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Pour Hashim Sarkis, Beyrouth a été bâtie au mépris de toutes les logiques urbanistiques

Architecture

« Non, il n’est pas trop tard pour remédier à toutes les maladresses commises », estime le doyen de la prestigieuse école d’architecture et d’urbanisme du Massachusetts Institute of Technology (MIT), nommé commissaire de la Biennale d’architecture de Venise 2020, et un de nos Libanais qui se sont exportés avec grand succès à l’étranger. « L’Orient-Le Jour » l’a rencontré, lors de son passage à Beyrouth.

May MAKAREM | OLJ
15/01/2019

Hashim Sarkis considère qu’« il ne faut pas être fataliste », en réponse à une question concernant le développement urbain de Beyrouth. « Je crois qu’on peut changer la donne. Les défis sont de taille mais ne sont pas insurmontables. Des grandes villes ont connu des problèmes plus aigus et elles ont fini par trouver des solutions », affirme l’architecte. Il fait observer que beaucoup ont misé sur le secteur immobilier, convaincus que le retour sur investissement dans l’immobilier est bien supérieur à celui de tout autre secteur de l’économie. « Ils ont fait exploser les constructions, favorisant ainsi le gain à court terme au détriment de l’intérêt collectif. Il suffit de faire le tour de la ville la nuit pour compter le nombre d’appartements inoccupés. Un choc ! Il faut donc réajuster nos visions ou conceptions économiques et nos investissements pour soutenir une économie plus diversifiée (agroindustrie, numérique, création, etc.), nous pourrons alors commencer à résoudre plus efficacement le problème de l’urbanisme de la ville. De nombreuses cités du monde qui ont trop construit ont tenté d’encourager les investisseurs à placer leurs capitaux dans d’autres secteurs, mais elles ont aussi soumis les logements inhabités à une taxe foncière. »

Si d’autre part Beyrouth a cette apparence anarchique, la faute n’est pas aux architectes et aux promoteurs à qui on impute le non-respect des règles de construction. Selon Hashim Sarkis, les raisons, il faut les chercher ailleurs, notamment « dans les règles de construction qui ne sont pas conformes à la topographie, qui défigurent l’environnement, non seulement sur le plan visuel mais également sur le plan écologique. Nos règles de construction ne valorisent pas les alignements de rues. Nos règlements encouragent la clôture chaotique des balcons. Ils ne prennent pas en compte les besoins des piétons. Ils créent un horizon horrible ». Bref, la ville a été bâtie au mépris de toutes les règles urbanistiques, et toutes ces dérives ont conduit à l’état actuel des choses.



Que la municipalité de Beyrouth assume son rôle
Hashim Sarkis ajoute : « Beyrouth doit radicalement modifier ses règlements de construction, comme ont réussi à le faire Quito, Valparaiso, Hong Kong et San Francisco, des villes aux topographies difficiles. »

Il relève également que « l’infrastructure de Beyrouth n’est pas en mesure d’absorber le nombre de personnes qui y vivent et le nombre de voitures qui y circulent. Encore une fois, Beyrouth n’est pas l’unique ville qui souffre de ce problème. La municipalité de Beyrouth est assez riche, et il est donc impératif qu’elle assume le rôle d’améliorer ses services. Tout économiste urbain vous dira qu’une ville qui investit son argent en infrastructures, y compris sociales, n’en devient que plus riche. Pour réduire la congestion routière, Beyrouth n’a pas besoin de dépenser plus d’argent sur les autoroutes. Elle peut en dépenser pour améliorer la signalisation sur les autoroutes, le drainage et les technologies intelligentes qui contribuent à réduire le trafic. Il existe des statistiques indiquant que si vous ajoutez une ligne de bus, vous pourrez économiser sur l’entretien des routes (Bogota et Medellin en sont d’excellents exemples). Plus important encore, il y a la question des infrastructures sociales : parcs, bibliothèques, écoles et hôpitaux. Ce sont là encore des atouts que les villes du monde entier ont utilisés non seulement pour améliorer la vie sociale et le bien-être des citoyens, mais également pour les économies de la ville. Le bien public et la richesse ne sont pas incompatibles ».

