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Idées

Rula Jebreal : « Pour que le régime saoudien se réforme vraiment, il faudra des sanctions internationales »

L’entretien

Depuis la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 2 octobre courant au consulat saoudien à Istanbul, l’opinion publique du monde entier a redécouvert avec effroi, au fil des révélations successives sur les circonstances de son meurtre, la face cachée d’un régime et de son homme fort, le prince héritier Mohammad ben Salmane. Pour la journaliste et écrivaine Rula Jebrael, à qui Khashoggi avait accordé sa dernière interview dans l’hebdomadaire « Newsweek », ce crime doit servir de signal d’alarme pour la communauté internationale.

27/10/2018

Lors de votre interview avec Jamal Khashoggi, il avait affirmé craindre pour sa vie. Pour quelles raisons ?

Après avoir dû se résoudre à quitter sa famille, ses amis et son pays en septembre 2017, suite à une interdiction d’écrire et d’utiliser Twitter par les autorités saoudiennes, Jamal Khashoggi avait tout à fait conscience d’être une cible potentielle. Les signes ne manquaient pas : par le passé, il y avait déjà eu des pressions exercées sur son ex-femme et sa famille, des tweets menaçants de certains conseillers de Mohammad ben Salmane (MBS) et surtout la lettre que lui avait envoyée al-Walid ben Talal pour lui demander de rentrer « pour reconstruire la nouvelle Arabie saoudite ensemble »... Le lendemain, ce dernier était arrêté dans le cadre de la purge du Ritz-Carlton ! Il a donc compris que ce régime oppressif ne s’arrêterait pas là…

Pourquoi, parmi tous les adversaires en exil de MBS, s’en prendre justement à lui, qui a longtemps été proche du pouvoir royal et continuait de réfuter l’étiquette d’opposant ?

Khashoggi était l’une des voix saoudiennes les plus écoutées et respectées aussi bien dans son pays, en raison de sa proximité avec la famille royale, qu’aux États-Unis, et notamment dans les cercles que MBS tentait de séduire – sans lésiner sur les moyens. Or, à travers ses chroniques dans le Washington Post, il s’attelait à exposer la face sombre du prince héritier et de sa politique, pour tenter de mettre fin à un certain aveuglement occidental. Il constituait donc une menace qui devenait d’autant plus manifeste pour le régime dès lors que le Post avait décidé de traduire ses chroniques en arabe… Pour un régime décidé à imposer son omerta par tous les moyens, il s’agissait là d’un péché mortel : il suffit de songer à l’ampleur de la crise diplomatique provoquée en août par un simple tweet en arabe de la diplomatie canadienne sur les prisonniers de conscience en Arabie saoudite…

Un régime capable d’agir ainsi avec un État allié, qui a fait montre d’une mentalité et d’un mode de fonctionnement que l’on peut qualifier de mafieux, est tout à fait capable d’envoyer des tueurs pour faire taire les critiques d’un de ses ressortissants, quel que soit son statut. N’oublions pas que pour avoir envoyé une enveloppe contenant une balle à un fonctionnaire récalcitrant, MBS avait hérité dans sa jeunesse du surnom « Abou Rasasa » (« le père de la balle »). Pour lui, les Saoudiens sont avant tout des sujets, voire des esclaves, sur lesquels il disposerait d’un droit de vie ou de mort.


(Lire aussi  : Meurtre de Khashoggi : la Turquie demande l'extradition des suspects saoudiens)


On peine néanmoins à comprendre qu’un régime qui dépense des millions de dollars en campagnes d’influence et fait tout pour accroître son « soft power » puisse prendre un tel risque. Comment expliquer ce sentiment d’impunité ?

Ce sentiment d’impunité s’explique d’abord par la personnalité de MBS, qui relève d’une catégorie bien particulière de mégalomane : une sorte de Saddam Hussein sous stéroïdes, sans doute plus dangereux encore en raison des moyens financiers énormes dont il dispose.

