Nos Lecteurs ont la Parole

Le mariage des mineurs

par Mario DOUEIRY
OLJ
10/07/2019

Des yeux pleins d’innocence, des mains portant un bouquet beaucoup trop lourd pour elle, elle s’approche avec des pas maladroits. Ses souliers blancs, bien trop grands pour elle, lui sortent des pieds. Sa pointure est inexistante. Une longe robe blanche se traîne derrière elle. Une robe blanche qui indique le commencement de son futur bien noir. Un pas puis un autre, tremblante sur cette grande allée ornée de fleurs, elle s’approche de lui. Ses grosses mains velues et ridées se posent sur sa peau blanche comme la neige. Une main assoiffée de sexe, de désir interdit effleure la bonté d’une âme pure qui ne le sera plus pour bien longtemps. Ses parents jubilent de plaisir. « Enfin, un fardeau en moins, nous avons marié la fille. »

« Vous pouvez embrasser la mariée », dit d’un air confident le maître de cérémonie. Soudain, de grosses lèvres qui sentent la cigarette s’approchent d’elle. Elle panique, innocente comme elle est. Il lui tient la gorge, presse bien fort et pose ses lèvres sur les siennes. Il respire, tout en ayant le sentiment de satisfaction que l’on a quand on acquiert un bien.

Le mariage des mineurs est un fait répandu au Liban, un pays insoumis à toute logique. En effet, la societé libanaise est très ouverte et occidentalisée, mais conservatrice en même temps. Les derniers sondages montrent que seulement 64 % des Libanais sont pour une loi qui interdit le mariage des mineurs. Oui, le Liban est une société ayant pour moteur des convictions religieuses toxiques et extrémistes par moment. En effet, certaines religions, tel que l’islam, considèrent le mariage des mineurs normal et permis, « sous le prétexte que le Prophète aurait épousé Aïcha qui n’avait que 9 ans ». Même si une loi est votée au Liban, l’absence de mariage civil obligatoire et la domination des cérémonies religieuses restent un bâton dans les roues des opposants à cette loi. Une loi discriminatoire qui affecte les filles plus que les garçons.

Dans de telles sociétés, les filles sont vues comme un fardeau pour la famille, d’un côté, et comme source de gain financier, de l’autre. Les filles sont « louées » ou « vendues » à leur futur prince charmant pour des sommes qui dépendent de leur virginité. Oui, 35 % de cette société adhère à de telles pratiques. Une dimension politique affecte également cette loi. En effet, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, avait accusé le 18 mars 2017 les opposants au mariage précoce d’être des serviteurs de Satan. Côté chrétien, Mgr Hanna Alwan, vicaire patriarcal maronite, a rappelé que, selon le droit canonique des Églises catholiques orientales, « le mariage avant l’âge de 18 ans tant pour les femmes que pour les hommes est rejeté et fortement découragé », n’étant autorisé que dans des cas particuliers – par exemple, lorsque la jeune femme mineure est enceinte –, et demande l’autorisation non seulement des parents, mais aussi de l’évêque. En outre, l’Église n’hésite pas à déclarer nul un mariage lorsqu’est découvert le fait qu’il a été contracté sous la menace ou que le couple ne disposait pas de la maturité nécessaire pour fonder une nouvelle famille. Donc, deux dimensions politiques et religieuses se chevauchent pour influencer cette perspective.

Un autre facteur qui joue un rôle non négligeable est l’afflux de réfugiés syriens sur le sol libanais. En effet, le Liban fait face à la multiplication des mariages de mineurs sur son sol. Selon un rapport de l’Unicef de 2016, le plus haut pourcentage de filles mariées entre 15 et 19 ans se situe au sein des réfugiés syriens, soit un taux de 27 %, suivi de la population palestinienne de Syrie réfugiée au Liban (13 %). Au sein de la population libanaise et des réfugiés palestiniens du Liban, le taux de mariage précoce est de 4 %.Mais la question la plus importante est en grande partie liée aux filles et aux femmes elles-mêmes. En effet, la peur du célibat chez les femmes libanaises manipule excessivement leur pulsion qui les mène à faire de tel mariages aléatoires, des pratiques qui régalent les papilles d’hommes pedophiles et impulsifs, assoiffés de sensations interdites. Oui, la peur du célibat dans cette société est l’une des causes initiales qui mènent les gens à adhérer à de telles pratiques. La société libanaise, en partie, classe la femme comme individu qui a pour devoir de subvenir aux besoins de la famille. Son devoir se résume à la cuisine et autres tâches ménagères. L’homme, quant à lui, part au travail et exhibe sa masculinité et sa virilité à la maison en opprimant sa femme. Et cela se reflète dans l’éducation des filles. Elles sont soumises au sexe masculin, au frère, au père et au futur mari choisi par le fameux papa. La fille doit alors se comporter de manière « féminine ». Mais qu’est-ce que la féminité ? Qu’est-ce que la masculinité ? Qui détermine ces variables infiniment extensibles ? Et à quel point sont-elles extensibles sans atteindre la toxicité ? Malheureusement, la masculinité au Liban a bien atteint le niveau de toxicité. Cette toxicité pratiquée par les hommes est même supportée par certaines femmes qui aiment être victimes. Elle aggrave les cas de mariage de mineurs. La société libanaise doit comprendre et donner aux filles, aux femmes, aux hommes la liberté de choisir leur destin, indépendamment de leur genre ou leur orientation sexuelle, et, surtout, indépendamment de leur affiliation politique ou leurs croyances religieuses.


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