Manifestation de cultivateurs de tabac à Nabatiyé en 1973. Photo Ahmad Farhat/archives de Kamel Jaber, publiée avec l'aimable autorisation de M. Jaber
En lisant L’Orient dimanche dernier, cette phrase m’a surpris : « En 1974, à la veille de la guerre civile, le Liban-Sud représente 20 % de la population, mais ne reçoit que 0,7 % du budget de l'État. »
Elle est de l’article de Mme Stéphanie Khouri du 5 novembre 2024, « Au Liban-Sud, l’alliance des déshérités (Partie 2/3 de la série ‘‘Liban-Sud, une histoire à la marge’’) », remis en avant sur le site de L’Orient-Le Jour ce dimanche 5 mars 2026 en raison de l’actualité.
Il se trouve que ce chiffre est repris un peu partout pour illustrer la négligence du Liban-Sud par l’État libanais avant la guerre de 1975-1990. Par exemple, Mme Aurélie Daher le reprend dans son ouvrage majeur sur le Hezbollah, publié en 2014 en français et en 2019 en anglais.
Cependant, même si l’on admet que le Liban-Sud était autrefois négligé par l’État, 0,7 % du budget pour 20 % de la population est un chiffre si bas et si choquant qu’il en est difficile à croire.
L’article de Mme Khouri ne dit pas d’où vient ce chiffre de 0,7 %. Mais toute la série Liban-Sud, une histoire à la marge, en plus d’être une lecture intéressante, est d’un calibre universitaire, s’appuyant sur d’excellentes études ainsi que de nombreuses archives tant officielles que privées. Le chiffre a donc certainement une provenance, même si elle n’est pas citée explicitement.
En remontant un peu les autres sources de l’article, on peut la retrouver : c’est une étude de M. Hasan Sharif, South Lebanon : Its History and Geopolitics, publiée en 1978 par la défunte Association of Arab-American University Graduates. Cette étude a été elle-même citée dans Amal and the Shia (par Augustus Richard Norton, 1987), et c’est ce livre, bien plus connu, publié par la prestigieuse University of Texas, Austin, qui semble être à l’origine de la diffusion de ce 0,7%.
Néanmoins, un coup d’œil au budget de 1974 permet de douter de cette estimation et montre au contraire un Liban-Sud très loin d’être aussi négligé qu’on le dit d’habitude. À titre d’exemple, calculons la part de cette région dans deux postes importants de dépenses : l’éducation et le coût de la subvention du tabac.
Électrification rurale
En 1974, le ministère de l’Éducation représentait 22,1 % de toutes les dépenses publiques, un niveau qu’il n’a plus jamais atteint depuis. Selon un rapport de l’Unesco, l’éducation publique se développait très rapidement, croissant deux fois plus vite que le PIB ou le budget (1). D’après le bulletin statistique du ministère pour l’année scolaire 1977-1978 (2), qui établit une comparaison avec l’année 1974-1975 (dernière de l’avant-guerre), le Sud-Liban concentrait, en 1974, 21,4 % des employés de l’école publique (4 553 sur 21 244), dont 3 806 enseignants, pour 73 817 écoliers (soit environ 20 écoliers par enseignant).
146 millions de livres libanaises (L.L.), soit 53,9 % du budget de l’éducation, allait aux employés des écoles publiques (professeurs et administration). En considérant grossièrement que 21,4 % des employés de l’école publique recevaient 21,4 % des salaires, on obtient environ 31,2 millions L.L. qui vont aux salariés du Sud, qu’on peut arrondir à 30 millions.
D’un autre côté, en 1974, le Liban subventionnait lourdement le tabac cultivé alors par des dizaines de milliers d’agriculteurs, dont 70 % étaient au Sud-Liban. En utilisant les chiffres d’un rapport de la Banque mondiale de 1975 et d’une étude de la FAO de 1977, on peut évaluer que le coût de la subvention du tabac du Sud-Liban était d’environ 35 millions L.L..
Ainsi, rien qu’avec ces deux éléments (les salaires des écoles publiques dans le Sud, et la part du Sud dans le coût des subventions du tabac), on atteint 65 millions L.L., soit 5,3 % des dépenses publiques en 1974 (1 219 milliards L.L.). Nous sommes déjà bien au-delà des « moins de 0,7 % » estimés par M. Hasan Sharif. Et c’est sans compter les parts allouées au Sud par les budgets du reste des institutions publiques, comme les ministères de l’Énergie, de l'Agriculture, l'Intérieur, la Défense, les Travaux Publics etc. C’est sans compter le budget du Conseil du Sud établi en 1970. C’est sans compter non plus le budget des institutions qui profitent à l’ensemble des Libanais, indépendamment de là où elles se trouvent, comme l’Université libanaise.
Dans l’extrait de son article cité par Augustus Richard Norton, M. Sharif va encore plus loin. D’après lui, en 1978, le Liban-Sud n’avait pas de téléphone hors des grands centres urbains, et le réseau électrique installé dans les années 1960 était hors d’usage. Pour l’électricité, son appréciation contredit pratiquement toutes les évaluations de l’avant-guerre, notamment celle d’Éric Verdeil, historien-géographe spécialiste du secteur électrique au Liban. D’après lui, l’électrification rurale était un des grands succès des années 1960 et 1970 (3). Si en 1962, sur 1 600 villages et hameaux libanais, seuls 500 étaient électrifiés, en 1974, il n’y en avait plus que 50 qui ne l’étaient pas.
