La fin du mythe Mohammad ben Salmane

2019 sera-t-elle l'année de la reconquête ou de la chute pour Mohammed ben Salmane ? Fayez Nureldine / AFP

Rétrospective Monde 2018

Le prince saoudien aura tout connu durant cette année : le sentiment d’être le nouveau roi du monde, et celui d’être un énième paria aux yeux des Occidentaux. Il y aura pour lui, quoi qu’il arrive, un avant et un après Khashoggi.

05/01/2019

20 mars 2018. Mohammad ben Salmane, tout sourire, observe attentivement Donald Trump qui énumère une à une les sommes faramineuses des derniers contrats conclus entre Riyad et Washington. Le prince héritier saoudien le sait : riche des pétrodollars du royaume, il est au cœur de toutes les convoitises. « La relation n’a probablement jamais été aussi bonne, nous nous comprenons l’un l’autre », affirme fièrement le président américain face aux caméras, louant leur « grande amitié ». « L’Arabie saoudite est un pays très riche, et vous allez j’espère donner une part de cette richesse aux États-Unis sous la forme d’emplois et d’achats du meilleur matériel militaire qui soit au monde », martèle-t-il aux côtés de son précieux allié au Moyen-Orient.

De Washington à la Silicon Valley, celui qui est surnommé par ses initiales « MBS » est accueilli avec les plus grands honneurs lors de sa tournée américaine qui s’étend sur trois semaines. Entre mars et avril, MBS multiplie les destinations à un rythme effréné, du Royaume-Uni à l’Espagne en passant par la France. Alors que les Occidentaux ramassent les dollars saoudiens à la pelle, le prince héritier a un objectif clair en tête : être la tête d’affiche d’une transformation profonde du royaume pour remettre Riyad sous les flashs des projecteurs internationaux. Alors que le pays est souvent perçu de l’extérieur comme fermé et ultraconservateur, MBS s’empresse de rétorquer que cette image « n’est pas la vraie Arabie saoudite », lors d’un entretien télévisé sur la chaîne américaine CBS. « Nous étions des victimes, spécialement ma génération qui en a énormément souffert », avait-il déploré.

Le prince s’acharne à déconstruire les clichés qui entourent son pays, une stratégie cristallisée en 2016 par son projet baptisé « Vision 2030 », devant faire de l’Arabie saoudite un hub futuriste à la pointe de la modernité technologique, et par des réformes sociétales. Un projet qui n’est pas pour déplaire aux leaders occidentaux qui voient en MBS une nouvelle Arabie, loin du conservatisme religieux, et sur qui il est possible de miser dans la région. Suite à sa rencontre avec le prince héritier en mars, la Première ministre britannique Theresa May salue « un projet ambitieux de réforme interne visant à créer une économie florissante et une société dynamique », avant de mentionner également « les récentes réformes en Arabie saoudite, notamment en ce qui concerne les femmes assistant à des manifestations sportives et au cinéma et étant légalement en mesure de conduire à partir de juin ».

« Moi, je ne sais pas tout, je ne suis pas dirigeant de l’Arabie saoudite et je ne connais pas assez intimement sa société », avait déclaré pour sa part le président français Emmanuel Macron après le passage de trois jours de MBS à l’Élysée, en avril. « Je sais une chose, c’est que s’il y a une chance que son projet réussisse, c’est la responsabilité de la France de l’accompagner et donc de lui dire : “Vous avez déjà beaucoup fait pour les femmes dans votre pays. Il y a encore énormément à faire” », avait-il ajouté. La rencontre est d’autant plus importante que la première fois que les deux hommes s’étaient rencontrés, quelques mois plus tôt, était lors du tourbillon provoqué par l’affaire Hariri. Arrivé en urgence à Riyad en novembre 2017, l’intervention du président français a permis de désamorcer la crise entre le royaume et le Premier ministre Saad Hariri, accusé par Riyad d’être trop indulgent à l’égard du Hezbollah. Retenu contre son gré dans la capitale saoudienne, il est contraint de démissionner de son poste dans une allocution télévisée avant de pouvoir finalement rentrer à son poste à Beyrouth.

