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Liban

Le niet de centaines d’habitants de Beit Méry au projet d’usine de déchets

Reportage

Le 17 juillet dernier, le conseil municipal présidé par Roy Abou Chédid a adopté le projet de construction d’un mégacentre de traitement de 400 tonnes de déchets par jour, alors que le village n’en produit que 16.

15/08/2018

De nombreux habitants de Beit Méry montent au créneau. C’est désormais dans la rue et à voix haute qu’ils se mobilisent contre la transformation de leur village en mégacentre de traitement des déchets de la région. Entre eux et le président du conseil municipal, Roy Abou Chédid, le dialogue est rompu. La rencontre d’explication qui devait leur permettre de le confronter lundi soir a été reportée sine die. Face à la fronde exprimée sur les réseaux sociaux et dans les tracts distribués, suivie d’un appel à un sit-in à l’heure même de la rencontre, M. Abou Chédid a préféré s’abstenir, provoquant ainsi la colère de quelques centaines d’habitants du village rassemblés hier dès 18h30 devant les portes closes de la salle de l’église Mar Sassine, sur lesquelles était placardée l’annonce du report de la réunion.

 « Non au projet de la mort », lance une habitante de ce village du Metn, arborant une pancarte. « Préservez Beit Méry, la verte », dit un autre écriteau. « Une usine de traitement des déchets dans la vallée de Lamartine? Qui peut le croire ? » demande un troisième manifestant outré. « Karantina (Quarantaine), Costa Brava, Beit Méry ! » dénonce une quatrième pancarte, brandie par une jeune femme. « Ce projet ne verra jamais le jour », assure Jean Rouhana, un plombier.


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La crainte d’une dépréciation des terrains
À mesure que les heures passent, la foule enfle. Les manifestants arrivent en famille, pour protester contre ce « projet non étudié » qu’ils estiment être un « marché douteux » et « une affaire de gros sous ». Ingénieurs, médecins, protecteurs de l’environnement, mères au foyer, petites mains du village, tout ce petit monde s’oppose au projet adopté le 17 juillet dernier par le conseil municipal suite à l’acceptation par le ministère de l’Environnement de la salubrité du projet. Un projet qui envisage le traitement de 400 tonnes de déchets par jour, depuis le tri au compostage et jusqu’à l’incinération dans l’objectif de produire de l’énergie. Et ce alors que Beit Méry ne produit que… 16 tonnes de déchets ménagers par jour, qui sont jusqu’ici triés et traités avec succès. Une aberration pour les protestataires qui entendent bien bloquer la réalisation de ce plan. « Je ne veux pas que mes enfants grandissent à proximité d’un incinérateur, dans un environnement pollué », gronde ce père de famille. « Les risques de cancer provoqués par les toxines et les cendres des incinérateurs sont avérés et certains », avertit Viviane Nasr, une femme médecin. « Je suis formellement contre, soutient une habitante. Malheureusement, je ne peux demander des comptes à M. Abou Chédid, car je ne vote pas à Beit Méry », regrette-t-elle, dénonçant une loi absurde sur les municipales.

Même les habitants des localités voisines font entendre leur voix, ceux de Monteverde, de Qsaibé… Ils s’insurgent contre le bruit infernal, la pollution environnementale, les odeurs pestilentielles et les dangers routiers qui découleraient inévitablement du ballet incessant de non moins de 200 camions amenés à sillonner la région au quotidien. D’autant que l’usine devrait être bâtie au creux de la vallée, sur l’unique route qui relie le Metn à Baabda, et aux villages de Qsaibé, Qortada, Zandouqa. Sans compter que des milliers d’arbres seraient nécessairement abattus dans cette région écologiquement vierge, « située sur la trajectoire d’espèces protégées d’oiseaux », comme l’explique Roger Saad, militant écologiste, cofondateur de la Coalition libanaise pour la conservation des oiseaux (LBCC). « Nos terrains subiront une forte dépréciation », ne manque pas de dire une habitante d’un village situé sur le futur trajet des camions.
Observant la scène, un militant du parti Sabaa, Georges Rahbani, constate « l’absence de transparence » de la municipalité de Beit Méry, mais aussi « le manque de confiance » des habitants, qui « refusent d’être mis devant le fait accompli ». « Deux débats ont déjà été organisés par la municipalité, rappelle-t-il. Mais les habitants n’ont aucune raison d’accepter que leur localité soit transformée en poubelle alors qu’ils ont payé cher leur terrain. »


