Rencontre

Anna Hakobyan, l’autre visage de la révolution arménienne

L’épouse du Premier ministre Nikol Pachinian était au Liban mardi et hier, en visite officielle organisée par l’ambassadeur à Beyrouth, Vahagn Atabekian.

Le portrait officiel d’Anna Hakobyan.

Dans le hall d’accueil d’un hôtel du Metn, un petit groupe de journalistes se préparent à partir. Correspondants arméniens à travers le monde, ils suivent à la trace l’épouse de leur Premier ministre Nikol Pachinian dans son voyage officiel de deux jours au Liban. Onze étages plus haut, Anna Hakobyan, d’une élégance rare et aux faux airs d’Amal Clooney, se prépare avant l’entretien. La voix est posée, le débit est lent et ses réponses maîtrisées. Elle évoque la « fierté de voir à quel point les enfants du peuple arménien sont intégrés dans la société libanaise », remerciant au passage « ce beau pays qu’est le Liban qui, il y a cent ans, avait accueilli à bras ouverts les rescapés du génocide en leur offrant une nouvelle vie ». Si elle semble rompue à l’exercice, elle-même étant journaliste depuis près de vingt ans, l’épouse du Premier ministre n’est pas totalement accoutumée au feu des projecteurs. Depuis l’arrivée au pouvoir fracassante de son mari le 8 mai 2018, tous les regards sont portés sur celui qui incarne désormais la nouvelle Arménie. Plus jeune, plus dynamique, une Arménie qui veut surtout se délester du carcan népotique et corrompu.

Elle se définit comme l’épouse, la collaboratrice et la partenaire de tous les combats. Plusieurs casquettes qu’elle devra parfois assumer seule. « Deux journalistes dans une même famille, je m’étais dit que ça serait difficile. Je m’étais dit que je n’allais pas me fixer de gros objectifs et que je m’occuperai de nos enfants », confie-t-elle. Le couple en aura quatre. Sa carrière de journaliste débute en fait en 2003 au journal Haykakan Zhamanak (Le Temps arménien), fondé quelques années plus tôt par son mari. L’Arménie de l’époque est rongée jusqu’à la moelle par une élite qui s’accroche au pouvoir. La répression et les poursuites judiciaires à l’encontre des journalistes incarnant l’opposition étaient communes. Le journal, mais aussi son rédacteur en chef de l’époque, l’actuel Premier ministre, collectionnent les procès en diffamation. Les menaces aussi. Jusqu’à cette tentative d’attentat en 2004, lorsque la voiture du journaliste engagé explose devant les locaux du journal. Difficile de rester libre et indépendant dans de telles conditions. « De manière générale en Arménie, jusqu’à la révolution dite de velours, le système judiciaire était entièrement sous le contrôle des autorités, et il n’était qu’un instrument de pression contre les adversaires politiques et la liberté des médias », explique Anna Hakobyan. Une chape de plomb qui renforce la détermination du couple.


(Pour mémoire : Le Premier ministre arménien veut purger le système judiciaire)



Cavale rocambolesque

Lorsque son époux est contraint à la cavale en 2008, suite à sa participation à des manifestations sanglantes contestant les résultats de l’élection présidentielle remportée par Serge Sarkissian, la jeune femme est poussée à prendre les rênes du journal. À l’époque, Nikol Pachinian continue à noircir les pages du quotidien, relatant une cavale rocambolesque à travers le monde avec un faux passeport serbe, alors qu’il s’était en fait caché à Erevan durant un an. Après s’être rendu à la justice en juin 2009, il est condamné à sept ans de prison avant de bénéficier d’une amnistie après un an et dix mois. « Dire que cette période a été difficile est un mot faible », confie son épouse, préférant ne pas s’attarder sur le sujet. C’est sans surprise qu’elle accueille la décision de son mari d’entrer en politique. « Dès les premiers instants de notre rencontre, j’ai compris sa stature et je savais que tôt ou tard, il allait avoir un destin politique », dit-elle. Une autre manière de faire entendre des idées et des valeurs qu’ils défendent depuis leurs débuts.

