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Liban

Le Liban s’associe, mais avec des réserves, au pacte mondial sur les migrations de l’ONU

Conférence internationale

Les défenseurs des droits de l’homme dénoncent le manque de sérieux des autorités à l’égard du dossier des travailleurs migrants.

11/12/2018

Le 70e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme a été marqué hier par la proclamation orale, à Marrakech, au Maroc, du pacte mondial des Nations unies sur les migrations, devant 150 pays réunis en conférence intergouvernementale, lors de l’assemblée générale. Un pacte également approuvé par le Liban, représenté par son ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil. Ce pacte non contraignant pour les États, également qualifié de « doux », qu’il faut distinguer du pacte mondial sur les réfugiés, entend aider les pays hôtes à faire face aux migrations. Invitant au respect des droits de l’homme, des femmes et des enfants, il interdit les détentions arbitraires, tout en prônant le respect de la souveraineté nationale. C’est en bref, un signe de l’engagement des États à appliquer certaines valeurs.

À cette conférence qui prend fin aujourd’hui, le Liban était donc représenté par son ministre des Affaires étrangères, accompagné de l’ambassadeur du Liban au Maroc, Ziad Atallah, de la représentante du Liban auprès du Conseil de sécurité à New York, Amal Moudallali, de son chef de cabinet, Hadi Hachem, et de la conseillère aux Nations unies, Farah Siblini. Quelle est la position libanaise sur ce pacte, et qu’implique son adoption pour le pays du Cèdre qui héberge plus d’un demi-million de travailleurs migrants et dont la diaspora à l’étranger atteint 14 millions de personnes ?


(Lire aussi : La Syrie plus sûre que les pays hôtes des réfugiés, affirme l'ambassadeur syrien au Liban)


Bassil pour un retour « sûr et définitif des déplacés syriens »

Lors de son allocution, qu’il a prononcée hier après-midi, Gebran Bassil a observé que « le pacte mondial sur les migrations est non contraignant ». Il a insisté sur la nécessité « de faire la distinction entre les deux pactes sur les migrations et les réfugiés », et de « respecter la souveraineté des États ». Rappelant « le fardeau » que représentent les réfugiés palestiniens et syriens pour le Liban, lequel n’est pas signataire de la Convention de 1951 sur les réfugiés, il a invité « la communauté internationale à partager ce fardeau avec le pays du Cèdre ». Et s’est prononcé « pour un retour sûr et définitif dans leur pays des déplacés syriens venus en masse au Liban ». « Le Liban est fier de sa diaspora et de ses émigrés qui n’ont jamais mendié, mais réussi à donner le meilleur. Et pourtant, il croule sous le poids des déplacés et des réfugiés qui n’ont su que prendre, sans jamais rien donner », a-t-il conclu.

Expliquant la position libanaise officielle, une source diplomatique qui préfère garder l’anonymat affirme à L’Orient-Le Jour que le Liban s’est associé à l’approbation du pacte mondial sur les migrations, « dans l’objectif de présenter une approche équilibrée entre sa priorité nationale de préserver les intérêts de la diaspora libanaise à l’étranger et la nécessité de réglementer la présence légale des travailleurs migrants au Liban ». Il a toutefois « émis des réserves », la première étant liée à l’article 4 du texte, qui fait référence au respect des droits humains. Cette réserve appelle « à faire la distinction entre réfugiés et migrants, chaque catégorie ayant son pacte ». Et rappelle que « le Liban n’est pas un pays refuge, car il n’a pas signé la Convention de 1951 sur les réfugiés ni son protocole annexe ». La source tient aussi à mettre en exergue le fait que le pacte mondial sur les migrations est « non contraignant, qu’il est tenu de respecter la souveraineté nationale, et ne peut donc être en contradiction avec la structure constitutionnelle et légale des pays ».

La seconde réserve libanaise est liée à l’approche sur « l’intégration totale » des migrants dans les pays hôtes, évoquée dans plusieurs articles du pacte mondial sur les migrants. « Le Liban ne peut leur proposer d’intégration totale, ni de naturalisation, précise la même source diplomatique. Il poursuit juste ses efforts pour améliorer les conditions de travail des communautés migrantes. » Dans ce cadre, « toute facilitation de l’enregistrement de naissances n’implique en aucun cas que le droit de séjour ou à la nationalité libanaise seront accordés à ces nouveau-nés issus de migrants », précise-t-elle.