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Un refus en cinq points
Comme la grande majorité des opposants à la méga-usine de traitement des déchets, un habitant, Joseph Otayek, a épluché le rapport présenté par le président du conseil municipal. « Ce rapport présente cinq points inacceptables », souligne-t-il, documents à l’appui. « D’abord, le choix de l’emplacement est mauvais, car il est situé sur une vallée classée site naturel, donc protégée car boisée. Malheureusement, sur simple décision de l’urbanisme et non par décret, le classement de la vallée a été modifié sur les deux biens-fonds de 150 000 mètres carrés où devrait être érigée l’usine », regrette-t-il. « Elle est aujourd’hui classée zone industrielle (tri et recyclage, et non pas traitement de déchets) », affirme-t-il, mettant en garde contre l’abattage de milliers d’arbres et la détérioration de l’environnement. Autre point de litige, la route sur laquelle la municipalité envisage de construire le centre de traitement des déchets est l’unique voie qui relie à cette hauteur le Metn au caza de Baabda. « Cette voie étroite est régulièrement empruntée par les habitants des deux cazas et sera débordée par le trafic de 200 camions, qui devront faire des allers-retours pour transporter 400 tonnes de déchets par jour, ce qui est trop pour une petite municipalité comme Beit Méry. Sans oublier les nuisances sonores, olfactives et sécuritaires qui découleront de ce ballet incessant. »

Le contestataire rejette de plus les technicités du projet, basé notamment sur la technologie de méthanisation dans le but de produire de l’énergie. « Cette technique n’est pas maîtrisée au Liban. Nous n’en connaissons pas l’aboutissement », note M. Otayek, mettant en garde contre la détérioration du site et la pollution qui suivront. Également montré du doigt, « l’accord de gré à gré que nous estimons illégal, entre la municipalité de Beit Méry et une entreprise privée italienne dénommée Bioener, représentée par l’homme d’affaires Georges Assly, pour un projet d’un montant de 50 millions de dollars ». Pour un tel montant, « il aurait fallu faire un appel d’offres », insiste le protestataire, soulignant qu’il « s’agit d’un PPP (partenariat public privé) maquillé en contrat de location ». Et enfin, constate Joseph Otayek, « l’entreprise avec laquelle le contrat a été effectué n’a aucune expérience avérée et nous paraît douteuse. Elle n’a aucune réalisation à son actif. D’ailleurs, aucune étude de faisabilité n’a été menée ».


(Lire aussi : Gestion des déchets : l’incinération, une solution chère et exigeante)



Les personnalités locales solidaires
Au cœur du sit-in, le vice-président du conseil municipal, le docteur Sami Moukheiber, fait entendre sa voix. Depuis les marches de la salle de l’église, il promet que cette usine ne verra jamais le jour. « Nous voulons préserver notre village, notre patrimoine et son tissu social », scande-t-il, invitant les manifestants à « exprimer leur refus de manière civilisée, sans attiser les divisions ». Indiscutablement, le village est divisé sur la question, ce qui se répercute sur les relations de bon voisinage entre ses habitants et ses familles. Mais les manifestants peinent à l’écouter. Élie Bou Damès reproche à la municipalité de n’avoir pas tenu ses promesses durant les trois années écoulées. « Vous nous avez promis avant les municipales de construire un parc naturel et vous nous balancez une usine de déchets », accuse-t-il. Dans la foule, une voix s’insurge alors contre « l’augmentation des taxes municipales de 100 % ». Une autre montre du doigt « les antennes installées impunément sur les hauteurs du village, cause de plusieurs morts du cancer ». La grogne monte d’un cran.

L’arrivée de l’ancien député du village Ghassan Moukheiber, accompagné du député de Baabda, Hikmat Dib, calme un peu la tension. Les deux hommes politiques promettent de tout mettre en œuvre pour arrêter le projet, à commencer par la création d’un comité de suivi. « Nous refusons ce genre de projet pour cette région », martèle M. Moukheiber. Ils tiennent toutefois à remettre les choses à leur place. « Il n’est pas vrai que ce mégacentre de traitement des déchets est cautionné par le CPL, ni par le président Aoun », affirme M. Dib. Le député va jusqu’à relayer « les inquiétudes des habitants de Baabda qui refusent de subir les nuisances du projet », accusant le projet de la municipalité de Beit Méry « de mettre en péril la bonne gouvernance ».