L’idée n’est évidemment pas de dire que tout était rose au Sud avant la guerre de 75-90. Au niveau sécuritaire, ce n’était certainement pas le cas, et particulièrement après les Accords du Caire de 1969 qui en ont officiellement fait un front israélo-palestinien.
C’est le récit d’un Sud exceptionnellement ignoré par l’État, représenté par ce 0,7 % repris si facilement, qu’il s’agirait de questionner.
Investissements publics et privés
Combattre les déséquilibres régionaux du Liban a été un des slogans les plus célèbres de l’ère chehabiste (1958-1970), qui a posé le problème du développement inégal au centre de la vie politique libanaise, notamment avec le rapport de l’Irfed publié en 1961. En même temps, à partir de la fin des années 60, beaucoup de chiites se rassemblent autour du charismatique imam Moussa Sadr, et grossissent également les rangs de la gauche libanaise, en faisant du développement inégal du Sud un véritable cri de ralliement qui résonne dans le pays entier. Il s’inscrit dans une époque où, pour reprendre Chris Marker, le fond de l’air était rouge ; le Liban vivait une véritable explosion d’activité syndicale et sociale qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui (et qui dépassait largement les rangs de la gauche propalestinienne). On ne peut pas feuilleter un vieux numéro d’an-Nahar du début des années 70 sans tomber sur plusieurs grèves ou manifestations. Aussi les problèmes du Sud et de la communauté chiite (qu’on confond allègrement) sont discutés dans tous les médias de la capitale, et « déshérité » devient synonyme de chiite ou sudiste.
Mais ce qu’on oublie souvent, c’est la raison pour laquelle les problèmes du Sud ont éclaté au grand jour à la fin des années 60, au-delà de la présence palestinienne qui lui a certainement donné une envergure internationale : c’est que le Sud se développait bel et bien.
Grâce aux investissements publics, aux envois de fonds et investissements privés de la diaspora chiite (en particulier celle d’Afrique), et également de migrants à Beyrouth, le Liban-Sud des années 1970 était loin de ce qu’il était seulement vingt années plus tôt. Et avec l’amélioration très rapide de son niveau de vie et son rapprochement de la moyenne libanaise, la population sudiste était devenue d’autant plus exigeante et ambitieuse. C’est parfaitement naturel et légitime ; après tout, l’appétit vient en mangeant. Ainsi, la raison pour laquelle les sudistes étaient beaucoup plus révoltés par leur situation dans les années 1970 qu’auparavant est la même pour laquelle, aujourd’hui, le mouvement féministe est beaucoup plus fort en Suède qu’en Afghanistan.
En tous cas, sans tomber dans la nostalgie, on a le droit de regretter l’époque où la préoccupation principale du Liban-Sud était le nombre d’écoles à construire, et non pas à reconstruire.
Rayane SAADEH
Membre de l’Association libanaise d’économie (Lebanese Economic Association)
Ingénieur télécoms et informatique.
Sources :
Worku et al., « Human Resources Sector Analysis (Phase I) : Education Sector Brief », Unesco/UNDP, 12 mai 1993.
Saab, Gabriel S. « Preliminary Observations and Recommendations on tobacco production and marketing in Lebanon ». FAO/Beirut, December 1977.
« Current Economic Position and Prospects of Lebanon, Report No. 670a-LE »,International Bank for Reconstruction and Development, World Bank Group. May 20, 1975.
« Liban. Etude de réorganisation et de modernisation de l’administration du Ministère de l’éducation, Tome I : Schéma directeur et plan d’action ». Unesco avec la collaboration de SEMA-METRA International, Paris. Mars 1974. Page 42.
"« لنشرة الإحصائية: العام الدراسي 1977-1978" » المركز التربوي للبحوث والإنماء، وزارة التربية الوطنية والفنون الجميلة، الجمهورية اللبنانية. 1979.
Éric Verdeil. « Électricité et territoires : un regard sur la crise libanaise ». Revue « Tiers-Monde », 2009, 198, pp.421-436. ⟨halshs-00364629⟩
El Khazen, Farid. « The Breakdown of the State in Lebanon, 1967-1976. Chapter 5. Communal Disparities and State Policies ». I.B. Tauris, 2020.
Chaib, André.« Déficits budgétaires et dette publique :1964-1984 ». Série « Liban d’aujourd’hui », Direction des études et des publications libanaises, ministère de l’Information, République libanaise. Avril 1985. Page 72.


Ce serait interessant de savoir combien le Liban sud contribue pour sa part aux recettes fiscales Libanaises. En 1974 et maintenant. On sait trés bien que la population du Sud n'est pas assujetie aux regles de l'etat et aux lois qui ne s'appliquent d'abord et surrout qu'a Beyrouth et au mont Liban.
11 h 10, le 19 avril 2026