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Idées

La survie de MBS est loin d’être menacée

Affaire Khashoggi
Yezid SAYIGH | OLJ
03/11/2018

Depuis le meurtre de Jamal Khashoggi, le 2 octobre, au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, les spéculations sur une éventuelle démission forcée ou un net affaiblissement du pouvoir, du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammad ben Salmane (MBS), vont bon train.

Cependant, en dépit des demandes émises par certains gouvernements occidentaux pour réclamer une véritable enquête et du boycottage par de grandes figures de la finance et du monde des affaires du « Davos du désert », tenu la semaine dernière à Riyad, ce dénouement paraît hautement improbable. Certes, des prises de position si fortes contre Riyad sont sans précédent. Cependant, même dans l’éventualité où la responsabilité du prince dans ce crime venait à être prouvée et que cela conduise à des sanctions plus sévères, sa survie ne sera non seulement pas menacée, mais il utilisera cet épisode pour renforcer sa position sur la scène intérieure.


(Lire aussi : Quand Israël vole à la rescousse de MBS)


Emprise

Lorsqu’ils sont sous pression, les autocrates ne renoncent pas au pouvoir : ils s’y accrochent encore plus, quel qu’en soit le prix. Or, MBS est dans une meilleure position que la plupart d’entre eux. La consolidation de son pouvoir depuis qu’il est devenu prince héritier en juin 2017 a suscité de nombreux commentaires, mais nombre d’entre eux omettent de souligner à quel point son rôle parallèle de ministre de la Défense lui a permis de resserrer son emprise sur les agences militaires et de sécurité saoudiennes.

Auparavant, ces institutions fonctionnaient essentiellement comme des fiefs distincts dirigés par des membres de la famille royale, qui préservent leurs intérêts politiques individuels tout en leur permettant de bâtir de grandes fortunes à partir des contrats publics. Et en attendant que la réforme et la restructuration des agences de défense et de sécurité du royaume achèvent d’améliorer leurs performances et capacités opérationnelles, elles ont déjà permis à MBS d’en déloger ses principaux rivaux.

En témoigne le limogeage par le roi Salmane du ministre de l’Intérieur de l’époque, le prince Mohammad ben Nayef, en juin 2017, puis la réunion, le mois suivant, de toutes les agences de lutte contre le terrorisme et de renseignements nationales – dont le puissant département des enquêtes générales – au sein d’un seul et même organe, la présidence de la sécurité de l’État (PSE), sous l’égide de MBS. En outre, ce nouvel organe et ses agences auxiliaires, tels que le Centre national d’information transféré également du ministère de l’intérieur, sont devenus les récipiendaires de lourds investissements dans la cybersécurité, dans le cadre d’une tendance au recours aux outils d’espionnage numérique contre les dissidents. Ce,  conformément à une stratégie vieille d’au moins quatre ans et détaillée dans un rapport publié en octobre dernier par le Citizen Lab de l’Université de Toronto.

Cette réorganisation s’est accompagnée d’un remaniement de l’encadrement du corps des officiers de l’armée et de la sécurité. Le roi Salmane a remplacé le commandant de la garde royale en juillet 2017 et, en février 2018, il a nommé un nouveau chef d’état-major des forces armées saoudiennes, ainsi que de nouveaux commandants des forces terrestres et de la défense aérienne. Comme les commandants de l’armée de l’air et de la marine, ils relèvent directement de MBS.


(Lire aussi : Un mois après sa mort, qu'est-il advenu du corps de Khashoggi ?)


L’ascension d’une génération entière d’officiers plus jeunes, déjà fidèles au prince héritier ou à même de bénéficier de ces opportunités nouvelles de promotion accélérée, consolidera sa position. Et même là où les officiers ne sont pas entièrement redevables à MBS, comme au sein de la garde nationale saoudienne, le fait de conserver deux ministères séparés, l’un pour la Garde nationale et l’autre pour la Défense, prévient les menaces potentielles de chaque entité.

Il reste qu’à long terme, la tendance à la consolidation des structures sous la tutelle de MBS devrait se poursuivre : comme le note l’analyste Neil Partrick, ce dernier est en train d’élargir la structure organisationnelle du ministère avec cinq nouveaux ministres adjoints de la Défense et trois sous-secrétaires. Parallèlement, MBS a élargi de manière agressive le champ des intérêts économiques et commerciaux des secteurs de la défense et de la sécurité. La Saudi Arabia Military Industries (SAMI) a été créée en mai 2017 en tant que filiale de défense du Fonds public d’investissement (PIF), le fonds souverain du royaume qui relève exclusivement de MBS. L’Autorité générale des industries militaires (GAMI) a été créée en août 2017 pour gérer les achats des ministères de la Défense et de l’Intérieur, et d’autres agences telles que le PSE. La SAMI et la GAMI relèvent toutes deux d’un comité interministériel présidé par MBS.


