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Liban

À Bisri, l’angoisse, la colère et la détermination des villageois

Barrage

La construction du barrage touchera 33 villages, dont des terrains fertiles et de nombreux vestiges archéologiques qui seront ensevelis sous l’eau.


04/07/2019

« Nous avons résisté des années durant à l’occupation israélienne dans cette partie du Liban-Sud, maintenant c’est l’État qui nous pousse à partir loin du Liban », se plaint Fadi Youssef. Assis dans son restaurant donnant sur le fleuve de Bisri, ce restaurateur de 49 ans exprime les craintes des habitants de la région, à la suite de la décision du Conseil du développement et de la reconstruction (CDR) de construire le barrage controversé de Bisri. « Je passe mon temps à manifester. À Beyrouth, je ne rate aucun sit-in contre la mise en place de la ligne à haute tension de Mansourieh-Monteverde et ici, je viens avec ma famille et mes cousins à toutes les manifestations contre le barrage », souligne-t-il.Originaire de la localité de Bisri, Fadi Youssef habite Mansourieh avec sa famille et ses enfants. Mais il travaille tous les jours dans son village natal, où il a un restaurant. Le mur de soutènement du barrage, qui devrait noyer six kilomètres carrés de terrains agricoles relevant de 33 villages entre les mohafazats du Mont-Liban et du Liban-Sud, sera situé à quelques mètres de son restaurant. « Imaginez, en cas de séisme destructeur, comment l’eau du barrage nous engloutirait », se plaint-il. Les habitants des villages limitrophes du futur barrage vivent dans la hantise d’un tremblement de terre semblable à celui de 1956, d’une magnitude de 5,9 sur l’échelle de Richter, qui avait pour épicentre la faille de Roum, qui passe justement là où le barrage sera construit. Les habitants se désolent de perdre des terrains fertiles qui leur ont permis de vivre de génération en génération.

Selon l’avis de divers experts, dont le géologue Tony Nemr, enseignant à l’Université américaine de Beyrouth et membre de la campagne pour la préservation de la vallée de Bisri, le barrage construit sur la faille de Roum pourrait lâcher ses 125 millions de mètres cubes d’eau en cas de violent tremblement de terre. Plus encore, toute activité humaine au-dessus de cette faille pourrait provoquer d’importants affaissements de terrain et mettre la population en danger.


(Lire aussi : Un hydrogéologue répond au CDR : Pourquoi stocker de l’eau superficielle sur un réservoir d’eau propre ?)



Un projet crucial

Pour Élie Moussalli, directeur du projet de Bisri au CDR, le projet ne présente, toutefois, « aucun danger pour la population ». « Il est crucial pour alimenter Beyrouth en eau », renchérit-il. Même si de nombreux habitants le nient farouchement, M. Moussalli affirme que « des indemnités ont déjà été versées à des personnes affectées par le projet et (que) le retour en arrière est impossible ; le projet sera construit quoi qu’il arrive ».

D’ailleurs, les travaux de construction de tunnels, creusés notamment dans les collines proches du littoral du Chouf pour conduire l’eau de Bisri à Beyrouth, sont quasi achevés. Le coût du projet du barrage de Bisri s’élèvera à 1,2 milliard de dollars, financé en partie par un prêt de 620 millions de la Banque mondiale. Le reste sera assuré par la Banque islamique de développement et l’État libanais. L’ouvrage nécessitera des travaux s’étalant sur dix ans pour être achevé.

« Il y a quelques années, quand le gouvernement s’est remis à parler du barrage de Bisri, dont les plans datent des années cinquante, comme le barrage du Qaraoun, une délégation du CDR était venue inspecter nos maisons », raconte Tony Toufic, originaire de Khirbet Bisri, un hameau qui compte une centaine d’habitants. « Les experts nous ont dit qu’il fallait partir, qu’au moment où les travaux de construction commenceraient, des dangers pèseraient sur notre village, qu’il serait englouti par les eaux en cas de séisme. Ils nous ont informés aussi que durant les dix ans que prendra la construction, des dizaines de camions passeront toutes les six minutes devant nos maisons et que la situation serait invivable. Ils ont aussi proposé de nous reloger définitivement ailleurs. Nous avons refusé, pensant que cette construction n’aurait jamais lieu », dit-il.


(Lire aussi : Bisri, Aïn Dara, Eden Bay... c’est la chasse aux militants)



Poursuivre les protestations

La question du barrage suscite, depuis des mois, les passions. Et dérape parfois violemment. Roland Nassour, coordinateur de la campagne pour sauver la vallée de Bisri, a fait, jeudi dernier, sa première apparition publique après l’agression dont il a été la cible à Bisri au début du mois de juin, alors qu’il effectuait une visite guidée dans la vallée. « J’ai perdu un bout de mon oreille et je suis toujours en convalescence. Je connais deux de mes agresseurs, ils sont originaires de Mazraat el-Chouf. J’ai porté plainte et j’espère que justice sera faite. Je n’arrêterai jamais de défendre la vallée de Bisri. Ils ne réussiront pas à m’intimider. Au contraire, cette agression me pousse à résister encore plus pour sauver la vallée », assure-t-il.

