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Idées

Barrage de Bisri : pour un principe de précaution archéologique

Infrastructures
Fady STEPHAN | OLJ
29/12/2018

Depuis sa réactivation en 2015, suite à la signature d’un accord de financement avec la Banque mondiale, le projet de construction du barrage de Bisri, au Chouf, sous l’égide du Conseil du développement et de la reconstruction (CDR), ne cesse d’être contesté. Pour ses promoteurs, l’ouvrage doit permettre d’améliorer significativement, au moyen d’une pompe électrohydrolique, l’approvisionnement en eau de la région de Beyrouth et du Mont-Liban. Mais de nombreux Libanais soulèvent les risques écologiques (perte de terrains arables, pollution, disparition du drainage naturel et plurimillénaire des eaux de source des villages environnants…) et sismiques (du fait de la présence d’une faille importante, le terrain est réputé sujet à de périodiques et dangereux tremblements) que fait peser ce projet sur l’une des vallées les plus riantes du pays. Sans entrer directement dans ce débat, un autre problème devrait être envisagé : la construction d’un barrage ne constitue-t-elle pas aussi une menace imminente pour une vallée potentiellement riche en vestiges et trésors archéologiques ?


(Pour mémoire : Ils marchent pour dire non à la construction du barrage de Bisri)


Indices
Plusieurs arguments plaident pour cette importance archéologique. D’abord, la situation géographique de la vallée, située à une certaine altitude par rapport à Saïda et à l’éblouissant temple (du Ve siècle av. J.-C.) du dieu phénicien Echmoun (identifié à Asclépios, divinité gréco-romaine de la Médecine). Elle se trouve aussi quasiment au centre de la ligne de mire allant à vol d’oiseau de Nabi Younis à Niha, où, d’une part, a été retrouvée la ville antique hellénistique de « Porphyréon » (Nabi Younis, près de Jiyé), où l’on produisait la pourpre ; et, d’autre part, une zone riche en trésors archéologiques comme Djebel Niha. À ce sujet, je ne suis pas près d’oublier une visite chez l’ancien député Farid Serhal qui, creusant durant les moments de crise en 1976 dans un jardin attenant à sa maison, avait dégagé et exhibé à notre émerveillement d’importantes trouvailles. Il y avait là des objets d’époque byzantine, des outils antiques de labour, un médaillon occidental créé en France à l’occasion du mariage de Louis XV ainsi que quelques spécimens de poissons fossiles provenant des falaises les plus élevées de l’endroit, frères vraisemblables de ceux dont le chroniqueur le sénéchal sire de Joinville montra quelques spécimens à Saint Louis, durant le séjour du roi de France à Sidon. C’est dire la profondeur temporelle apte à être prospectée au Chouf !

Comment ne pas penser alors que Bisri pourrait aussi réceler des richesses antiques occultées ? Songeons en particulier à son « Marj » (pré), si fertile, d’où émergent quatre colonnes archaïques de granit gris défiant le temps, sans doute romaines enlisées dans le terrain humide, tandis qu’une cinquième repose à même le lit de la rivière. Aujourd’hui encore, seuls des marcheurs sinon une camionnette peuvent y accéder. Or l’intérêt archéologique de ce « Marj » est aussi confirmé par l’existence dans sa proximité immédiate de lieux de culte célèbres, comme le Deir Moussa, appelé à disparaître avec tout un passé alentour, noyé dans les eaux d’un lac bientôt mort.

D’autres indices peuvent également inciter à des fouilles sérieuses à « Marj Bisri », fournis par cette passionnante et hypothétique science des noms de lieux, dite « onomastique ». Une science à laquelle Ernest Renan lui-même n’a pas manqué de recourir pour découvrir effectivement des sites archaïques oubliés durant ses excavations au Liban, qui aboutirent à sa célèbre publication : Mission de Phénicie (1864). Ainsi, le « Dictionnaire des noms de villes et villages du Liban » par Anis Freiha (A Dictionary of the Names of Towns and Villages in Lebanon, Librairie du Liban, 1972) propose pour l’origine de « Bisri » un nom résolument sacré, « Beit Cérés » (temple de la déesse romaine de l’agriculture et des moissons). De son côté, une jeune femme architecte qui a conduit une recherche à travers des lectures de textes de Diodore de Sicile à Strabon est venue me proposer pour « Bisri » le nom du dieu égyptien « Busiris », roi mythique et cruel d’Égypte qui tuait tous les voyageurs abordant son pays.


