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Moyen Orient et Monde

Retrait américain de Syrie : pourquoi et quelles conséquences ?

Décryptage

La décision du président américain contredit toute la stratégie de Washington en Syrie.

20/12/2018

On imagine les sourires de Recep Tayyip Erdogan, de Vladimir Poutine, de Bachar el-Assad et de l’ayatollah Khamenei en apprenant la nouvelle : Donald Trump a ordonné le retrait des forces américaines en Syrie. Le président américain, qui n’a pas fait d’annonce officielle, s’est contenté hier d’un tweet. « Nous avons vaincu l’EI en Syrie, ma seule raison d’être là-bas durant la présidence Trump », a-t-il écrit, pour justifier ce choix politique qui est loin de faire l’unanimité au sein de l’administration. L’évacuation des officiels américains devait se faire entre hier et aujourd’hui. Le retrait des quelque 2 000 soldats américains présents dans le nord et l’est de la Syrie devrait également être « total » et intervenir « aussi rapidement que possible », a confié à l’AFP un responsable américain sous le couvert de l’anonymat.

Les troupes américaines avaient pour première mission d’encadrer les forces kurdes des YPG (branche syrienne du PKK) pour reconquérir les territoires aux mains de l’État islamique. Plus largement, la présence américaine sur un tiers du territoire syrien avait vocation à endiguer l’influence iranienne en bloquant une partie du corridor iranien qui relie Téhéran à Beyrouth en passant par l’Irak et la Syrie, et à être utilisée comme un levier politique pour faire pression sur le régime syrien. La décision du président américain contredit toute cette stratégie pourtant largement détaillée depuis plusieurs mois, notamment par le biais du représentant américain spécial pour la Syrie, James Jeffrey.

« Nous ne partirons pas de Syrie tant que les troupes iraniennes seront en dehors de leurs frontières et cela inclut les supplétifs et les milices », avait pourtant affirmé John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, le 24 septembre dernier. Le secrétaire d’État à la Défense, James Mattis, a pour sa part mis en garde à plusieurs reprises sur les risques d’un départ précipité du sol syrien. Le locataire du bureau Ovale semble avoir pris sa décision contre l’avis du clan des faucons anti-iranien, dont John Bolton est le fer de lance, mais aussi d’une grande partie de son administration, en premier lieu le Pentagone.


Deal américano-turc
Il est pour l’heure difficile de saisir toutes les motivations de Donald Trump, d’autant plus si on prend en compte le caractère imprévisible de sa politique. Plusieurs éléments permettent toutefois de mieux comprendre ce qui ressemble à un virage à 180 degrés. Le retrait des troupes américaines faisait partie des promesses de campagne du président américain, dont la base électorale est plutôt isolationniste. Donald Trump n’a jamais caché son manque d’intérêt pour le conflit syrien et souhaitait déjà engager le retrait des forces américaines au printemps dernier. C’est l’intervention de son administration, particulièrement de James Mattis, qui avait permis de trouver un compromis autour d’un objectif de retrait, sans pour autant fixer de calendrier. À l’instar de son prédécesseur Barack Obama, Donald Trump est convaincu de la nécessité de désengager les États-Unis du Moyen-Orient. Dans une interview accordée au Washington Post en novembre dernier, il affirmait que la présence américaine dans la région était principalement liée à Israël, minorant les autres aspects stratégiques de celle-ci. L’ancien magnat de l’immobilier semblait attendre avec impatience la fin de la reconquête du territoire aux mains de l’EI pour revendiquer la victoire et annoncer le départ des troupes américaines. La reprise en cours du dernier fief urbain de l’EI, la ville de Hajine, à la frontière syro-irakienne, doit conforter le président dans sa vision que la mission antiterroriste est désormais terminée. Les experts considèrent pourtant, de façon unanime, que la fin territoriale de l’EI ne signifie pas que le mouvement va disparaître mais qu’il va au contraire devenir plus souterrain en attendant un moment plus propice. L’influent sénateur républicain Lindsey Graham, proche de Donald

