X

Moyen Orient et Monde

Missiles S-400 : la ligne rouge a-t-elle été franchie par Ankara ?

Défense

En se rapprochant militairement de la Russie, la Turquie s’expose à des représailles de la part de ses partenaires de l’Alliance atlantique, mais surtout des Américains.

12/03/2019

Voir la deuxième armée de l’OTAN s’équiper en armes russes relève presque de la contradiction. C’est pourtant ce que la Turquie est en train de faire, au grand dam des Américains. Ankara devrait recevoir dès cet été des batteries de missiles sol-air S-400, de fabrication russe, commandés après un long processus de négociations commencé il y a plusieurs mois entre le Kremlin et le Sarayı (le palais présidentiel turc). Ils devraient ensuite être installés dès le mois d’octobre. La Turquie a même fait part de son intention de se doter « peut-être » de la prochaine génération de ces missiles, les S-500, une fois que ceux-là seront pleinement opérationnels, à l’horizon 2020. La coopération militaire russo-turque n’est donc pas prête de s’arrêter.

Elle s’inscrit dans la continuité du rapprochement entre Ankara et Moscou, opéré dès 2016. Les deux pays entretiennent des contacts très réguliers, en particulier sur le dossier syrien, où ils sont tous les deux engagés. Ce rapprochement a été alimenté et accéléré par la croissance des tensions entre Ankara et les Occidentaux. Ces derniers jugent en effet que le régime turc, par sa dérive autoritaire, ne suit pas une ligne politique compatible avec celle des membres de l’OTAN. Cela a ainsi conduit l’Alliance atlantique à ne pas fournir des armements que la Turquie réclamait pourtant depuis plusieurs années dans le cadre de leur participation à l’organisation, entraînant de facto le passage de la Turquie dans le « camp » russe. « Le choix d’Ankara s’explique par des raisons économiques et parce que la Russie ne demande pas de conditions politiques en matière des droits de l’homme que les Occidentaux imposent », explique Bayram Balci, enseignant à Science-Po, contacté par L’Orient-Le Jour.

Les Turcs souhaitent par ailleurs diversifier leurs armements ainsi que leurs fournisseurs dans le but de s’émanciper et de ne plus être dépendant des Européens ou de l’OTAN. « La Turquie a depuis longtemps compris qu’elle dépendait trop des États-Unis ou d’autres pays européens pour l’approvisionnement de ses forces armées. Cela s’est particulièrement vu après l’embargo imposé par les États-Unis sur les armes en réaction à l’invasion de Chypre en 1974 », explique Birol Baskan, chercheur au Middle East Institute, ajoutant que « le désir d’Erdogan d’acheter les S-400 russes ne me semble pas différent ».

La Turquie ne claque néanmoins pas définitivement la porte aux Occidentaux et s’est dit prête à continuer le dialogue avec ses partenaires habituels au sujet de l’achat d’armement, en particulier les missiles américains « Patriot » (concurrents directs des S-400 et que la Turquie veut acquérir), qui équipent déjà un grand nombre de pays de l’OTAN, et les chasseurs F-35, au cœur d’un grand projet ambitionné par les États-Unis et leurs alliés, auquel la Turquie participe. Les Occidentaux, et en particulier les Américains, ne l’entendent pas néanmoins de cette oreille et jugent que la Turquie, qui considère ne rien avoir fait de mal, a franchi une ligne rouge.


(Pour mémoire : Washington veut qu'Ankara achète son système antimissiles plutôt que le russe)

Inquiétude occidentale

L’Alliance atlantique est en effet confrontée à un double problème. Le premier se situe au niveau technique. Washington craint que l’acquisition par Ankara des systèmes S-400, non interopérables et incompatibles avec ceux de l’OTAN, puisse dans le même temps permettre à la Russie d’accéder à des informations confidentielles relatives au F-35, qui est censé pouvoir échapper aux missiles russes. « Les S-400, en tant que système de défense antiaérien, sont équipés de dispositifs d’identification d’appareils amis et ennemis qui permettent d’identifier, de repérer et de suivre les objets volants. Par conséquent, si la Turquie dispose de S-400 et de F-35, il faudrait que les S-400 turcs reçoivent des données pour identifier les F-35 et cela pose problème du côté américain », explique Jean Masson, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), ajoutant que « Washington a en fait peur qu’à terme d’éventuelles fuites d’informations et de données permettant aux radars du S-400 russe de détecter des F-35 américains ».