(Lire aussi : « Il n’y aura pas d’incinérateurs, alors réfléchissez aux alternatives », lance Paula Yacoubian)


Roy Abou Chédid à « L’OLJ » : J’ai gelé le projet, mais il est urgent de trouver une solution durable

Face au tollé provoqué, le président du conseil municipal annonce qu’il a décidé de « geler le projet », car il ne veut rien imposer par la force aux habitants de Beit Méry. « Les gens doivent réaliser que je cherche une solution durable et propre », affirme Roy Abou Chédid à L’Orient-Le Jour. Il note que le centre actuel de tri et de traitement des déchets a « atteint sa capacité maximale ». Qu’il est donc « urgent de trouver une solution durable, pour que les déchets ne soient pas jetés dans la vallée ». Sans compter que le compostage se fait à l’air libre et que le terrain est instable. « Je suis ouvert à toute proposition et à toute discussion, même si les habitants ne sont pas venus en masse, lors de la présentation du projet », dit-il, ajoutant : « Seulement 120 personnes sont venues sur 17 000 habitants. » « Je refuse toutefois que des familles et des voisins s’entre-déchirent pour des histoires de déchets », martèle-t-il, invitant les habitants de Beit Méry à la retenue.

M. Abou Chédid soutient par ailleurs que son projet est « idéal », car il repose sur le tri, le compostage, le compostage anaérobique et la transformation des déchets traités pour en faire des carburants (RDF). Il n’est donc pas question d’incinération. « Ce projet a été approuvé par le conseil municipal, mais nous devons encore obtenir les autorisations légales », fait-il remarquer. Il ajoute également que la classification du site choisi pour ériger l’usine de traitement des déchets a été décidée avec la Direction générale de l’urbanisme et le ministère de l’Industrie. « Après concertation entre les deux parties et accord préalable avec la municipalité, la classification a été adoptée à l’unanimité par tous les membres du conseil municipal », affirme-t-il. Et de souligner que les terrains sélectionnés sont situés sur la route de Ras el-Metn, à 700 mètres de la première habitation, à proximité de carrières et de l’ancien centre de tri. Quant au choix de l’entreprise Bioener pour la réalisation de l’usine, M. Abou Chédid indique que parmi toutes les entreprises qui ont présenté des offres, il a « choisi cette dernière sur conseil du ministère de l’Environnement, car c’est la plus apte aux niveaux scientifique et environnemental », et que « les sites seront préservés, réhabilités et replantés, même le centre de traitement actuel ». Un accord de principe lie aujourd’hui la municipalité à l’entreprise Bioener. « Mais cet accord doit être accepté par la Cour des comptes avant sa signature », reconnaît-il. Quant à la capacité de 400 tonnes qui fait grincer des dents la population, il estime que cette capacité ne sera jamais atteinte, mais qu’il est important de permettre à l’entreprise de rentrer dans ses frais, et surtout aux villages environnants de traiter leurs déchets. « Autrement, leurs déchets seront jetés dans nos vallées. »


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Irene Said

Ne vous en faites pas , habitants de Beit Méry, du moment que le toujours très efficace ministère de l'Environnement est pour ce projet, cela signifie que tout est parfait !

50 millions de dollars...vous vous imaginez combien vont tomber dans les poches de tous ces responsables ?

Quant à vous, chers habitants de Beit Méri, responsables grands et petits, si vous faisiez un peu travailler vos méninges pour présenter des contre-projets ?
Irène Saïd


Sarkis Serge Tateossian

Tout le monde veut et à juste titre une solution aux déchets ménagers ou industriels, mais personne ne veut l'installation d'une usine de traitement près de chez lui (même pas dans une vallée)...

N'y a-t-il pas une incohérence ?

Le Faucon Pèlerin

La fête de l'Assomption : Imploration à la "Vierge Marie"
- Vierge Marie,
Mon coeur s'ouvre à toi
Je t'en supplie
Ecoute ma voix.
- Et si j'oublie
Les mots d'autrefois
Vierge Marie
Pardonne-moi.
-Toi qui toujours dans mon enfance
Toi qui toujours m'a protégé
Sur ma douleur, sur ma souffrance
Madona mia, ferme les yeux
Je mets en toi mon espérance
Ne m'abandonne pas
Reine des cieux.
- Vierge Marie,
Aie pitié de moi
Vierge Marie
Réponds à ma voix.

De l'opérette "Méditerranée" Tino Rossi (1955).

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AUCUNE VILLE OU VILLAGE AU LIBAN NE VEUT ENTENDRE D,USINE OU D,AUTRES PROJETS DE TRAITEMENT DES DECHETS. FAUT-IL LE FAIRE SUR LA LUNE ? UN PEU PLUS DE SERIEUX EST REQUIS...

TousAuPoteau

Les raisons qu'avancent les habitants sont valables, mais il est aussi triste de constater que le libanais ne se mobilisent que lorsqu'il s'agit d'une histoire ayant des repercussions directes sur son confort. Cette histoire de dechets concerne tout le monde.
Tout le monde doit se mobiliser

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