Trump, ne disait pas autre chose hier : « L’EI n’a été vaincu ni en Syrie, ni en Irak, ni en Afghanistan. Et retirer les forces américaines serait une erreur monumentale à la Obama. »

Si Donald Trump semblait dès le départ convaincu, Recep Tayyip Erdogan lui a peut-être fourni le prétexte qu’il attendait. La Turquie, également présente en Syrie, a menacé à plusieurs reprises d’intervenir militairement contre les YPG, qu’elle considère comme un groupe terroriste, dans les régions sous influence américaine. Le président turc a annoncé il y a quelques jours une offensive imminente, alors que les relations entre les deux membres de l’OTAN se sont largement détériorées ces dernières années, notamment à cause du soutien américain aux forces kurdes. Donald Trump aurait pris sa décision de retirer ses troupes de Syrie après avoir échangé au téléphone vendredi avec son homologue turc, selon une source officielle ayant souhaité gardé l’anonymat, citée par Reuters. L’entente américano-turque apparaît d’autant plus évidente que Washington a approuvé hier la vente de son système de missiles antimissiles Patriot à Ankara pour un montant global de 3,5 milliards de dollars. Contre l’avis des Américains, la Turquie avait pris la décision de se fournir auprès des Russes, avec l’achat du système antimissile S-400, ce qui avait ajouté de la tension dans la relation entre les deux alliés. Donald Trump semble vouloir profiter de l’occasion pour ramener Ankara dans le giron américain, en lui offrant les Kurdes syriens sur un plateau. Cette politique, qui devrait être vécue comme une « trahison » côté kurde, envoie un très mauvais signal aux alliés de l’Amérique de Donald Trump, celui d’une puissance qui ne respecte pas ses engagements et sur laquelle on ne peut pas compter.


(Lire aussi : Les Etats-Unis n'essaient pas de se "débarrasser d'Assad")


Renforcement de l’axe prorégime
La décision de Donald Trump devrait surtout avoir d’importantes conséquences sur le terrain. La nature ayant horreur du vide, plusieurs acteurs du conflit vont sans doute essayer de profiter du retrait américain. Les Turcs, tout d’abord, qui vont lancer leur offensive contre les Kurdes et qui pourraient être tentés d’accompagner les rebelles syriens jusqu’à

Raqqa, pour renforcer leur position dans le conflit. Cela fait peut-être partie du deal américano-turc, dont les Kurdes seraient les grands perdants. L’axe prorégime regarde l’Est syrien, à la frontière avec l’Irak et riche en ressources énergétiques, avec au moins autant d’appétit. Il pourrait également chercher à combler le vide américain, notamment en faisant un accord avec les Kurdes, au risque toutefois de compliquer sa relation avec Ankara, avec lequel Moscou et Téhéran coopèrent dans le cadre du processus d’Astana. Le ministère russe des Affaires étrangères a estimé hier que la décision américaine « ouvrait des perspectives en vue d’un règlement politique du conflit ». Si la décision du président américain n’est pas, a priori, annonciatrice d’un rapprochement avec le régime syrien, elle affaiblit clairement la position américaine dans le conflit et renforce directement celle des Russes.

Le retrait américain pourrait surtout avoir comme double conséquence d’affaiblir les Kurdes, qui ont pourtant largement participé à la bataille contre l’EI, et de renforcer l’axe prosyrien, notamment l’Iran, alors que l’administration Trump a fait de l’endiguement de l’influence iranienne son principal objectif dans la région. En cela, il ne fait pas les affaires des principaux alliés des Américains dans la région, Israël et l’Arabie saoudite. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré hier qu’il avait été informé à l’avance de cette décision dont il allait étudier les retombées. « Donald trump et Mike Pompeo (secrétaire d’État) ont clairement dit qu’ils avaient d’autres moyens d’exercer une influence sur la région », a dit Benjamin Netanyahu, avant d’ajouter que « de toute façon, nous saurons protéger la sécurité d’Israël et nous défendre ». Israël a mené des dizaines de frappes en Syrie pour empêcher l’établissement des forces iraniennes et le transfert d’armes au Hezbollah. Le retrait américain pourrait avoir comme conséquence de rendre Israël plus dépendant de Moscou, qui parraine le régime Assad, pour assurer sa sécurité contre l’Iran.



