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Nos lecteurs ont la parole

L’espoir, Amal, la mémoire et moi !

Il est des prénoms qui portent en eux une promesse, comme si le vocabulaire pouvait, dans l’illusion de sa maîtrise, protéger la perte qu’il ne fait que nommer. Amal appartient à ces prénoms gracieux, fragiles et lumineux que l’on croit bardés de l’animosité, de la haine et de la bestialité.

Amal Khalil était une journaliste-reporter. Non pas dans l’exercice simple d’une profession, mais dans ce qu’elle a de plus exigeant, de plus vulnérable et de plus endurant. Amal appartenait à cette catégorie exceptionnelle de femmes et d’hommes qui choisissent d’affronter la réalité avec lucidité, de rapporter fidèlement des faits, d’en restituer les fractures, d’en porter la mémoire et ce, même lorsque le danger, apprivoisé par l’usure des jours, s’infiltre dans les replis du quotidien pour se confondre jusqu’à s’y fondre.

Amal n’était ni une abstraction commode ni une figure symbolique que l’on invoque pour mieux l’ensevelir dans l’oubli. Elle était une voix, incarnée, vibrante, invinciblement humaine. Et, c’est cette voix, précisément, que l’on a délibérément, lucidement, formellement condamnée au silence.

Tuer une journaliste n’est jamais un fait de guerre anodin, innocent et bénin. C’est une atteinte directe à la transmission, la diffusion et l’expansion de la vérité. C’est frapper, au-delà d’un individu, c’est fustiger la liberté de la presse elle-même, sans laquelle le monde s’enfoncerait dans l’opacité, la noirceur et l’obscurité. Il faut raconter le crime, le formuler, le révéler. Non pas pour céder à l’émotion facile, mais parce qu’exprimer, divulguer et rapporter un tel délit c’est résister, déranger et persévérer.

Les conventions internationales existent. Elles proclament la protection des journalistes, elles consacrent la liberté de la presse comme un droit fondamental. Et pourtant, entre ces textes et la réalité, il subsiste un écart vertigineux. Amal Khalil est tombée dans cet écart. Après son meurtre, il y eut un silence dense, un mutisme des instances, souvent contraintes par des équilibres politiques, une retenue des opinions, parfois saturées, parfois résignées. Un silence qui, à force de se répéter, finit par banaliser ce qui devrait révolter.

Amal Khalil a été tuée, encerclée.

Autour d’elle, la guerre s’abattait. Les détonations éclataient. Le sol tremblait sous des impacts sourds, comme un cœur affolé. L’air lui-même se déchirait, saturé de feu et de poussière. L’armée israélienne avançait pour la piéger. Alors Amal chercha un refuge. Une maison abandonnée. Un lieu sans vie mais qui offrit, pour quelques instants encore, l’illusion d’un abri. Dans ces conditions, l’espoir devient une nécessité. On s’accroche à ce qui reste, un mur fissuré, une porte entrouverte, un silence précaire. Amal était blessée. Elle appela les secours. Une première fois. Puis une autre. Et encore.

Dans cet espace clos, où chaque bruit extérieur est une menace, elle attendait. Espérer dans ces conditions périlleuses, c’est vivre une tension extrême, une lutte intérieure contre l’effondrement, la chute et l’écroulement. C’est s’obstiner à croire, malgré l’étau qui se resserre, que quelqu’un viendra, que l’appel déchirera le silence, que la vie, même vacillante, n’est pas encore finie.

Mais les secours ne vinrent jamais.

Et dans ce vide, plus assourdissant que le fracas lui-même, quelque chose s’est irrémédiablement rompu : une fracture nue, un bris intérieur, une déchirure béante. Il ne restera pour Amal alors qu’une question profonde comme une écorchure : pourquoi ?

Car dans cet intervalle infime en apparence, vertigineux en vérité, entre l’appel lancé et le silence qui lui répond, se joue l’essentiel : une vie tenue en suspens, livrée à l’attente d’une réponse qui se dérobe. Et cette attente, à mesure qu’elle s’étire, se corrompt, se transforme, se défait d’elle-même ; elle devient renoncement, puis abandon, puis lente disparition de l’espoir et douloureuse abolition d’Amal.

