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Liban

Les militaires à la retraite refoulés à quelques mètres du Grand Sérail

Reportage

Le sit-in mouvementé s’est terminé par une réunion des généraux avec le ministre de la Défense, qui a réussi à désamorcer momentanément la tension. Mais le feu couve toujours sous la cendre...

21/05/2019

« Allez-y ! Foncez vers le Grand Sérail ! » Il était 16h à la place Riad el-Solh, quand les anciens militaires, rassemblés par centaines depuis plusieurs heures déjà en signe de protestation contre des mesures d’austérité annoncées dans le budget du gouvernement, ont décidé de foncer vers le siège de la présidence du Conseil où avait lieu le Conseil des ministres. Les militaires à la retraite ont attendu la dispersion des membres des syndicats des enseignants des secteurs public et privé, qui manifestaient sur la même place, avant de passer à l’acte. Au son des cris « Voleurs ! voleurs ! », des centaines d’anciens militaires se sont rués vers les agents de l’ordre et des barricades en fer qui n’ont pas tenu longtemps, se dirigeant vers le Grand Sérail où étaient réunis les ministres pour discuter du budget.

L’arrivée de troupes anti-émeutes n’y ont pas changé grand-chose, même si elles ont freiné l’avancée des militaires. Et les jets d’eau ont très vite été stoppés par les manifestants qui ont pris d’assaut le blindé qui tentait de les asperger. La détermination des anciens soldats s’explique par la colère qui les consume depuis qu’ils ont su que leurs acquis pourraient être remis en cause dans le cadre du budget 2019.

« Ils ont menacé d’abolir la mesure N°3 (qui peut aller jusqu’à tripler le salaire ou les indemnités), ils pourraient réduire de moitié le salaire alloué à la veuve d’un militaire ou sa fille célibataire, ils pourraient réduire nos salaires, etc., explique l’ancien officier Abdel Karim Tleiss. Pourquoi cette injustice quand nous avons déjà si peu profité de l’échelle des salaires ? Beaucoup d’anciens militaires vivent déjà assez mal de leur salaire, comment les priver de fonds aussi essentiels ? »

Sous une grande tente surmontée de la photo d’un sergent de l’armée tombé dans l’exercice de ses fonctions, Ahmad Tabikh, les anciens militaires se concertent. L’un d’eux, un général qui a préféré rester anonyme, se demande pourquoi « on veut saper le moral de l’armée ». « Ce qui les effraie en nous, c’est cette impression de grande famille, cette absence de distinction entre communautés, entre régions, dit-il. Regardez-nous, nous venons du Nord, du Sud, de la Békaa, du Mont-Liban… Est-ce cela qu’ils veulent anéantir ? » Ce général résume ainsi les revendications des anciens militaires : ne pas toucher à leurs droits et combattre le gaspillage en restituant l’argent pillé. « Nous sommes des militaires, nous ne mourons que debout, nous n’accepterons pas que quiconque nous tue à petit feu », affirme-t-il.

Le sentiment d’injustice était dominant hier lors du sit-in. Le jeune Hussein est en chaise roulante, il a perdu une jambe au combat. « Mon salaire suffit à peine à ma famille et je n’ai pas la possibilité de travailler », dit-il. La mère du sergent Tabikh tient le portrait de son fils serré contre son cœur. « Il n’y a plus de gratitude, plus de respect envers ceux qui donnent leur vie pour que ces responsables soient bien installés chez eux », affirme-t-elle.


(Lire aussi : Enseignants : Pas de dissociation « pour l’instant » entre le public et le privé, promet le CPL)


Un compromis qui ne fait pas l’unanimité

C’est donc dans cette atmosphère très tendue qu’a été formée une délégation de généraux à la retraite pour se réunir avec le ministre de la Défense Élias Bou Saab. Le général Sami Rammah, accompagné de trois autres, a gagné le Grand Sérail dans une voiture des FSI. Dans les rangs des manifestants, l’attente impatiente a succédé au clash avec les forces de l’ordre. Certains expriment des soupçons à haute voix, craignant qu’un marché ne soit conclu contrairement à la volonté des retraités. « Nos droits sont une ligne rouge », crie l’un d’eux.

Quelques moments plus tard, le général Rammah, de retour parmi les manifestants, a annoncé qu’il y aura « uniquement une ponction mensuelle de 3 % du montant des retraites des militaires en échange de la mise en place d’une couverture maladie », assurant que toutes les mesures qui avaient suscité des craintes, comme la réduction des salaires des veuves de 50 % par exemple, n’ont « pas été discutées en Conseil des ministres », citant le ministre Bou Saab. Le général Hassan el-Hassan affirme cependant à L’Orient-Le Jour que les manifestants attendent une confirmation officielle des dires du ministre avant de se retirer de la rue. Le général Rammah finit par convaincre les anciens militaires de s’éloigner de l’entrée du Grand Sérail et de retourner au lieu du campement, place Riad el-Solh.

C’est ainsi que la tension est retombée… momentanément. Le général Maroun Badr affirme en effet à L’OLJ que « même la mesure des 3 % est refusée, nous ne sommes pas près de quitter la rue, nous restons sous cette tente et allons même vers une escalade ».

« Comment peuvent-ils résoudre nos problèmes ? »

Avant la ruée vers le Grand Sérail, les militaires n’étaient pas seuls sur le terrain. Les enseignants en grève des secteurs public et privé et même de nombreux fonctionnaires avaient fait le déplacement afin de se joindre aux protestations. Les enseignants du privé, rejoints par Rodolphe Abboud, président de leur syndicat, ont surtout exprimé leur crainte concernant la dissociation de la législation entre le privé et le public, « car dans ce cas, la loi ne s’appliquerait plus dans le privé et les directions des établissements seraient libres d’appliquer les règles de leur choix ». « Nous éduquons les mêmes générations, nous ne pouvons être soumis à des conditions différentes », lance une enseignante.

Les enseignants du secteur public étaient présents aussi en grand nombre, venant de toutes les régions. Tahrir, une jeune enseignante, porte une banderole avec l’inscription « Allez-vous en! » à l’encontre des responsables. « Ils ne peuvent pas résoudre nos problèmes alors qu’ils en sont à l’origine », affirme-t-elle.

Chantal est une fonctionnaire en colère. « Ils parlent de l’échelle des salaires de 2017, alors qu’il ne s’agissait que d’un réajustement, lance-t-elle. S’il y a trop de fonctionnaires, n’est-ce pas parce qu’ils ont embauché leurs hommes dans des objectifs électoraux ? Est-ce qu’ils oseraient les faire licencier ? Ils ne doivent pas puiser leur argent dans nos salaires. »




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