Après des années de petits pas en tant que député de l’opposition, l’heure de la révolution sonne en Arménie au printemps 2018. Le Parti républicain incarné par Serge Sarkissian rend les armes. Nikol Pachinian réussit à galvaniser les foules qui voient en lui l’espoir de jours meilleurs. Partis de Gyumri, deuxième ville du pays et où plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, le couple et un cercle proche marchent durant deux semaines jusqu’à la capitale, rapidement rejoints par des milliers de personnes. « J’étais parmi les rares personnes au début du mouvement qui croyaient fermement que ce combat allait être gagné. Je disais à nos amis “Vous ne connaissez pas suffisamment bien mon mari”, s’il a décidé de se lancer, cela veut dire que le moment est venu », raconte-t-elle, nostalgique d’un temps qui a permis la « renaissance de la société arménienne dans son ensemble ». La jeunesse est au rendez-vous, les femmes, bébés au bras, aussi. Sans elles, cette révolution n’aurait certainement pas mérité son surnom de velours. « Elles ont été une barrière contre la violence qui surgit généralement dans un tel contexte, connaissant la mentalité de l’homme arménien pour qui la femme est sacrée et lever la main contre elle est impensable », poursuit Anna Hakobyan. Le droit des femmes est aujourd’hui un dossier phare du nouveau gouvernement qui espère accentuer leur rôle dans toutes les strates de la société.


(Lire aussi : 104 ans après, la diaspora arménienne n’oublie rien)



Mission pour la paix

Un an plus tard, le tumulte est passé. Mais tout est à reconstruire. L’épouse de Nikol Pachinian, elle, s’est donné plusieurs missions en reprenant des fondations caritatives menacées de fermeture à cause des remous au sein du gouvernement. Avec « Mon Pas », sorte de plateforme sociale, éducationnelle, écologique et culturelle, Anna Hakobyan joue la carte de la transparence lorsqu’il s’agit de financer des projets. Une attitude qui rompt avec les méthodes de l’ancien régime. L’association « City of Smile » dont elle est marraine vient en aide aux enfants atteints de cancer.

Le conflit du Haut-Karabakh – la dispute territoriale avec l’Azerbaïdjan qui a fait plus de 26 000 morts de part et d’autre entre 1988 et 1994 – est aujourd’hui encore une plaie béante, ravivée par la guerre de quatre jours qui éclate en avril 2016, entraînant la perte de centaines de soldats. « Je suivais de près les évolutions, le décès de chaque soldat, tous les destins brisés ; quand j’y repense aujourd’hui, je ressens une immense douleur. En ma qualité d’épouse du Premier ministre de la République d’Arménie, je ne pouvais pas rester sans rien faire », confie-t-elle. La campagne « Femmes pour la paix » est lancée.


(Lire aussi : Vasken Sulukdjian raconte les Arméniens et les peuples du Proche-Orient)



« Je suis profondément convaincue que ceux qui négocient, donc les hommes, peuvent faire échouer à tout moment les négociations et revenir à la violence. Je considère que les femmes ont un rôle à jouer en apaisant et en faisant entendre raison », confie Anna Hakobyan qui, au-delà des nouvelles batailles qu’elle mène, continue d’exercer son métier de journaliste. Une profession qui connaît des temps difficiles, avec l’influence des réseaux sociaux et la propagation des fake news qui ont rompu la confiance du public à travers le monde. « À mes débuts journalistiques, c’était beaucoup plus clair, précis et noble parce que le lecteur avait confiance en son média préféré. En revanche, les médias arméniens sont désormais plus libres que jamais. » Il n’y a pas de photo, le champ médiatique a changé à une vitesse folle en à peine un an », conclut-elle.


Tribune 

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Dans le hall d’accueil d’un hôtel du Metn, un petit groupe de journalistes se préparent à partir. Correspondants arméniens à travers le monde, ils suivent à la trace l’épouse de leur Premier ministre Nikol Pachinian dans son voyage officiel de deux jours au Liban. Onze étages plus haut, Anna Hakobyan, d’une élégance rare et aux faux airs d’Amal Clooney, se prépare avant...

commentaires (1)

Une première Dame distinguée, consciente de ses responsabilités, engagée pleinement dans les défis que son pays va devoir relever. Aussi une paisible remarquable féministe. Respects Madame Anna Hakobyan

Sarkis Serge Tateossian

08 h 49, le 04 juillet 2019

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Commentaires (1)

  • Une première Dame distinguée, consciente de ses responsabilités, engagée pleinement dans les défis que son pays va devoir relever. Aussi une paisible remarquable féministe. Respects Madame Anna Hakobyan

    Sarkis Serge Tateossian

    08 h 49, le 04 juillet 2019