour l’atteindre, ils ont gravi des marches éventrées par la guerre. Tout là-haut, sur la dalle oscillante et vibrante, dépourvue de rebord, ils avaient atteint le sommet du monde. Ceinturés par l’horizon et la terre en contrebas et coiffés par la voûte céleste, ils ont observé les montagnes à l’heure du couchant enserrant des vallées englouties par la brume. Les pinèdes sertissaient les lumières de Bhamdoun et de Sofar, et, de l’autre côté, de Dhour el-Choueir, Broummana et Beit Méry alignées sur la ligne de crête, après la rivière de Jaamani. De Hammana, coulait la vallée de Lamartine. Tout là-haut, au sommet du monde, elle serait restée, à regarder le Soleil s’abîmer dans la mer, dressée sur cette dalle qui tanguait sous les pas comme une divinité ou un fétu de paille.

Le soir, dans la cour du Grand Sérail, accompagnés d’une joueuse de oud, ils ont chanté et, autour d’un repas, druzes et chrétiens ont scellé leurs retrouvailles.

Si, au nom du progrès, les droits de l’individu sont désormais sacrés, a-t-on encore celui de ne pas exercer les nôtres ?

L’Europe, pourtant, avait pris son envol depuis la Phénicie, sur la croupe d’un taureau. Depuis cette côte aux flots qui gonflent et qui roulent puis viennent mourir dans un lit d’écume, brisés en mille fragments. Quand la lumière se fait rasante, les hommes se détachent sur l’onde, ombres noires sur l’argent qui traversent le temps comme les sculptures de Giacometti. L’un d’eux surfait le soir sur les rayons du couchant.

Le bleu ici est comme celui de Crète, turquoise comme les fonds marins. Bleu comme les yeux de Marie. Dans sa dernière lettre intitulée « Que faut-il dire aux hommes ? », Saint Exupéry écrit : « L’homme n’a plus de sens. » Des années plus tard, Elton John dira à son conjoint : « Que faut-il dire à notre enfant quand il comprendra qu’il n’a pas de mère ? »

À un carrefour, sur la route de l’aéroport, avant la statue de l’Émigré, saint Charbel a agité le bras.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

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