Surtout, à chaque fois qu’il a eu l’occasion de tourner en ridicule la communauté et l’opinion publique internationales – des crimes de guerre au Yémen à la répression interne et aux atteintes aux droits de l’homme –, il est parvenu à ses fins et a ainsi été renforcé dans sa conviction qu’il pouvait, en quelque sorte, acheter son impunité. Ce type de raisonnement peut d’ailleurs se comprendre lorsque l’on se souvient que, lors d’un meeting électoral en août 2015, Donald Trump avait demandé à ses partisans s’il était « supposé ne pas aimer » des Saoudiens qui achetaient ses appartements pour 40 ou 50 millions de dollars. En quelque sorte, la passivité dont a fait montre la communauté internationale face aux précédentes exactions de MBS a libéré un monstre, et constitue en ce sens une complicité passive…

Dans l’interview qu’il m’a accordée, Khashoggi insistait sur le fait que le « seul espoir » des Saoudiens résidait dans les pressions éventuelles que pourrait exercer la communauté internationale sur le royaume. Il était convaincu de la capacité de certains dirigeants déterminés à changer les choses. Il a notamment évoqué la séquestration de Saad Hariri : en voyant que c’est le président français Emmanuel Macron qui est intervenu pour arrêter cette folle entreprise risquant de replonger le Liban dans le chaos, il en a déduit que celui-ci se comportait bien davantage en « chef du monde libre » qu’un Trump qui, par ailleurs, désigne les journalistes comme ses « ennemis ».


(Lire aussi : Le Qatar pourrait profiter des retombées de l’affaire Kashoggi)


Comment Khashoggi pouvait-il avoir tant confiance dans ce pouvoir de persuasion de pays étrangers dont la diplomatie est souvent davantage motivée par leurs intérêts stratégiques et commerciaux que par un système de valeurs ?

Mais le monde est en train de changer ! Regardez ce qu’il s’est passé après la mort en prison – suite à des tortures – du juriste russe Sergeï Magnitski en 2009 : en 2012, le Congrès américain adopte le Magnitski Act qui introduit des sanctions ciblées contre les Russes impliqués dans ce crime ; quatre ans plus tard ce type de mesures est étendu à d’autres types violations des droits de l’homme et, depuis, plusieurs États ont adopté une législation similaire. Khashoggi croyait fermement que ce type de changements légaux ou sociaux était à même de déplacer les équilibres.

Bien sûr, le monde occidental reste traversé par une fracture entre ceux qui promeuvent un modèle collectif de sanctions des atteintes aux droits de l’homme, et les nationalistes qui n’en ont cure et nourrissent une certaine admiration pour l’autoritarisme. D’une certaine manière, le meurtre de Khashoggi et les réactions qui ont suivi ont révélé, à nouveau, cette fracture : quand Angela Merkel prononce un embargo contre les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, des dirigeants comme Orban ou Salvini brillent par un mutisme révélateur d’une logique mercenaire qui ouvre la porte à une future escalade de la violence.

Vous avez mentionné le silence de certains gouvernements populistes occidentaux face au meurtre de Khashoggi, que dire de celui des capitales arabes ?

Le contraste entre ce silence accablant de régimes et gouvernements – qui, pour la plupart, se considèrent avant tout comme des clients de Riyad – et la colère et l’indignation exprimées par leurs citoyens sur les réseaux sociaux, est révélateur de l’absence totale de légitimité de ces dirigeants et leur discrédit auprès d’une grande partie de leur population. Celle-ci a, elle, bien conscience que le meurtre de Khashoggi n’est que la manifestation la plus éclatante de la violence et des crimes exercés contre elle au quotidien. C’est justement cette violence physique, sociale, politique qui a fini par devenir l’un des principaux ferments des printemps arabes…

Et d’une certaine manière, ces populations ont également longtemps subi le silence d’une partie de la presse occidentale face aux crimes de guerre ou aux exactions commises contre des journalistes, intellectuels, opposants ou victimes anonymes, qui n’avaient pas le statut de Khashoggi… En ce sens, l’émergence, au sein des rédactions occidentales, de toute une génération d’experts et de journalistes originaires du Moyen-Orient – due à la nécessité pour ces médias de mieux comprendre la région après le 11 septembre 2001 – change les règles du jeu : nos voix permettent de porter la voix des victimes et de lever le voile sur la réalité de ces pays, notamment en déconstruisant les nombreux clichés encore véhiculés à leur propos. À cet égard, nous nous sommes tous engouffrés dans la brèche ouverte par Edward Saïd en poursuivant ce travail de démystification auprès d’une plus large audience. C’est pour cela que des figures comme Khashoggi sont si dangereuses pour ces régimes autoritaires car ce sont elles qui mettent le doigt sur certaines vérités dérangeantes et obligations morales. Pour ma part, la première de ces obligations est de remettre la démocratie et les droits de l’homme au centre des discours et réflexions sur le Moyen-Orient.