(Pour mémoire : Réfugiés syriens : Merhebi accuse Bassil de paralyser le travail de la commission ministérielle)


Plus d’un demi-million de travailleurs migrants

Cette position officielle n’est pas pour plaire aux défenseurs des droits de l’homme qui dénoncent le manque de sérieux des autorités libanaises dans la gestion du dossier des migrants. « Le Liban est particulièrement impliqué dans le dossier des migrants et des réfugiés, puisqu’il compte plus d’un demi-million de travailleurs migrants (employées de maison, ouvriers du bâtiment, travailleurs dans des stations d’essence, ouvriers agricoles, parmi lesquels des ouvriers syriens…), et près d’un million et demi de réfugiés, explique Charles Nasrallah, directeur et fondateur de l’association locale Insan, qui lutte pour les droits des migrants et des réfugiés, et dirige le réseau de la société civile arabe. Et pourtant, il ne prend pas au sérieux le contenu du pacte mondial sur les migrants. »

Le militant, qui s’est également exprimé à Marrakech, regrette à ce titre les propos d’un membre de la délégation libanaise « qui assurait que le gouvernement libanais applique effectivement toutes les dispositions du pacte ». « Or, nous savons bien que la politique pratiquée par la Sûreté générale à l’égard des migrants n’est basée ni sur le droit ni sur la loi, que des déportations forcées sont pratiquées lorsque les travailleuses ont des enfants ou qu’elles n’habitent pas chez leur garant », constate M. Nasrallah. « Le gouvernement libanais n’a d’ailleurs jamais considéré les dossiers des migrants comme une cause nationale », regrette-t-il, dénonçant « une politique arbitraire et non étudiée, qui accorde la priorité à l’agenda sécuritaire et aux intérêts politiques ». Et d’insister sur la nécessité que « tous les travailleurs migrants, travailleuses domestiques y comprises, qu’ils soient syriens, africains, asiatiques ou arabes, soient couverts par le code du travail ».

Aucune stratégie nationale

Même sévérité envers les autorités libanaises de la part du directeur de recherche de l’Institut Issam Farès de l’Université américaine de Beyrouth, Nasser Yassine. « Le gouvernement libanais n’a pas accompli le travail nécessaire concernant le pacte mondial sur les migrations, déplore-t-il. Il a aujourd’hui le devoir de se pencher sur le problème du système de garantie ou kafala qu’il applique à sa main-d’œuvre étrangère, et qui est particulièrement contraignant pour les employées de maison. » Il s’agit de réviser, avec la communauté internationale, les questions liées au lieu de résidence, aux procédures de séjour et de renouvellement, aux conditions de travail, au retour chez elles des travailleuses domestiques, estime M. Yassine. « Mais le Liban n’a mis en place aucune stratégie. »

Le professeur part du principe que « pour être crédible, un État doit adopter une politique locale claire ». Il constate en revanche que les groupes politiques maintiennent leurs positions, dans des objectifs bien précis. « Sans compter que non seulement il n’y a pas de volonté politique, mais il n’y a pas davantage de volonté de la part de la société libanaise », explique le chercheur. « La société ne veut pas voir les migrants. Elle est complaisante à l’égard des autorités, car elle bénéficie d’une main-d’œuvre à bon marché. Une main-d’œuvre qui n’est défendue que par une poignée de personnes et par la société civile. Sans compter que les autorités abondent généralement dans le sens des employeurs, en cas de conflit avec les travailleuses migrantes. » La preuve que le dossier n’est toujours pas prioritaire…



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Le point

Je pense que l'occasion était excellente pour économiser le prix des billets d'avion et de rester au pays. Ce pacte institutionnalise le droit des étrangers pour refuser de rentrer chez eux. Avec ou sans réserve, contraignant ou pas contraignant, le Liban a signé et a crée un précèdent inutilement. Même la Suisse n'a pas signé ce pacte!

Y-a-t-il eu un débat au parlement libanais pour décider de signer ou de ne pas signer?

Et puis les hypocrites qui critiquent le traitement des réfugiés par notre pays feraient bien mieux de la fermer. Dans quel pays au monde on accepte de licencier des citoyens pour les remplacer par des réfugiés sans papiers?

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