Récemment, au sommet du G20 à Buenos Aires, plusieurs journalistes de l’AFP ont pu distinguer des bribes du dialogue en anglais, couvert par le bruit ambiant et des annonces au haut-parleur des organisateurs du sommet, entre Emmanuel Macron et MBS, mais sans pouvoir dire à quoi exactement ces paroles font référence : « Ne vous inquiétez pas », dit le prince. « Je suis inquiet », répond Emmanuel Macron. « Vous ne m’écoutez jamais », lance aussi le président français. « Bien sûr que j’écouterai », rétorque le prince héritier saoudien.


(La survie de MBS est loin d’être menacée, le commentaire de Yezid SAYIGH, chercheur principal au Carnegie Middle East Center)


Silence occidental

Un événement qui aurait pu mettre la puce à l’oreille du côté occidental sur les méthodes utilisées par Riyad pour faire taire toute voix dissidente. En même temps que l’épisode Saad Hariri, des purges sont réalisées contre des Saoudiens aux positions vues comme trop dérangeantes pour la monarchie. Retenus dans le Ritz-Carlton de Riyad, de nombreux détenus, accusés de corruption, se voient contraints de débourser des sommes faramineuses à l’État saoudien, d’autres doivent porter des bracelets électroniques ou sont interdits de sortie de territoire. Suite aux événements de novembre 2017, l’atmosphère devient de plus en plus tendue dans le pays, alors que les opposants restés en Arabie saoudite cherchent à quitter le royaume.

Les méthodes saoudiennes surprennent du côté occidental, mais pas suffisamment pour provoquer une indignation internationale alors que les intérêts en jeu sont multiples. Le dauphin saoudien sait si bien se vendre à l’étranger que les atteintes en matière de droits de l’homme au niveau local et l’intervention d’une coalition arabe menée par Riyad et Abou Dhabi au Yémen depuis 2015 sont presque passées sous silence par les dirigeants occidentaux. Les ONG tirent un peu plus la sonnette d’alarme cette année lorsque sept activistes œuvrant en faveur des droits des femmes sont arrêtées en mai, soit à peine un mois avant l’entrée en vigueur de l’autorisation de conduire pour les femmes. Les personnes arrêtées sont accusées d’avoir « tenté de porter atteinte à la sécurité et à la stabilité du royaume (…) et de saper l’unité nationale » et d’avoir eu « des contacts suspects avec des parties étrangères », selon un porte-parole des services de sécurité saoudiens cité par l’agence de presse saoudienne SPA. Le geste met en lumière la volonté du prince héritier de mater tout discours déviant de celui du leadership saoudien pour conserver son image de réformateur.

Pendant ce temps, Riyad affiche fièrement ses réformes applaudies aux quatre coins du monde. Mais en août, la répression interne s’intensifie un peu plus alors que le parquet saoudien requiert la peine de mort contre cinq militants des droits de l’homme. Ils sont accusés, entre autres, d’avoir protesté dans la région de Qatif, à majorité chiite, et « chanté des slogans hostiles au régime ». Plus tôt dans le même mois, le royaume avait expulsé l’ambassadrice canadienne à Riyad et gelé ses relations commerciales avec Ottawa suite à l’appel de la diplomate à « libérer immédiatement » les activistes des droits humains retenus par la justice saoudienne. Le silence du côté occidental est presque assourdissant, chacun semblant vouloir d’abord préserver ses intérêts stratégiques avec la puissance saoudienne.


(Lire aussi : Mohammad ben Salmane, un prince isolé mais puissant)


Immunité royale

Paraissant intouchable, MBS continue sur sa lancée dans sa chasse aux dissidents, ne se doutant pas de l’ouragan qu’il va provoquer. L’assassinat de l’éminent journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul le 2 octobre est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Célèbre voix critique de Riyad au sein de l’establishment saoudien, M. Khashoggi publiait notamment ses écrits dans le quotidien américain Washington Post qui trouvaient un écho dans la capitale américaine. Très vite, les regards se tournent vers le prince héritier et tout type de rumeurs circulent quant à l’organisation de la sordide opération, alors que les différents éléments sont distillés au compte-gouttes par les agences de presse turques.

