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Liban

En panne à Sarafand

La Carte du Tendre
29/10/2018

Les progrès technologiques nous ont ouvert un accès inespéré à des sources autrefois inaccessibles : celles des descendants de militaires français en poste au Liban durant le mandat. L’ancêtre disparu depuis suffisamment longtemps, ses lointains héritiers se dépêchent de brader des documents pour eux sans réelle valeur, mais pour nous autres Libanais inestimables.

Il en a ainsi fallu des innovations pour que cette photographie nous parvienne du fin fond d’une vieille cantine oubliée dans une cave de province : la vulgarisation de la photo, l’album-souvenir, internet, les sites d’enchères et les paiements en ligne, le transport aérien et j’en passe. Il a aussi fallu la chute de l’Empire ottoman et l’établissement du mandat français sur le Levant. Et puis qu’un soldat en poste à Beyrouth en 1923 joue au photographe amateur.

Cet inconnu a séjourné au Liban à la même époque que Maurice Villaire dont nous avons déjà exposé des clichés, et comme celui de son camarade, son album est un petit trésor. Passionné d’automobile, il en a photographié plusieurs lors de son séjour dans notre pays, dont celle-ci. Un beau jour, cet apprenti reporter se retrouve sur la route du sud pour un voyage tout à fait insolite : une mission en Palestine, alors sous mandat britannique. Qu’allaient-ils donc y faire, ces militaires français, avec leurs uniformes, leurs casques coloniaux et leur superbe ? Mystère ? Pas si vite : celui de gauche porte des documents à la ceinture, peut-être une missive envoyée au commandement de Sa Majesté en Terre sainte.

Cette photo est prise durant ce voyage. La légende soigneusement calligraphiée indique En panne entre Saida et Tyr. Que l’on pardonne donc à notre imagination romanesque de situer le théâtre de cette panne à Sarafand, l’ancienne Sarepta phénicienne : tant qu’à faire exotique, autant que ce soit avec panache.

Sous un soleil que l’on devine férocement déterminé, nos quatre mousquetaires (le quatrième est derrière la caméra) se tiennent debout devant un tacot dont on imagine mal qu’il puisse jamais atteindre un lieu aussi reculé que Saint-Jean-d’Acre, à 115 kilomètres du parc auto de Ras Beyrouth, son point de départ : ils en rapporteront pourtant de belles images. Si l’on compte une vitesse folle – comme ces années-là – de 25 km/h, il faut cinq bonnes heures de traversée sur une route de terre battue et chaotique, plus adaptée aux bourriques qu’aux Michelin ; une torture chinoise pour ces mécaniques primitives et pour les vertèbres de nos voyageurs. Que la guimbarde soit tombée en panne à Sarafand n’étonnera donc que par le fait qu’elle ait tenu jusque-là.

Mais cela n’est pas encore le clou du spectacle et sa plus grande énigme. La photographie a subi les outrages du temps mais l’on voit bien qu’il y a un détail étrange, là, juste au milieu. Entre nos militaires qui pointent le menton et exhibent une santé qui respire son soldat européen bien nourri, la tête protégée par l’inévitable couvre-chef utilisé aux quatre coins de l’empire, il y a un intrus si noir que l’on distingue à peine son visage, penché sur le capot ôté de l’auto, un personnage tout à fait secondaire qui pourrait être au contraire le principal, et si nos préjugés ont vite fait d’établir une hiérarchie entre les acteurs de cette scène, il se peut bien que ce dadais dégingandé soit en réalité celui par qui viendra le salut. Si dominants soient-ils, surtout celui du milieu avec ses lunettes de chauffeur et sa moustache sévère, nos militaires attendent d’être secourus et ils ont tout intérêt à montrer patte blanche au mécanicien noir. Ah, la dictature des petits métiers.

Qui est-il donc, ce jeune débraillé penché sur le moteur de l’auto ? Un autochtone à tarbouche? Un mécano d’origine africaine rattaché à l’armée française ? Et comment expliquer dans ce cas son allure misérable et qu’ils aient tenu à cinq dans un véhicule si petit, à supposer qu’ils emmènent le dépanneur avec eux ? Et s’il s’agit d’un simple habitant de la région venu à la rescousse, comment nos militaires en vadrouille ont-ils pu tomber, à Sarafand, véritable trou perdu à cette époque-là, sur quelqu’un qui puisse les dépanner? D’où a pu venir le miraculeux secours ? Notre photographe n’a pas donné d’autres explications ni mentionné cet ange gardien plongé dans le cambouis et dont l’expression à cet instant n’inspire malgré tout pas bien confiance quant à la résolution rapide de l’ennui technique.

Libres comme des braconniers mais prisonniers d’une panne stupide, nos conquérants se retrouvent donc, pour l’éternité, coincés à Sarafand avec leur auto en panne et le mystère de ce mécanicien dont l’intervention divine doit leur permettre de porter une lettre en Terre promise.

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Stes David

La plaque d'immatriculation donne une indication avec la double numération que la photo est prise au Liban ... Dommage peut-etre que la nouvelle plaque introduit un siècle plus tard ne contient plus de chiffres en double numération ...

Sarkis Serge Tateossian

Passionant à tout point de vue.

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