Leçon Obama
L’EI pourrait être l’autre grand gagnant du retrait américain. « Ces victoires sur l’État islamique en Syrie ne signalent pas la fin de la coalition mondiale ni de sa campagne. Nous avons commencé à ramener les troupes américaines à la maison alors que nous passons à la phase suivante de cette campagne », a précisé hier la porte-parole de la Maison-Blanche, Sarah Sanders, comme pour rassurer les alliés. Un membre de l’administration américaine ayant requis l’anonymat a confié à Reuters que tout le contingent américain sera rapatrié une fois les opérations contre l’EI achevées. Ce retrait, a-t-il ajouté, prendrait alors entre 60 et 100 jours.

Le désengagement des forces américaines pourrait constituer une opportunité pour le groupe jihadiste, tant sur le plan tactique que politique. Les fiefs perdus devraient être plus vulnérables et les tensions entre les différents acteurs qui convoitent ces terres pourraient faire le jeu de l’EI. Barack Obama, qui avait été élu sur la promesse de se désengager d’Irak, avait été obligé d’y envoyer à nouveau ses troupes une fois que le groupe jihadiste était rené de ses cendres. Donald Trump ne semble pas avoir retenu la leçon.


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FAKHOURI

N'allez pas là où le chemin peut mener. Allez là où il n'y a pas de chemin et laissez une trace. "

Ralph Waldo Emerson

MIROIR ET ALOUETTE

En matière de leçon que peut donner l'Iran à l'envahisseur américain venu avec ses gros sabots au M.O et réparti, comme le dit ce fameux dicton , comme gros Jean par devant, on notera la patience, l'abnégation, la détermination, la CONVICTION DE DÉFENDRE LE JUSTE et pourquoi pas s'il faut aider les yankees à detaler par les océans des maîtres nageurs se feront un plaisir de les accompagner avec des zodiacs made in Iran npr.

Au Viet Nam ces agresseurs yankees s'étaient accrochés aux pales des hélicos pour décamper le plus rapidement possible.

L’azuréen

Faut il conseiller aussi aux américains d’apprendre à nager ? Peut être qu’un maître nageur iranien voudra bien les conseiller et les entraîner ! Lol ...
Il existe un vieux et sage proverbe : ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tuer . Et très sincèrement ce n’est pas demain la veille que cela va se produire.
Cela étant , Trump semble reproduire l’erreur d’Obama pour calmer l’opinion américaine et par considérations purement électoralistes. Il sait dans quelle direction souffle le vent! Mais Il va vite comprendre que sur le terrain cela va se passer différemment.

MIROIR ET ALOUETTE

Cette décision/débandade americzine met le pays de l'usurpation dans un embarras tel qu'il commence déjà à promettre à son front intérieur ce qu'il est incapable de faire.

"Intensifier" ses attaques sur l'Iran npr
et donc sous entendre sur le hezb libanais de la résistance.

Petit criminel usurpateur ne sais tu pas que la peur est communicative ?

Toi et tes POLTRONS de tsahhaal (voyage)
vous n'échapperez pas à une défaite cuisante suivie d'un procès retentissant de criminels contre L'HUMANITÉ.

POV POLTRONS.