Le deuxième problème se situe au niveau de la percée de Moscou dans la région. Les missiles S-400 représentent en effet l’un des systèmes antiaériens les plus modernes au monde et sont devenus un fleuron des exportations russes d’armements. Ils sont également devenus une arme diplomatique importante de la Russie qui a réussi à les implanter dans plusieurs régions stratégiques comme Kaliningrad (au nord de la Pologne), la Syrie, dans la base de Tartous, ou encore en Crimée, annexée en 2014. La Chine, l’Inde, l’Algérie ou encore l’Arabie saoudite sont d’importants possesseurs de ces missiles.


(Pour mémoire : Pourquoi la Turquie a-t-elle choisi d’acheter des missiles russes ?)


Face à cette avancée russe, les Américains, leader historique de l’Alliance atlantique, ont agité la carte de la menace économique envers la Turquie si elle ne renonçait pas à sa transaction avec la Russie. Washington est même allé jusqu’à faire part d’une possible exclusion d’Ankara du programme des F-35. « Si la Turquie prend les S-400, il y aura de graves conséquences en ce qui concerne nos relations, nos relations militaires », a affirmé un porte-parole du Pentagone, Charles Summers lors d’un point presse samedi. « Ils ne pourront pas avoir les (avions) F-35 et les (missiles) “Patriot” », a-t-il ajouté. Mais peuvent-ils bloquer aisément la participation de la Turquie ? Pour Jean Masson, « les États-Unis sont tout à fait en mesure de suspendre la participation de la Turquie au programme F-35 s’ils en ont la volonté ».

Une chose est néanmoins claire : malgré les tensions entre l’OTAN et la Turquie, c’est qu’aucune exclusion d’Ankara de l’OTAN n’est au programme… pour l’instant. La Turquie reste un membre important et occupe une place stratégique reliant le Vieux Continent au Moyen-Orient et gérant le passage entre la Méditerranée et la mer Noire. « Sauf escalade, la présence de la Turquie au sein de l’OTAN n’est absolument pas à remettre en cause même si d’un point de vue américain le comportement de la Turquie est de nature à fragiliser la cohésion au sein de l’alliance (…) La Turquie pourrait néanmoins s’exposer à des sanctions industrielles, commerciales et militaires », conclut M. Masson.



Lire aussi
Retrait américain de Syrie : pourquoi et quelles conséquences ?

Confusion turco-américaine autour de l’extradition de Fethullah Gülen

Erdogan déterminé à "se débarrasser" des milices kurdes en Syrie

Erdogan et Trump veulent mieux se coordonner en Syrie alors qu'Ankara menace d'offensive

À la une

Retour à la page "Moyen Orient et Monde"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

ON DIT QUOI ?

Avant d'aller plus loin dans votre analyse Mr Saikali, permettez moi de relever une contre vérité alarmante , quand vous dites que la Russie, à la différence des occidentaux n'est pas regardante sur le sujet des droits de l'homme.

En bensaoudie , en Égypte et ailleurs , pensez vous que les occidentaux sont regardants sur le plan des droits de l'homme ?

Continuons malgré ça, hier encore je débattais avec un monsieur sur la crise économique que connaît la Turquie, et je disais que si la Turquie de erdo , dictateur affirmé, connaissait cette crise, il n'était pas loin de penser que c'était justement à cause du fait que ce pays a décidé de faire cavalier seul en armement , au sein de l'OTAN.

Donc une fois de plus rien à voir avec des droits de l'homme avec la Turquie.

Maintenant, si la Turquie de ce dictateur de erdo se permet de passer commande et de confirmer cette commande auprès des russes , on ne peut pas lui en vouloir, non plus de chercher à s'affranchir d'un groupe de pays qui a moult fois poignardé dans le dos ses alliés et membre au sein de ce que vous voulez .

Devrait-on lui en vouloir pour ça ?

Le Liban n'a pas la force et l'importance de la Turquie, mais si on pouvait faire de même, croyez moi, nous autres au Liban seront les grands VAINQUEURS de leurs manigances , à ces occidentaux.

Sarkis Serge Tateossian

Depuis les années 70 les kalachnikov sont devenu au fil du temps, des crises et des conflits dans le monde un "joujou" aux mains de tout premier venu ...

Les S-400 vont ils prendre le même chemin ?

Derrière ces mots et appellations se cache des monstres, des engins capables de détruire des villes entières et des centaines voir milliers de personnes...

Les laisser aux mains de dirigeants parfois criminels et génocidaires est-ce que cela est raisonnable ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL FAUT METTRE DES LIGNES ROUGES AUX TURCS !

Dernières infos

Les signatures du jour

Gaby NASR

Le billet de Gaby NASR

Tirelires et tire-au-flanc

Décryptage de Scarlett HADDAD

Le Hezbollah et « la patience stratégique »

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'OLJ vous offre 5 articles

"La révolution en marche". Rejoignez maintenant la communauté des abonnés en vous abonnant dès 1$

Je poursuis la lecture

4

articles restants