Puis vint le bombardement.

La maison, ce refuge précaire, cette tentative ultime de tenir encore, a été prise pour cible. Les murs ont cédé. L’abri s’est effondré. Ce qui devait protéger est devenu sépulture, tombe et sépulcre. Dans cette séquence, tout est dit. La traque, l’encerclement, l’appel sans réponse, et enfin la destruction. Il y a là une intensité tragique qui dépasse le seul cadre d’un conflit. Quelque chose qui interroge la hiérarchie des vies, la valeur accordée à ceux qui témoignent, la place réelle de la liberté de la presse dans un monde saturé de principes mais combien défaillant dans le respect de ceux-ci.

Et puis, il y a une absence. Celle de l’État libanais. Un État qui, dans son principe, devrait protéger ses citoyens, soutenir ceux qui informent, porter leur voix. Lorsque ce protecteur fait défaut, ce n’est pas seulement une défaillance admise : c’est une fragilisation du lien même entre l’individu et la communauté politique.

Amal venait du Sud meurtri du Liban. Ce Sud que l’on décrit trop souvent en termes stratégiques, oubliant qu’il est d’abord une terre marquée par les conflits, certes, mais aussi poinçonnée par une résistance acharnée torturée mais obstinée. Une région où l’on apprend à vivre avec l’incertitude, à reconstruire entre les ruines, à continuer d’espérer contre vents et marées.

Amal portait la dignité, la retenue et la fierté du Sud. Elle écrivait depuis cette proximité qui donne aux mots leur sens, leur assiduité et leur conscience. Mais raconter la vérité dans ces milieux n’est jamais neutre. C’est déranger. C’est révéler. C’est devenir une visée.

Et pourtant, malgré l’intimidation, les journalistes comme Amal continuent leur noble mission. Ils persistent parce que sans eux, il ne resterait que le récit des armes, une version cartésienne, sans contradiction, sans nuance, sans mémoire. Ils perpétuent leur héroïque devoir, parce que la liberté de la presse n’est pas un luxe réservé aux temps de paix, mais une nécessité indispensable dans les périodes de guerre. Et, lorsque ceux qui informent sont réduits à l’aphasie, ce n’est pas seulement une voix qui disparaît, c’est la réalité qui s’efface.

Amal Khalil appartient désormais à cette mémoire douloureuse des journalistes tombés sous le feu, à cette lignée encombrante des martyrs de la parole, mais aussi à celle des blessés, qui continuent de porter les traces de cette sale guerre.

Le sud du Liban continuera de porter ses cicatrices. La guerre continuera, sans doute, d’imposer ses logiques implacables. Mais tant qu’il restera des voix pour dire, pour écrire, pour témoigner, tout ne sera pas entièrement perdu. Amal n’était pas seulement un prénom. Elle était une promesse. Elle est devenue une mémoire.

Je pense à Amal et à tous les journalistes qui portent en eux la mission de nous informer, aux martyrs, aux blessés, et je me demande si nous saurons un jour être à la hauteur de ceux qui, comme Amal, ont cru que la vérité, même au seuil de la mort, mérite d’être racontée !

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes. 

Il est des prénoms qui portent en eux une promesse, comme si le vocabulaire pouvait, dans l’illusion de sa maîtrise, protéger la perte qu’il ne fait que nommer. Amal appartient à ces prénoms gracieux, fragiles et lumineux que l’on croit bardés de l’animosité, de la haine et de la bestialité. Amal Khalil était une journaliste-reporter. Non pas dans l’exercice simple d’une profession, mais dans ce qu’elle a de plus exigeant, de plus vulnérable et de plus endurant. Amal appartenait à cette catégorie exceptionnelle de femmes et d’hommes qui choisissent d’affronter la réalité avec lucidité, de rapporter fidèlement des faits, d’en restituer les fractures, d’en porter la mémoire et ce, même lorsque le danger, apprivoisé par l’usure des jours, s’infiltre dans les replis du quotidien pour se confondre...
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