Ces valeurs portées par les printemps arabes, et des voix comme celle de Khashoggi ou la vôtre, paraissent néanmoins délégitimées aux yeux d’une partie de l’opinion publique occidentale et des élites arabes. Avec, en toile de fond, l’idée que des « despotismes éclairés » reste préférable au risque de chaos permanent dans la région…


(Lire aussi : Mohammad ben Salmane, un prince isolé mais puissant)


D’abord, sur le principe, il est absolument révoltant de construire des raisonnements sur la région en partant de présupposés dégradants, voire racistes, du type : « Les Arabes ne sont pas prêts pour la démocratie » ! Ensuite, quel a été le bilan de ces despotismes soi-disant « éclairés » depuis plus d’un demi-siècle : guerres, famine, terrorisme, radicalisation, chômage et migrations de masse, etc. Cela explique d’ailleurs en partie la relation symbiotique qu’entretiennent à mes yeux les autoritarismes arabes et les populismes européens, dans la mesure où certaines des conséquences générées par la barbarie des premiers constituent une aubaine et un carburant électoral pour les seconds.

Quant aux élites arabes, il n’y a rien de nouveau : c’est le propre de la plupart des élites du monde entier de vouloir conserver leurs privilèges, fût-ce à travers un pouvoir autoritaire. Dès lors, lorsque ce type de régime prétend réformer, c’est à la manière du Guépard de Lampedusa : « Tout changer pour ne rien changer. » C’est d’ailleurs pour cela que le changement doit être aussi bien impulsé de l’intérieur que de l’extérieur. Et ce dans l’intérêt de l’Orient comme de l’Occident. De la même manière que les sanctions contre l’Afrique du Sud ont joué un rôle décisif dans la chute du régime d’apartheid en 1993, seul un système analogue de sanctions pourra obliger le régime saoudien à se réformer véritablement, sans sacrifier les droits sociaux et humains. Le martyre de Khashoggi et de toutes les autres victimes de ces despotismes autoritaires exige non seulement que justice soit faite mais aussi que, de Sanaa à Médine en passant par Damas, nous puissions enfin un jour humer l’air de la liberté.





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gaby sioufi

comme toujours,
on pointe du doigt certains mais pas les autres !
comme si l'"auteure"de cet article n'a jamais témoigne de beaucoup plus de tyrannie au MO & dans les monde arabe.
pourquoi ?

Jean abou Fayez

Donc, selon l'auteure, Macron serait un "nationaliste populiste"? Car c'est lui, bien avant Orban ou Salvini, qui "brillent par leur silence", et qui a pris publiquement la défense du Royaume barbare pour défendre ses ventes d'armes valant des milliards.

Bery tus

Avant de vouloir déblatérer sur le sujet ... il faut être sure avant de condamner madame !!! QUI NOUS DIS QUE CE N’EST PAS UN COUP MONTER ON EN AVUE D’AUTRES PLEINS D’AUTRES EXEMP’E

AIGLEPERçANT

Ce charcutier héritier n'est maintenu au pouvoir uniquement à cause de son zèle à TUER SES FRÈRES ARABES. MUSULMANS et CHRÉTIENS.

LE BUSENESS C"EST DE LA POUDRE AUX YEUX. SES MAÎTRES POURRAIENT LE DÉGAGER SANS QUE CELÀ N'AFFECTE EN RIEN LEURS VENTES D'ARMES.

Marionet

Très bonnes analyse. Le seul hic, c'est que les gouvernements arabes ne sont pas les seuls à se taire : peu d'États ont condamné clairement ce meurtre abominable. Jusqu'au secrétaire général de l'ONU qui s'est dit juste "troublé".

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DANS L,AFFAIRE KHASHOGGI DEUX VOIES SONT A SUIVRE :
- QU,UNE JUSTICE INTERNATIONALE PRENNE SON COURS POUR PUNIR EXECUTEURS ET LES DONNEURS D,ORDRE...
- DES SANCTIONS ECONOMIQUES NE SONT PAS CONSEILLEES ET SURTOUT CELLES MILITAIRES SUR LA GUERRE DU YEMEN QUI RISQUE DE LIVRER BEB EL MANDEB AUX IRANIENS. AFFAIBLIR L,ARABIE SAOUDITE SERAIT UNE ERREUR STRATEGIQUE ENORME PIRE QUE L,ELIMINATION DE SADDAM EN FAVEUR DE L,HEGEMONIE IRANIENNE SUR LA REGION !
GARE CAR LE RUSSE Y FLIRTE DEJA !

Sarkis Serge Tateossian

Si bien expliqué le rôle de l'occident particulièrement de Trump dans le sentiment d'impunité qui jouit MBS.

Inexorablement l'impunité mene à l'horreur.

HABIBI FRANCAIS

Vraiment dommage que MBS n ait point fait usage de sa ferocite pour en finir avec le regime criminel de Damas.

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