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Liban

Dans l’intimité de Beyrouth

La carte du tendre
10/11/2018

Ce négatif sur plaque de verre est une des pièces maîtresses de notre collection. Au-delà de sa valeur historique, puisqu’il dévoile le chantier de ce qui va devenir quelques années plus tard un des bâtiments les plus emblématiques du Beyrouth des années trente, il nous fait pénétrer dans le quotidien, quasiment intime, de la vieille ville et de ses habitants en pleine activité. Des Beyrouthins saisis sur le vif tels des Pompéiens par la soudaineté du Vésuve argentique, figés en plein mouvement, et c’est pour nous une forme de voyeurisme tant de détails personnels, il y a un livre à écrire sur un instantané pareil, on ne sait plus par où commencer tant il en émane des bruits des ombres des poussières et des lumières, du vacarme du tramway à la rumeur de la foule en passant par le claquement des sabots sur les pavés de basalte.

Le contexte historique est fascinant : le mandat vient d’être établi par la Société des nations. Pour les Français, Beyrouth se doit d’être la vitrine de leur puissance au Levant. Ils héritent d’une tabula rasa urbaine, marquée par les démolitions massives de la vieille ville que les Ottomans avaient initiées en 1915 ;

ils vont en profiter pour tracer des axes haussmanniens en tranchant dans le vif. Le centre commercial va donc s’organiser autour de trois percées : deux nord-sud (rues Allenby et Foch) croisant une est-ouest (rue Weygand). Nous sommes ici à l’exacte intersection entre la rue Foch – qui part à droite – et la rue Weygand – dans l’axe du photographe, qui se tient probablement sur une terrasse du Petit Sérail. À gauche, l’on aperçoit l’entrée de souks qui seront miraculeusement préservés jusqu’en 1975.

À la tête de cette ville devenue capitale du Grand Liban, la Municipalité doit marquer sa présence et son prestige. Elle acquiert par expropriation les terrains que l’on aperçoit à droite, et, grâce à un crédit octroyé par une banque française, décide d’ériger à cet endroit un magnifique palais municipal de style néomauresque dessiné par Youssef Aftimos. Le bâtiment sera inauguré en 1927 : selon toute vraisemblance, le cliché doit dater de 1922 ou 23. Pour la petite histoire, les ayants droit, dont les indemnités devaient être couvertes par les loyers des magasins situés au rez-de-chaussée, ne recevront finalement leur dû que vingt ans plus tard…

À présent, laissons un regard gourmand déguster la scène, car c’est là le beurre de cette lanterne magique : sur les rails qui parcourent la rue Weygand avance un tramway, c’est du reste l’axe principal de circulation de ces véhicules qui constituent le seul transport en commun dans la ville. En y regardant de plus près, un petit clandestin est pris en flagrant délit : il s’accroche à la porte arrière gauche de sorte à ne pas être vu du wattman ;

il n’y a pas d’âge pour apprendre à resquiller. Ce tram, qui avance vers Bab Edriss, va bientôt rejoindre un fiacre, on imagine les manœuvres et le ralentissement, deux siècles en dispute, la clochette qui tintinnabule à tout-va couvrant les hennissements, les invectives qui fusent entre cocher et wattman sous les regards médusés des voyageurs.

Un autre tram vient vers nous, devancé par une auto. Combien de personnes transportent ces rares véhicules ? Sans doute bien moins que les piétons qui circulent à gauche. Ce ne sont pas quelques chalands, c’est une foule qui se presse là à l’ombre des échoppes, car dans le Beyrouth des années folles, l’on va essentiellement à pied.

Dans ce peuple bigarré il y a de tout, du couple d’Européens en tenue immaculée sous leur éternel casque colonial, aux musulmanes entièrement voilées. Mais la plupart des badauds sont des hommes, de nombreux petits ouvriers en sarouel et tarbouche, comme ceux qui travaillent vaguement au chantier municipal munis d’une pelle : à ce rythme on inaugurera l’hôtel de ville en 2027. Les ombres verticales indiquent que c’est midi durant la belle saison, mai, juin, juillet, la chaleur pousse les passants vers les ombres des bâtiments. Certains ont été s’approvisionner en pain au furn du coin, tout à gauche, et en rapportent à leurs camarades. Tout le monde avance couvert, le tarbouche est de mise, quelques rares canotiers marquent l’occidentalisation en marche, la ville qui s’étire là devant nous est en pleine métamorphose et l’on se prend à admirer l’œuvre de la puissance tutélaire : très vite, ce même paysage va radicalement changer, le vaisseau amiral de la Municipalité marquant le coup d’envoi d’une architecture qui va faire de Beyrouth un joyau en quelques petites années.

À compter de cette date, des milliers de photos vont être prises de ce même point de vue et les cartes postales en feront un de leurs lieux de prédilection. Weygand, Bab Edriss, l’Automatique, la mosquée Omari et la Municipalité, autant de noms qui feront la légende d’un croisement autour duquel s’est cristallisée la nostalgie du Beyrouth de nos parents.


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Sarkis Serge Tateossian

Une photo d'une valeur inestimables.

Stes David

Belle photo du temps qu'on allait vers la boulangerie et recevait le pain sans sac en plastique ... Ca serait une bonne affaire d'interdire les sacs plastique à usage unique et d'aller chercher le pain comme le monsieur sur la photo.

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