Transfert d’actifs

Tout en ayant pour but apparent de lutter contre la corruption et les commissions excessives dans un secteur extrêmement lucratif, ces mesures ont ultérieurement accru le transfert de compétences et d’actifs financiers de rivaux potentiels – à l’instar du portefeuille d’affaires de cyberintelligence du ministère de l’Intérieur, transféré à la PSE. MBS a renforcé cette tendance en ordonnant, en juillet 2018, une révision des contrats de défense en vigueur, dans une manœuvre semblable à celle qu’il avait déjà entreprise – sous sa casquette de président du Conseil des affaires économiques et du développement – pour les contrats de construction civils de grande envergure depuis 2016.

Certes, ces mutations sont toujours en cours et certaines pourraient ne pas aboutir : il n’est par exemple pas certain que le commandement militaire opérationnel conjoint, prévu par la feuille de route pour le développement du ministère de la Défense approuvé par le roi Salmane en juillet 2017, verra le jour. Cependant, l’effet cumulatif de ces mesures consacre la transformation d’un environnement opérationnel en matière de défense et de sécurité auparavant fragmenté en un cadre unifié, reflétant une orientation similaire de l’État saoudien. En ce sens, les actions de MBS ne sont ni absurdes ni véritablement novatrices, dans la mesure où elles demeurent fermement ancrées dans le cadre des transformations mises en œuvre depuis des années dans les sphères économiques et institutionnelles.

Quelles que soient les conséquences du meurtre de Khashoggi, Mohammad ben Salmane est donc bien placé pour résister à toute tentative de putsch interne. Par ailleurs, compte tenu de l’ampleur de l’interdépendance économique entre l’Occident et l’Arabie saoudite, d’éventuelles sanctions internationales devraient atteindre un niveau totalement inimaginable pour être en mesure d’ébranler cette position. Et même dans ce cas de figure, les gouvernements occidentaux devraient être en mesure de paralyser totalement les secteurs saoudien de la défense et de la sécurité avant de pouvoir contrecarrer les accomplissements et visées du prince héritier.

Une version longue de ce texte est disponible en anglais et en arabe sur Diwan, le blog du Carnegie MEC.


Par Yezid SAYIGH

Chercheur principal au Carnegie Middle East Center.


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L’azuréen

Bref tout est organisé autour de lui mais ça n’a va pas tenir... l’Arabie saoudite n’est pas seule au monde et l’opinion publique n’est pas dupe.

AIGLEPERçANT

L'occident n'arrive pas à trouver plus barbare que lui vis à vis de ses frères arabes , musulmans et chrétiens .

Sinon ils l'auraient débarqué depuis le day one .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

POUR MBS CE N,EST QU,UN ORAGE QUI VA PASSER BIEN QUE L,ASSASSINAT DE KHASHOGGI EST UN ACTE ABJECT ET BARBARE.LA JUSTICE (?) VA POURSUIVRE SON COURS ET L,ARABIE SON CHEMIN ! IL N,Y A QUE LE TURC ET AL JAZIRA TV QUI REVENT D,AUTRES CHOSES IRREALISABLES...

Bustros Mitri

Toute cette analyse cher monsieur décrit bien la mise en place du pouvoir à tous les niveaux par MBS. La question n’est certainement pas de sanctionner l’Arabie, mais ceux qui en Arabie se sont comportés en hors-la-loi..
Comment retirer le vers du meuble sans le casser. Casse-tête pour Trump. Il en a les moyens. Va-t-il être poussé à les utiliser?
On en reparlera dans les prochaines semaines. Le silence de Ryad démontre soit qu’il fait le dos rond, en attendant que ‘ça’ passe, soit que de profonds changements sont en cours dans la cour des Saoud. Exercice délicat ou tout le monde doit gagner: le monde occidental choqué par cette sanglante brutalité, mais aussi le pouvoir en Arabie , représenté cette fois par la figure du roi, qui jusque-là a été soigneusement ménagé par les turcs et les américains, l’incitant peut-être à prendre l’ultime et seule mesure qu’il est en délire de prendre, ou tout le monde pourrait être gagnant: écarter son fils.

Le point

Le "World Economic Forum" qui organise le séminaire annuel à Davos, a prié la presse Suisse de ne plus se référer à la réunion saoudienne, comme étant le "Davos du desert".

Il s'agit d'une appellation par similitude qui ne se base sur aucun lien entre les deux manifestations.

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