Depuis des mois, Roland Nassour se réunit avec les habitants lésés, explique la situation, souligne l’importance de l’écosystème de Bisri… Il est en train de rallier de plus en plus de personnes à la cause de la vallée, au-delà du cercle des habitants de la région. Les manifestations qui se tiennent par intermittence les samedis rassemblent de plus en plus de monde.

« Ce projet ne fera que détruire l’écosystème de toute une région. L’eau engloutira des pinèdes, des terrains agricoles et des vestiges romains. Les Romains utilisaient le cours du fleuve Awali pour aller de la côte vers les montagnes. La Direction générale des antiquités, à qui le CDR permettra d’agir avant les constructions, n’aura pas le temps de tout sauver, dit-il. Croyez-moi, il y a d’autres solutions pour alimenter Beyrouth en eau, à moindre coût pour l’État et l’environnement, par exemple réhabiliter les réseaux de conduites d’eau qui relient Jeita au littoral et à Beyrouth », poursuit-il.

L’eau du barrage de Bisri sera, en outre, mélangée à celle du barrage de Qaraoun, déjà hautement polluée, et sera utilisée à travers des tunnels et à l’aide de turbines électriques pour l’alimentation de la capitale.

Depuis l’hiver, du côté des villages chrétiens qui entourent la vallée de Bisri, il faut une autorisation du CDR pour entrer. Une barrière où sont postés des gardiens a été dressée. La vallée est toujours accessible du côté des localités druzes, comme Mazraat el-Chouf et Amatour.


(Lire aussi : Agression contre Roland Nassour : sit-in de solidarité des professeurs de l’AUB)



Héritage perdu

« C’est notre dernière récolte, nous avons déjà été prévenus », soupire Marie Dominique Farhat, propriétaire de terrains dans la vallée, où elle plante notamment des fraises et des pastèques. « Je suis immensément triste. C’est l’héritage de mes parents qui sera perdu. Je me battrai pourtant et l’agression contre Roland Nassour n’a fait que confirmer ma volonté et celle de tous les habitants de la région de nous battre. Plus encore, sur Facebook, notre pétition contre la construction du barrage a déjà recueilli 32 000 signatures », dit-elle.

Bane Youssef, octogénaire originaire de Bisri, ne rate aucune manifestation, et c’est à pleins poumons qu’elle crie à qui veut l’entendre que « le barrage à venir est une preuve que l’État vole son propre peuple et qu’il est rongé par la corruption. Je possède 70 oliviers dans la plaine. C’est grâce à ces oliviers que j’ai pu élever mes six enfants. L’État veut m’indemniser en me versant 150 dollars par pied d’olivier alors que, sur le marché, le pied d’olivier se vend à 1 500 dollars. En tout cas, je ne veux pas être indemnisée. Je veux que mes terres restent dans la plaine », dit-elle.

Charbel Abou Sleiman, 52 ans, possède également des terrains dans la plaine, plantés notamment d’orangers et de citronniers. Il tente souvent de passer la barrière mise en place par le CDR à l’entrée de la plaine à bord de sa camionnette. Souvent, l’accès lui est interdit.

Charbel Abou Sleiman, comme les autres personnes possédant des terrains agricoles dans la plaine, connaît les lieux par cœur et assure savoir à partir de quelle hauteur tout sera englouti. Il arrête sa camionnette dans l’une des nombreuses pinèdes. « Bisri constitue un prolongement de la forêt de pins de Bkassine, la plus grande du Liban. Nous avons les mêmes pins parasols. Mais tous nos pins seront noyés, dit-il. Tout cela disparaîtra. Quel dommage », soupire-t-il en conduisant entre les orangeraies, les bosquets de chênes, les terrains d’arbres fruitiers et les serres où des fraises et des légumes sont notamment plantés. Non loin du pont romain qui enjambe le fleuve, quatre colonnes romaines de granit sont partiellement visibles. « La vallée recèle des trésors. Tout sera noyé et ce crime restera impuni », dit-il encore.

Quoi qu’il en soit, Charbel et tous les autres continueront de protester.


Pour mémoire

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Danielle Sara

Quelle tragedie ! Malgré toutes les raisons graves presentées , la corruption va gagner !

Stes David

Il faut faire plus attention à l'aspect de l'écologie. Cela c'est vrai un peu partout au Liban, pas seulement à Bisri. C'est dommage de lire en concernant ce projet dans la vallée de Bisri ... Je dois ajouter que c'est un problème un peu partout, par exemple en Egypte il y a aussi plusieurs projets de barrages contestés. Un autre exemple qui vient à l'esprit c'est qu'en Espagne il y a aussi une discussion similaire en concernant la construction d'un barrage sur le Ebro (la rivière qui donne le nom à "Iberique"), où certains veulent faire un barrage dans la vallée de l'Ebro, des écologistes espagnols heureusement pointent (avec raison) vers l'aspect de l'écologie. Malheureusement l'homme détruit souvent les trésors de la nature ...

Antoine Sabbagha

Sans trop philosopher les choses pourquoi construire un barrage sur une faille sismique ? Vive le Liban dont ses responsables vivent de commissions et tant pis pour le peuple . Triste .

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