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Nos Lecteurs ont la Parole

Comme un sapin de Noël

par Hanna FAHED
12/01/2019
Je suis en train de me diriger hâtivement vers ma voiture, soulagé de pouvoir quitter enfin l’hôpital en ce 24 décembre afin d’aider dans les préparations du dîner de Noël, quand je reçois l’appel.

« – Une patiente est aux urgences docteur, elle vient pour un lumbago sévère, mais il n’y a rien sur sa radio. Voulez-vous qu’on la fasse partir sous anti-inflammatoires ?

– D’accord… Enfin non, attendez, je viens la voir. »

Je ne sais pas ce qui m’incite à cet excès de zèle. Les résidents aux urgences peuvent bien prendre en charge un lumbago, mais je suis toujours là et ça ne prend que 5 minutes.

C’est en l’examinant entre une manœuvre douloureuse et une palpation vertébrale, qu’elle me signale à demi-mot : « Docteur, dans mes antécédents, j’ai eu un cancer du sein. »

Avant d’attendre les détails, j’ordonne une IRM urgente pour éliminer le pire : une métastase osseuse. J’ai tendance à toujours raisonner avec l’espérance du patient (éliminer une métastase), et non avec la probabilité du médecin (chercher une métastase). Nous sommes, en plus, la veille de Noël, ça ne peut pas être une métastase. Je vais attendre quelques minutes supplémentaires, rassurer la patiente, m’aventurer dans les embouteillages des courses de dernière minute en me calmant avec les chants de la saison puis fêter le réveillon paisiblement avec les miens.

Pour accélérer le processus, je me déplace au service de radiologie afin de prendre le résultat directement. La phrase surgit dans mon esprit au moment même où l’image scintille sur l’écran. C’est une citation de John Green, où le héros du roman décrit son Pet Scan à sa copine en disant : « I lit up like a Christmas tree », et c’est exactement ce qui défile sous mes yeux, coupe après coupe. Une colonne vertébrale enguirlandée, rongée de toutes parts. Ce n’est pas une, mais des métastases. À l’image décrite par les radiologues comme « des signaux hyperintenses » dans le jargon médical, se superpose la comparaison de John Green dans mon esprit, « comme un sapin de Noël ».

Je reviens aux urgences, perplexe. Je ne peux pas lui annoncer la nouvelle. J’essaie de gagner du temps, je reprends l’histoire de son cancer. Diagnostiquée en 2014, après la découverte d’une petite masse au sein, elle quitte l’hôpital contre avis suite à un malentendu avec son médecin et décide de négliger toute cette affaire. Aucun second avis médical, aucun traitement, aucun suivi. Et la voilà assise devant moi, en attente du résultat, en ce 24 décembre.

Face à elle, sans en rien montrer, je passe intérieurement par tous les états émotionnels : de la tristesse à la révolte, de l’abattement à l’emportement, de la colonne en gruyère à l’arbre en lumière.

Est-ce sa faute ? Celle de Dieu ? Celle du destin ? Celle de personne, et ce n’est que la misérable condition humaine ? Elle aurait pu consulter, se soigner, limiter les dégâts ou même guérir complètement. Elle aurait pu, aurait dû, mais elle en est là et elle attend… Les mots qui sortiront de la bouche d’un résident qui n’est là que pour un détour, qui se trouve devant un sapin en flammes, prêt à l’arroser d’essence faute d’eau.

C’est là que je décide de tendre le bidon au médecin traitant, de profiter du principe de non-responsabilité du résident tant que je le peux encore, de me dérober devant cette triste mission en jeune lâche que je suis, de tendre le téléphone à la patiente, d’assister à sa décomposition, impuissant et inutile, et de lui prescrire des antalgiques en attendant son rendez-vous avec son oncologue.

« Quelles sont mes options docteur ? » me demande-t-elle.

« Il faut voir cela avec votre oncologue, Madame, mais il en existe plusieurs, ne vous inquiétez pas. » Lâche. Inutile.

Je retourne vers ma voiture, mes embouteillages, mes courses et mon dîner, mais dans mes yeux, scintillent des lumières qui n’ont rien de festif.

Nous ne sommes à l’abri de rien dans ce métier. Nous le portons partout avec nous, nous rentrons la tête emplie de soucis et d’images atroces, nous nous efforçons alors de faire comme si de rien n’était, et la vie continue avec ses sapins morbides et ses lumières si sombres.

Une pensée à tous les malades qui souffrent et qui espèrent, mais aussi à leurs soignants qui les ramènent chaque soir dans leurs foyers, et qui – tout en ayant les données scientifiques et les certitudes statistiques – continuent encore, comme eux, à espérer.

Hanna FAHED

Résident à l’hôpital

Hôtel-Dieu de France

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