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Liban

Le rocher de Kémal

Carte du tendre
24/11/2018

Il se tient en équilibre précaire sur un rocher de calcaire gris né dans la tragédie, comme lui. Un promontoire formé sous la mer durant des millions d’années, avant d’être soulevé à des centaines de mètres d’altitude par l’Afrique qui nous rentre dedans sans état d’âme, puis sculpté en tenture minérale par des millénaires d’intempéries qui finiront pas le rendre à la mer… Et la boucle sera bouclée.

Notre jeune filiforme est lui aussi le produit d’une histoire chaotique qui finira par le dévorer. Pense-t-il, au moment de s’asseoir sur ce rocher pour immortaliser un instant de cette violence tectonique, à l’éphémère supériorité de l’homme sur les éléments? Croit-il pouvoir ralentir la terrible course du destin en décidant de pleinement apprécier cet instant-là ? Le temps d’y penser, il est déjà trop tard.

De cette milliseconde, il reste cette image : la journée est splendide et le soleil dore un paysage pétrifié. Notre personnage qui flânait a aperçu cette éminence plantée au milieu d’un amphithéâtre minéral et a décidé d’y méditer. Sans doute a-t-il demandé à l’ami qui l’accompagnait de le prendre en photo ; il a dû grimper tant bien que mal et, étant parvenu à trouver une assise précaire, il s’est découvert et a posé son chapeau « quatre bosses » à côté de lui. Oui, c’est bien celui de Baden-Powell, le père du scoutisme, et notre homme ajoute même la croix scoute à sa signature. Le message n’est pas innocent : c’est un couvre-chef d’éclaireur, d’aventurier, d’explorateur. C’est tout le curieux contraste de notre personnage : esprit téméraire, presque inconscient, pose-photo qui pourrait lui coûter, au mieux, un tibia et à sa famille, au pire, une interruption de dynastie, mais tenue plus que conservatrice, terme honni, chemise de ville blanche sur pantalon brun ; il ne manque plus que la veste et la cravate, heureusement qu’il fait trop chaud. Bien sûr, il y a les improbables sandales blanches pour briser le conformisme ; en revanche, elles sont portées sur des chaussettes brunes, une hérésie de nos jours, mais nous sommes dans les années trente, ne faisons pas de jugements anachroniques.

Les cheveux soigneusement coiffés avec la raie à gauche qu’il gardera toute sa vie lui donneront, avec ce regard à la fois inquisiteur et inquiet, l’air d’un éternel adolescent insatisfait. Visage glabre en lame de couteau pas encore barré par la moustache de rigueur, mains en trépied pour assurer l’équilibre, posture déjà tournée à gauche, il se prénomme Kémal, à la française ou même à la turque, et dédicace la photographie comme suit : « À mon cher Camille, d’un ami sincère et dévoué qui lui souhaite la joie ici-bas et le bonheur dans l’autre. 20 octobre 1937. » Un mercredi. Comme le jour de son assassinat.

Il n’a pas beaucoup changé physiquement dans les années qui ont suivi, c’est l’avantage des nerveux passionnés, mais la date de ce cliché est remarquable : en octobre 1937, Kamal Joumblatt, né le 6 décembre 1917, a 19 ans, bientôt 20. Son père a été tué lorsqu’il en avait quatre. Il vient de terminer sa scolarité et s’apprête à passer deux ans à la Sorbonne, à Paris. Ce seigneur féodal y découvrira le socialisme, au moment où le Front populaire gouverne la France à l’avantage des classes laborieuses : c’est l’époque des congés payés. C’est donc une année charnière pour lui. On connaît la suite, elle appartient à l’histoire, et dans 40 ans – encore une année en 7 et même deux, 1977 – ce Don Quichotte qui voudra déplacer des montagnes, ce jeune rêveur sera assassiné dans le Chouf, sa région natale, sur une route aussi tortueuse que l’histoire de son pays et dans un décor pas très différent de celui-ci, un crime abject qui provoquera un des innombrables massacres confessionnels de la guerre du Liban.

Mais vivons l’instant, comme l’enseignent les philosophies orientales qu’il épousera plus tard : Kémal goûte au bonheur d’une excursion avec son ami Camille, à qui il dédicacera cette photo envoyée de Paris. Qui est Camille ? Sans doute un de ses meilleurs amis d’enfance, Camille Aboussouan, deux ans plus jeune, inséparable camarade de Saint-Joseph de Antoura, futur avocat, diplomate, écrivain, auteur de la première traduction du Prophète de Gibran et conservateur du musée Sursock dans les années soixante et soixante-dix. Entre le « conservateur » et le progressiste, l’amitié ne se démentira jamais, malgré la cruauté des événements et les insondables failles qui vont séparer les communautés libanaises. Kémal et Camille, puissent ces quelques lignes rendre modestement hommage à votre belle amitié, maintenant que vous voilà réunis.

Avant d’écrire l’histoire, nos grands hommes ont été de jeunes garçons que réjouissait une marche à deux dans la nature et qui savaient goûter au bonheur simple d’une pose au soleil d’automne sur des rochers millénaires. C’est ainsi que se forge l’amour de la patrie, au contact d’une terre qu’on arrose de son sang.


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MELKI Raymond

Cher Monsieur Boustany,

C'est avec grand plaisir que je lis vos
commentaires sur les photographies et cartes
postales du Liban d'avant 1975 !

A l'occasion de ce "Rocher de kamal ", permettez-
moi de rectifier ce qui a rapport à la première
traduction du Prophète de Khalil Gibran, faite non
pas par le regretté Me Camille Aboussouan, que
j'ai bien connu,mais par Madeline Mason-Manheim
( 1908-1990) dont la traduction parue à Paris en
1926, aux éditions Sagittaire.
Dr Raymond Melki

Marionet

Eh bien, c'est bien dommage que ce personnage n'ait pas su (pu?) se hisser à la hauteur de son promontoire.
La photo est belle et l'article la magnifie mais comment oublier que ce "personnage de roman" fut l'un des parrains de la guerre. On efface tout et on recommence?

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