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Culture

Pourquoi Soljenitsyne doit, aujourd’hui plus que jamais, être lu et relu

Anniversaire

Il aurait eu cent ans demain mardi 11 décembre. L’écrivain, historien, penseur, dissident et prix Nobel russe est sans aucun doute l’un de ces personnages qui ont su magiquement troubler la conscience de l’humanité. Retour sur un géant à travers quelques vérités caractérisant sa vie et des mots qui n’appartiennent plus qu’à lui.

10/12/2018

Alexandre Issaïévitch Soljenitsyne, né le 11 décembre 1918, a toujours eu l’ambition de devenir un écrivain. Depuis que, à 10 ans seulement, il a dévoré les quelque 1 500 pages de Guerre et paix de Tolstoï.

À sa mort, le 3 août 2008, le monde entier a célébré la vie, l’œuvre et les combats de l’homme qui était passé de paria à héros, de l’humiliation à la renommée littéraire, au cours d’une vie dont les souffrances et les victoires reflètent à elles seules les heurs et malheurs de la Russie du XXe siècle. 100 ans après sa naissance et dix ans après sa mort, l’un des patriarches de la liberté d’expression (droit essentiel célébré aujourd’hui avec le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme) doit être absolument (re)lu, et plus particulièrement par les jeunes générations. Voici pourquoi...


Goulag et cancer

Condamné à huit ans de labeur forcé pour avoir critiqué Staline, et compte tenu de sa formation de mathématicien, il est affecté à un institut de recherche secret – évoqué dans son roman Le Premier Cercle – puis, en 1950, dans des camps de travail de la steppe kazakhe, où il a été témoin de la brutalité derrière les slogans du socialisme soviétique. Libéré en 1953, il reste en relégation dans un village du sud du Kazakhstan, où il est atteint d’un cancer à l’estomac dont il se remet. En 1956, déstalinisation oblige, son exil intérieur prend fin, et l’année suivante est celle de sa réhabilitation. Le goulag et le cancer, deux terribles expériences qui restent le fondement et le moteur de l’œuvre d’Alexandre Soljenitsyne, en particulier ses trois chefs-d’œuvre littéraires et historiques : Une Journée d’Ivan Denissovitch, L’Archipel du goulag et Le Pavillon des cancéreux.

L’Archipel du goulag (ce dernier mot est le sigle de l’Administration générale des camps d’internement) est achevé en 1968. « Le cœur serré, je me suis abstenu, des années durant, de publier ce livre alors qu’il était déjà prêt : le devoir envers les vivants pesait plus lourd que le devoir envers les morts », a témoigné plus tard l’auteur.

227 anciens détenus ont aidé Soljenitsyne à édifier ce monument au déporté inconnu qu’est L’Archipel du goulag. Tous ces témoignages, Soljenitsyne les a reçus à la suite de la publication de son roman Une Journée d’Ivan Denissovitch, publié en 1962. Les deux premières parties, qui composent ce premier volume, décrivent ce que l’auteur appelle « l’industrie pénitentiaire », toutes les étapes par lesquelles passe le futur déporté : l’arrestation, l’instruction, la torture, la première cellule, les procès, les prisons, etc., ainsi que le « mouvement perpétuel », les effroyables conditions de transfert. L’Archipel du goulag n’est pas un roman mais, comme l’intitule Soljenitsyne, un essai d’investigation littéraire.

Le Pavillon des cancéreux, écrit en 1963-1966, se base sur l’expérience de l’écrivain lors de son traitement médical dans un service hospitalier d’oncologie à Tachkent (capitale de l’actuel Ouzbékistan) en 1954. Il y dresse le portrait d’une microsociété où des questions métaphysiques sont à l’origine de débats enflammés : qu’est-ce qui fait vivre les hommes ? Où s’arrête le droit de soigner ? Qui a le plus souffert entre les déportés et ceux qui ont dû mentir, tout accepter et ont perdu leur dignité pour rester libres ?

Les destinées humaines peuvent bien diverger, mais elles restent unies face à la mort et à la maladie.


Nobel et exclusion 
En 1970, l’Académie suédoise lui octroie le prix Nobel de littérature. Le dissident russe ne veut pas se rendre à Stockholm de peur de ne pas être autorisé à retourner en Union soviétique où il est assigné à résidence et où son œuvre, mise à l’index, circule clandestinement. L’écrivain est prêt à décliner la récompense et l’argent. Le discours qu’il aurait prononcé, il l’a écrit. « Quand on a épousé le monde, on ne peut plus lui échapper. Un écrivain n’est pas le juge indifférent de ses compatriotes et de ses contemporains. Il est le complice de tout le mal commis dans son pays ou par ses compatriotes » (« Le Cri. Le discours du prix Nobel », L’Express, septembre 1972).