Sur la question de l’héritage architectural qu’on détruit, « dommage et encore dommage », martèle Hashim Sarkis. « Non seulement parce que nous le détruisons sans aucun avantage réel, mais aussi parce que nous perdons économiquement en le faisant. Il est prouvé partout dans le monde (New York, Mascate, Amman, Lisbonne... la liste est infinie) que la préservation du patrimoine et sa gestion adaptative apportent des avantages économiques aux promoteurs et à la ville. L’histoire est une richesse tout à la fois culturelle et économique. La preuve, Byblos, Sidon et Tripoli. »


(Pour mémoire : Hashim Sarkis à « L’OLJ » : Je n’ai jamais quitté Beyrouth même si je suis physiquement ailleurs)


L’auteur de la Biennale 2020
Hashim Sarkis porte deux grandes casquettes et pas des moindres : celle de doyen depuis 2015 de la prestigieuse école d’architecture et d’urbanisme du MIT, et celle de commissaire de la Biennale d’architecture de Venise 2020. Il devrait être très fier de lui, mais il reste simple, humble et sans orgueil. Rarissime ! Le premier Libanais et premier Moyen-Oriental nommé à la tête de cette grande manifestation internationale, qui se déroulera à la Sérénissime du 23 mai au 29 novembre 2020. « Un curateur particulièrement attentif aux thématiques critiques induites par les réalités contrastées de la société contemporaine », souligne à son propos Paolo Baratta, président du conseil d’administration de la Biennale de Venise.

L’architecte-urbaniste a déjà participé à la Biennale en 2016, où il a été membre du jury ; en 2014, il a été associé au projet du pavillon des États-Unis, et en 2010 à celui de l’Albanie. En 2020, il dirigera la 17e édition. Il sera chargé de la conception et de son organisation, de la sélection des projets présentés, de la thématique à laquelle les participants devraient se tenir, de la mise en espace des œuvres dans le lieu accueillant, côté Arsenal ou Giardini, et les choix relatifs au catalogue. En bref, il sera l’auteur de cette grande messe internationale, dont « le thème ne sera révélé qu’en temps voulu », signale-t-il.


MIT, un laboratoire d’idées
Originaire de Moukhtara, le fondateur de HSS (Hashim Sarkis Studios) Hashim Sarkis, qui a été pendant 12 ans titulaire de la chaire de l’Aga Khan à l’Université de Harvard, s’investit pleinement, depuis 2015, dans son rôle de doyen de l’École d’architecture et d’urbanisme à la MIT. Celle-ci refuse, dit-il, les limites et les frontières entre les disciplines, et développe des passerelles vers des formations complémentaires. Un full service en somme, pour valoriser la formation initiale. « Elle comprend différents départements permettant de stimuler l’innovation et de réaliser des progrès significatifs, contribuant à créer un monde meilleur », souligne le doyen. Outre le département d’architecture et celui des études urbaines et de planification, MIT a établi un laboratoire multimédia, un Centre pour l’immobilier ou real estate, des programmes d’art, de culture et de technologie, et le Centre d’urbanisme avancé Norman B. Leventhal. Nous nous engageons à former les futurs professionnels à toutes les échelles du métier. De tout cela, Hashim Sarkis parle avec passion. Il raconte aussi que l’École déménagera dans une ancienne usine de 20 000 m2, dont le réaménagement a été confié à Elizabeth Diller. Elle est la seule architecte à figurer sur la liste 2018 des 100 personnalités les plus influentes du monde, selon le magazine Time. Cofondatrice de l’agence américaine Diller & Scofidio, basée à Manhattan, Diller a réhabilité la High Line de New York, et a conçu le Broad Museum à Los Angeles, ainsi que l’Institut d’art contemporain de Boston et les agrandissements du musée d’art moderne de la ville de New York, le Lincoln Center for Performing Arts, et la Juilliard School.