(Pour mémoire : Barrage de Bisri : le CDR annonce l’arrivée d’une délégation d’archéologues français pour inspecter le site)


Poursuivre les prospections
Reste la question des prospections. À cet égard, la Direction générale des antiquités a bien vu là une menace et, selon un éminent archéologue français, un sondage d’une tranchée aurait été effectué en juin par une équipe étrangère, ce qui est évidemment louable mais insuffisant. Le CDR a en outre annoncé en octobre dernier l’arrivée d’une mission française pour compléter la prospection « géologique et écologique ». Selon les habitants de la région, la mission aurait opéré autour des colonnes de Bisri un sondage virtuel par électromagnétisme ou thermorémanence.

Les prospections de surface les plus récentes ont en tout cas révélé des traces de fortifications d’un temple – communément appelées temenos – comme de la céramique hellénistique et achéménide, ce qui n’étonne pas vu le voisinage du temple précité d’Echmoun. On peut donc supposer, avant même l’existence attestée d’une voie romaine partant vers les hauteurs (confirmée par les travaux de l’abbé Maurice Tallon), l’aménagement antique de voies plus modestes mais remontant très loin dans le temps. Il est bon de souligner l’intérêt que présenteraient des fouilles archéologiques soigneuses dans la région même du Chouf, celles-ci n’ayant été amorcées qu’après 2000 et s’étant limitées à la période hellénistique (voir à ce sujet les travaux de l’archéologue Wissam Khalil). Cela est d’ailleurs une nette avancée temporelle par rapport aux prospections de l’abbé Tallon, qui n’excédaient pas l’époque romaine. L’archéologue Hassan el-B’ainé aurait déjà, selon Khalil, détecté un axe routier hellénistique reliant Sidon à Chim, Aïn Dara puis Qab Élias.

Il me semble par conséquent essentiel que les travaux du barrage soient gelés, afin que des prospections plus avancées soient menées à cet endroit. En cas de découverte majeure, des décisions drastiques seraient à prendre, concernant la préservation de ce patrimoine. L’application de ce « principe de précaution archéologique » permettrait ainsi d’éviter un saccage culturel semblable à celui qui entraîna la disparition de nombreux vestiges des civilisations nubiennes et pharaoniques lors de la mise en œuvre du barrage d’Assouan dans les années 1960, en Égypte.

Il serait dommage que des pans entiers tout à fait méconnus de notre histoire disparaissent définitivement dans le vide ou le trou noir d’un lac !

par Fady STEPHAN

Professeur retraité d’archéologie et de langues nord-ouest sémitiques à l’Université libanaise. Dernier ouvrage : « Archives des sables et du vent » (Éric Bonnier, 2018).


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Eleni Caridopoulou

Un petit pays comme le Liban il y a tellement de vestiges je suis fière

Stes David

Bisri c'est très proche de Saida (Sidon) et très joli et calme, comme beaucoup des villages dans la région de Saida vers Jezzine, la nature de la vallée et la rivière, j'éspère vraiement qu'on arrive à trouver des autres solutions pour règler l’approvisionnement en eau de la région ... surtout quand on lit dans cet article les arguments archéologiques de la grande valeur de ce village/cette vallée. Il doit y avoir moyen de résoudre le problème d'une autre façon sans construction de barrage justement à un endroit proche du fameux temple de Echmoun etc.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON N,ARRETE PAS DES PROJETS CAPITAUX SUR DES SUPPOSITIONS D,EXISTENCE DE VESTIGES ARCHEOLOGIQUES CAR ON Y VOIT QUELQUES MOITIES D,ANCIENNES COLONNES SUR LES LIEUX. QUAND AUX AUTRES RAISONS IL FAUT EVALUER LES PERTES ET LES PROFITS DU PROJET... ET C,EST LE JOB DES EXPERTS ET NON DU COMMUN DU PEUPLE QUI N,Y COMPREND RIEN...

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