Il ne pourra recevoir sa distinction qu’après avoir été déchu de sa nationalité soviétique et exclu d’URSS en 1974. Placé à bord de l’avion de l’exil, Alexandre Soljenitsyne se retrouve en Suisse. Seule sa stature internationale lui vaut d’échapper à la prison. Infatigable, il s’installe en 1976 dans le Vermont, aux États-Unis, et reprend un projet pharaonique entamé dans les années 1930 : La Roue rouge, saga sur la mise en place du système soviétique.


Droits de l’homme et peine de mort
Le 70e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme est célébré aujourd’hui lundi 10 décembre. « Les hommes n’étant pas dotés des mêmes capacités, s’ils sont libres, ils ne seront pas égaux, et s’ils sont égaux, c’est qu’ils ne sont pas libres », avait déclaré le plus célèbre des dissidents russes dans un discours prononcé à l’Université de Harvard en 1978. À méditer, d’autant plus qu’Alexandre Soljenitsyne s’est prononcé plusieurs fois en faveur de l’application de la peine de mort en Russie, estimant que cette punition est essentielle pour la préservation de la société et de l’État russes. Soljenitsyne la réclamait pour les terroristes et expliquait sa position en ces termes : « On parle beaucoup des droits de l’homme, mais on ne parle jamais des droits de la société dans notre pays, alors qu’elle mérite qu’on la défende… Si cent ou deux cents personnes dorment tranquillement dans un bâtiment et que des gredins le font sauter, personne ne parle des droits de ceux qui ont été tués. »


Terrible et réaliste
Dans ses ouvrages, on relève la cruauté parfois insoutenable des descriptions, l’extrême exigence de l’auteur vis-à-vis de lui-même et l’implacable rigueur du réquisitoire. Mais cette dureté est, heureusement, tempérée par la compassion, l’humour, le souvenir tantôt attendri, tantôt indigné. Dans son œuvre, l’écrivain mêle adroitement chapitres autobiographiques et longs paragraphes historiques. Une multitude de destins sont ainsi décrits avec minutie et réalisme. 


Monde et beauté
« Qui réussira à faire comprendre à une créature humaine fanatique et bornée les joies et les peines de ses frères lointains, à lui faire comprendre ce dont il n’a lui-même aucune notion ? » s’est demandé l’écrivain dans son discours du Nobel. « Propagande, contrainte, preuves scientifiques, tout est inutile. Mais il existe heureusement un moyen de le faire dans ce monde : l’art, la littérature. Les artistes peuvent accomplir, ce miracle. » Il croyait, comme Dostoïevski, que la beauté sauvera le monde.


L’anti-fake news
Soljenitsyne avait entrepris un combat inégal contre les forces de son temps pour mener à bien sa titanesque tragédie littéraire et historique. « À la fin de ma vie, je peux espérer que le matériel historique (...) que j’ai collecté entrera dans les consciences et la mémoire de mes compatriotes » (lors de la remise par le président Vladimir Poutine du prix d’État russe en 2007).

Si son œuvre est le miroir de la mémoire des autres autant que de la sienne, ses écrits dénonciateurs, et notamment L’Archipel du goulag, ont sauvé l’histoire de la Russie des mensonges, dénis, distorsions et oublis. Il est l’anti-fake news du XXIe siècle. « Je sais que la chose la plus simple est encore d’écrire sur soi-même, mais j’ai vu qu’il était plus important et de plus d’intérêt de décrire la destinée même de la Russie. De toutes les tragédies qu’elle a endurées, la plus profonde fut celle des Ivan Denissovitch. » C’est-à-dire les damnés du goulag. Toutes les victimes de l’oppression du stalinisme, condamnées parce qu’elles avaient osé s’exprimer.

La mission titanesque qu’il s’était fixée, ce méticuleux travail d’historien, de chercheur et presque de reporter, mêlant faits et témoignages et sauvant par ses mots les vies dont il avait réussi à recueillir l’histoire. Des vies décrites dans leur simple vérité, sociale, psychologique, humaine. Certains vont même jusqu’à affirmer que sans son œuvre, il n’y aurait pas eu de mouvement pour la réhabilitation des victimes des répressions.

Aujourd’hui, alors qu’un des enjeux les plus forts pour les sociétés libres est de lutter contre la falsification de l’histoire et des faits, Soljenitsyne doit encore une fois, une énième fois, plus que jamais, être lu. Et relu.


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