À ceux qui disent que l’aspect académique est trop abstrait, qu’il n’a rien à voir avec le monde réel, il rétorque que « l’université est un laboratoire d’idées et de propositions, un lieu d’échanges et de débats entre conférenciers, enseignants, chercheurs et étudiants venus d’horizons divers. Elle m’enrichit et me nourrit d’un surplus de savoir-faire ».



Byblos, Amchit, Barouk
Last but not least, ses bureaux établis à Boston et à Beyrouth sont engagés dans des projets urbains en Géorgie, notamment à Tbilissi, mais aussi à Byblos. Là, suite à un concours adoptant l’anonymat des candidats, et ouvert à tous les architectes, HSS avaient été mandatés pour la construction du nouveau siège de la municipalité, qui s’est vu décerné le prix des Ingénieurs et Architectes libanais. Posé sur une parcelle de 7 000 m2 au milieu d’un échangeur, le bâtiment sera doté d’un espace public, dans l’esprit d’un parc, et rattaché à la ville, aussi bien l’ancienne que la nouvelle, par des ponts piétonniers. Ladite municipalité a également chargé HSS d’élaborer un schéma directeur de la ville, y compris le littoral où sur deux kilomètres sera créée une promenade piétonnière reliant les établissements balnéaires au site archéologique jusqu’au port et la rivière. Cet espace partagé sera un projet pionnier, sans précédent au Liban. « Résolument écologique et léger, il permettra d’unifier le front de mer, mais aussi de tisser un lien social indispensable », fait observer Hashim Sarkis.

L’architecte-urbaniste a d’autre part conçu un projet de cinq villas posées sur la côte de Amchit. Il s’agit « de bâtiments encastrés dans le terrain et intégrés au paysage », selon M. Sarkis. « Le site est incliné vers l’ouest en direction de la Méditerranée, son angle permet d’inscrire les maisons dans le paysage de telle sorte que la façade soit ouverte à la vue et à la brise tandis que les autres côtés de la maison sont protégés par de la terre. Chaque maison est constituée d’un mur à double couche et une tour fournit de l’ombre tout en fonctionnant simultanément comme une cheminée pour libérer la chaleur de la cour et des chambres. Cette combinaison de la cour et de la tour produit une nouvelle typologie de maison qui est utilisée avec des degrés de variation sur le site », explique Hashim Sarkis. Il signale également que l’eau de mer est réutilisée pour le système d’air conditionné. Et côté aménagement paysager, ont été sélectionnés des plantes et arbres nécessitant peu d’eau. Cette réalisation a remporté le prix des Architectes arabes, catégorie meilleur projet résidentiel 2018.

D’autre part, la Maison de la biodiversité pour la Réserve de biosphère du Chouf est en cours d’exécution. Il s’agit là d’« un concept qui emploie des matériaux naturels récupérés de la forêt, comme les branches cassées, les feuilles et tiges mortes présentes sur le site ».

Rappelons aussi qu’une des réalisations importantes de Hashim Sarkis Studios, le complexe de 80 logements pour pêcheurs à Tyr, a été récompensée en 2008 du « Design Award » par la Boston Society of Architects. Le projet avait fait en 2010 l’objet d’une exposition au Museum of Modern Art (MoMA), à New York, sur le thème « Small Scale, Big Change : New Architectures of Social Engagement ». La maquette, exposée dans ses trois dimensions, a permis de saisir le concept, l’esthétique et l’objectif de ce complexe en béton coloré, à caractère social qui promeut des logements à loyer modique pour les pêcheurs.


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Antoine Sabbagha

Il faudra libérer la loi des loyers et penser ensuite à redessiner ce beau pays comme l'envisage M.Hashim Sarkis.

gaby sioufi

ENFIN, QUELQU'UN QUI DES LES CHOSES QU'IL FALLAIT DIRE DEPUIS 30 ANS.
REVOIR LES CAPACITES- PARDON, L'INCAPACITE DES QQS 3-OU 4 ORANISMES RESPONSABLES DE CET ETAT DES LIEUX DEPLORABLES AU POSSIBLE.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

VERITE QUI EST DITE !

NAUFAL SORAYA

Fantastique! Ca fait vraiment plaisir!

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