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Liban

Last Christmas

Carte du tendre
22/12/2018

Au passage du cortège, on devrait entendre un concert de klaxons, les hurlements grésillants des animateurs dans les enceintes et une musique tonitruante, Jingle Bells de Sinatra ou quelque chose du genre : il y a un important sponsor à satisfaire. On devrait aussi entendre les cris surexcités des spectateurs réclamant un cotillon, les applaudissements, les rires enthousiastes devant la manne bon marché… Mais tout ce qu’on entend, ce sont les basses du destin en marche. En vérité, cette fête de la Nativité annonce le crépuscule, et ce défilé est une procession funèbre : nous sommes à Hamra à la veille de Noël, mais pas n’importe quel Noël : celui de 1974, le dernier avant l’hiver nucléaire.

Cette photo n’est pas sans rappeler celle du défilé britannique objet de notre article du 12 mai 2018. Il s’agissait aussi d’une célébration, mais alors que celle-là annonçait la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, celle-ci sonne le tocsin de l’âge d’or libanais. En un sens, elles se situent toutes les deux aux antipodes d’une phase entre parenthèses : celle du printemps 1945 ouvrait la période de l’indépendance et des « trente glorieuses », celle-ci la referme pour de bon.

Décembre 1974. Les « Champs-Élysées de Beyrouth » sont à leur apogée : étouffée dans un centre-ville étriqué, moisissant et passé de mode, la capitale s’est étendue depuis une dizaine d’années vers l’ouest, la vague de modernité engloutissant tour à tour Aïn el-Mreissé, l’Université américaine puis Ras-Beyrouth, promus quartiers généraux du cosmopolitisme beyrouthin. Dans un canyon d’immeubles aux lignes géométriques sixties et seventies, une vieille guimbarde s’avance ; elle est ce qui reste de nos années vingt, un tacot sale et poussiéreux dont les fonctions se résument, selon toute vraisemblance, à l’apprentissage de la conduite et aux célébrations de dixième catégorie.

Car en voilà une, de célébration minable, et une belle : le kitsch le dispute au ridicule et la mode masculine des années 1970 n’arrange rien : pattes d’eph, talons baroques, vestes à grosses rayures, cheveux et favoris en bataille, moustaches révolutionnaires latino-américaines qui vous donnent l’air menaçant, surtout si vous souriez. On aurait apprécié une présence féminine pour « humidifier l’atmosphère », comme on dit vulgairement, mais non, la testostérone est omniprésente. Même les enfants ont disparu, et pourtant, c’est leur fête ; quelle étrangeté, on dirait un 1er mai syndical, et n’était la publicité entourant une espèce d’ours blanc mal léché, un père Noël famélique qui agite une cloche comme un forcené et deux tarbouches mimant vaguement le Libanais de base, on se serait cru à une de ces démonstrations de force d’organisations paramilitaires, de plus en plus nombreuses… D’ailleurs, l’uniforme d’un spectateur à l’extrême droite ne fait pas de doute, il s’agit d’un militaire, on se demande ce qu’il fait là sans arme mais avec ses lunettes d’intello du Quartier latin; veille-t-il à l’ordre public sans le montrer tout en le montrant ? Il symbolise à lui seul toute l’ambiguïté et tout l’inconfort de l’État libanais à cette époque-là.

Papier glacé, grand format sans cadre, dégradés de gris d’une inexprimable tristesse, noirs profonds comme le spleen, mode seventies à outrance, tout dans ce tirage de photojournaliste annonce la guerre et les terribles images qui vont rythmer notre quotidien dans moins de quatre mois. Même le pick-up qui suit, entièrement recouvert d’un visuel publicitaire, est percé de petits hublots qui ressemblent à des meurtrières. L’année suivante, des voitures seront recouvertes d’épaisses tôles d’acier exactement de la même manière pour tenir lieu de blindage avant que les miliciens ne finissent par faire main basse sur les véhicules des FSI et de l’armée.

Penser que cette même rue de Hamra vit sa dernière année de normalité, que les orgueilleux magasins Amatoury devant lesquels passe le cortège vont bientôt disparaître, que tout le tissu social va se déchirer, que Beyrouth sera coupée en deux et que les marchands des souks dévastés vont tenter de vendre ce qu’il leur reste de stocks sur ce même trottoir que l’on aperçoit à droite, et tout ceci dans moins d’un an, donne tout simplement le vertige et une idée de la volatilité de notre misérable bout de terre. Et parce qu’il faut se regarder courageusement dans un miroir pour affronter la réalité, à l’heure où nous sommes à nouveau à la croisée des chemins dans l’esquif sans gouvernail qui nous sert de pays, souvenons-nous de ce mois de décembre 1974. L’absence de femmes et d’enfants était peut-être un signe avant-coureur, comme aujourd’hui celle de nos jeunes qui ne viennent plus que pour les fêtes.

Joyeux Noël quand même : terre de miracles, le Liban pourrait bien, contre toute attente, être capable du meilleur au moment où l’on s’y attend le moins.


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