L’affaire ressemble à une bombe à fragmentation qui secoue tout le royaume. Le revers que subit l’image de MBS est violent et les condamnations du côté occidental se multiplient. La face sombre du dauphin éclate au grand jour. Il apparaît non seulement comme un autocrate 2.0 dans le monde arabe, mais en plus comme un dirigeant peu fiable, qui nuit à l’image du royaume dans le monde. C’est la fin du mythe du jeune modernisateur.


(Lire aussi : Pourquoi l’Occident ne peut pas divorcer de l’Arabie saoudite)


Mais pas la fin, pas tout de suite en tout cas, de son ascension politique. Bénéficiant de l’appui de Donald Trump, qui estime que les preuves de l’implication de MBS dans l’assassinat de Jamal Khashoggi ne sont pas suffisantes, contredisant ainsi les conclusions de la CIA à ce sujet, et de celui son père, le prince s’accroche à son pouvoir. Il se permet d’humilier une nouvelle fois Saad Hariri à Riyad, ironisant à ses côtés devant une salle comble que « le Premier ministre est en Arabie pour deux jours, j’espère qu’on ne dira pas qu’il est retenu en otage ». Il se permet aussi, quelques semaines plus tard, de faire son come-back sur la scène internationale, marqué par une accolade virile avec Vladimir Poutine, symbole d’un nouveau monde où les autocrates se sentent désormais en position de force.

MBS a la main sur l’appareil du pouvoir saoudien. Mais la crise a fait remonter des tensions au sein de la famille royale, et les Occidentaux sont de moins en moins prêts à fermer les yeux sur ses dérives. Les sénateurs américains ont voté deux résolutions « symboliques » le 17 décembre, la première appelant au retrait des forces américaines du Yémen et la seconde estimant que « MBS est responsable du meurtre » de M. Khashoggi.

2019 pourrait ressembler à une opération reconquête pour MBS. Ou à la chute du plus puissant des leaders arabes.


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L’azuréen

Le monde a besoin de justice et d’hommes et de femmes justes . Cet homme représente tout le contraire....

Bustros Mitri

Le congrès avec les démocrates majoritaires , depuis quelques jours à la chambre des représentants, n’a pas dit son dernier mot.
A suivre.
En attendant le cinéma continue à Ryad: condamnations à mort, limogeages, tous les fusibles sautent ( en apparence) pour sauver le vrai responsable . On ne sait même pas à ce jour ou est le corps ( ou les morceaux de corps) de Khashoggi, alors que ceux qui l’ont
dépecé sont connus. Personne ne sait rien de l’instruction, confiée à ceux qui obéissent aux commanditaires eux-memes...à part les gros titres distillés par les autorités saoudiennes, destinées à montrer qu’elles frappent d’une main de fer!
RISIBLE.

Gebran Eid

L'ARGENT FAIT TRIOMPHER L'INJUSTICE. C'EST CE QU'IL VIENT NOUS PROUVER LE MONDE POLITIQUE PRESQUE PARTOUT DANS LE MONDE, CONCRÈTEMENT PAR LA BOUCHE DE TRUMP. LA JUSTICE S'APPLIQUE AISEMENT SUR LES PAUVRES GENS. PLUS T'ES PAUVRE ET T'AS PAS DES RELATIONS, PLUS FACILEMENT T'ES CONDAMNÉ. MÊME DES FOIS INNOCENT QUE TU SOIS. T'ES ARRÊTÉ ET JETÉ DANS LES PRISONS. PLUS T'ES RICHE, PLUS T'ES RESPECTÉ ET PROTÉGÉ. AU LIBAN PAR EXEMPLE, LES JUGES CORROMPUS PROTÈGENT LES VOLEURS DE TERRES QUI PAYENT. OÙ EST CE QU'ELLE EST LA JUSTICE ? ON M'A PAS LAISSÉ UN SEUL MÈTRE D'HÉRITAGE PAR MON ABSENCE À L'ÉTRANGER PAR DES FAUX PAPIERS , DES FAUSSES PROCURATIONS ETC...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL A POURTANT ET MALGRE TOUT PASSE LE CAP DE LA BONNE ESPERANCE !

Sarkis Serge Tateossian

Le monde vacille...l'occident est trop fébrile et avec l'arrivée de Trump les démocraties se sont affaibli.

Il y a danger.

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