Gebran Eid

TOUT LE MONDE S'ÉTONNE DU COMPORTEMENT DE TRUMP ! IL N'Y A QUE L'ARGENT QUI COMPTE POUR LUI. IL L'A DIT LUI MÊME À PLUSIEURS REPRISE. LE RESTE...POUUUFFFF. REGARDEZ SON COMPORTEMENT VIS À VIS DU PRINCE MBS ET DE L'ARABIE.S.....IL A BESOIN DE LEURS ARGENTS...ILS PEUVENT TUER ET DÉCOUPER CE QU'ILS VEULENT....L'ARGENT L'ARGENT L'ARGENT....LES KURDS POUR LUI SONT FAUCHÉS. DONC QUE PERSONNE NE BOUGE.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DE LA BETISE AU CARRE !

Chammas frederico

Deux raisons à ajouter aux raisons de ce revirement...
Le pétrole est en cours de démonétisation sur les années a venir...et pour ce qui resterait de besoins, il y aura toujours des sources hors moyen orientales...

Et l'existence d'un "petit gendarme" à la fidélité indiscutable et aux capacités non négligeables : Israel

MIROIR ET ALOUETTE

On va encore me prendre pour un prétentieux imbuvable, mais combien de fois l'ai je dit ?

Je suis étonné qu'on ai encore des doutes sur la crédibilité des amerlocks humaines qui, a travers l'histoire n'ont pas hésité à larguer alliés et larbins pour leurs propres bas intérêts .

Ce qui trompait le monde c'est l'acharnement que l'Amérique mettait à soutenir les USURPATEURS POLTRONS, alors que ce soutien n'était dû qu'à une prise en OTAGE de la politique us par leurs lobbies.

Tout a une fin et si on va rire à Téhéran et Moscou ou Ankara, on va pleurer à ryad et en usurpie.

Si on considère cette nouvelle donne au Liban, LES usurpateurs peuvent CREUSER des TUNNELS autant qu'ils voudront ils ne devront en oublier AUCUN c'est par celui là que les résistants iront libérer le Nord de Palestine usurpée.

CA COMMENCE À SENTIR TRÈS BON POUR LES RÉSISTANTS, LEUR MARTYR PAYE DURABLEMENT.

Chammas frederico

Ce ne serait pas la première fois que "l'occident...les américains" laisse tomber les minorités qu'il a soutenus"
En "Realpolitik" il n'y a pas de continuité évidente...chacun joue son jeu, au mieux de ce qu'il pense être de son intérêt...
Serait il de l'intérêt des USA en particulier, de laisser ces "moyen orientaux" s'écharper à qui mieux mieux,,, sur une base de lutte chiites vs sunnites... Et domination politique dans le monde sunnite...

Il en coûtera évidemment moins cher à cet "occident pilote par les USA" de voir, en plus grand une lutte similaire à la longue guerre Irak Iran...qui favoriserait leurs "business...de vente d'armes" et leurs politiques interires

Chucri Abboud

Souvent Sam varie
Bien fol est qui s'y fie !
(François Premier )

Tabet Ibrahim

il y a deux jours j’assistais a une conférence par une experte de la Turquie, professeure a Sciences-Po. A ma question sur le sort de Mambij elle m'a répondu que " jamais les Américains n’abanderont les Kurdes, leur seul allié en Syrie". Cet abandon avait été prédit par l'ancien ambassadeur US en Syrie, Ford, qui connaissait bien la tendance de Washington a lâcher ses alliés

Sarkis Serge Tateossian

Attendons voir...

Oui Trump n'est pas un politique ou stratège militaire certes. Il n'est qu'une starlette de show. Mais qui gouverne l'Amérique ? N'y a-t-il pas un pilote qui souffle à l'oreille du milliardaire et star de téléréalité... ?

Si par malheur il s'agit d'un deal Trump-Effendi Erdog. La crédibilité de l'Amérique cessera d'être sur le champ.

Plus personne ne pariera un seul clou sur Une alliance avec l'Amérique.
En premier l'Europe.

Ce sera un séisme diplomatique dans retour pour le monde.

Des nouvelles alliances se mettront en place.

Qui vivra, verra.


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