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Liban

Les dioxines, un polluant à prendre très au sérieux

Tribune

Dans le second volet de cette trilogie d’articles sur l’incinération des ordures ménagères (IOM), une réponse est apportée à plusieurs questions techniques ou polémiques concernant les risques que comporte cette solution si elle n’est pas appliquée suivant les meilleures pratiques.

03/08/2018

1- Que sont les dioxines et les furanes ? Pourquoi et dans quels cas représentent-ils un danger pour la santé ?
Chimiquement, les dioxines et furanes sont des molécules organiques combinées à du chlore. Elles font partie des polluants organiques persistants (POP) dont la toxicité est avérée. Ils sont respirables et se fixent dans les poumons car ils sont insolubles dans l’eau. Lorsqu’ils sont émis depuis une cheminée, les dioxines se déposent et s’accumulent dans l’environnement et potentiellement dans la chaîne alimentaire.
Plus il y a du chlore dans une molécule de dioxine, plus sa toxicité augmente. Depuis la catastrophe de Seveso en Italie en 1976, les dioxines font l’objet de recherches scientifiques intensives. Il existe un grand nombre de molécules de dioxine dont 17 sont identifiées cancérigènes. En Europe, la limite d’émission cumulée de ces 17 dioxines est de 0,1 nanogramme (0.0000000001 g) par mètre cube de fumées. Cela illustre le niveau de précaution à prendre vis-à-vis de cette famille de polluants.

2- Est-ce que les hautes températures sont suffisantes pour neutraliser les dioxines ?
OUI et NON.
OUI car les dioxines sont détruites à haute température. Pour cela, il faut une température minimum de 850° C et un temps de séjour minimum de 2 secondes. C’est un standard européen, et un incinérateur d’ordures ménagères de référence est conçu pour respecter ce standard. Ici on parle des dioxines qui entreraient dans l’incinérateur avec les ordures.
NON et c’est là la confusion. À la sortie de la chambre d’incinérateur, les molécules organiques imbrûlées et le chlore se combinent à basse température, entre 250 et 450° C, pour former des dioxines. Et très peu suffit. Rappelons que l’on ne parle pas de kilogrammes ou de grammes mais de milliardième de gramme.
En fait, le risque « dioxines » est structurel dans l’incinération des ordures ménagères car le chlore y est présent en quantité par le sel alimentaire entre autres. Aussi, les ordures ménagères sont par définition un mauvais combustible et le risque d’imbrûlés organiques est structurel. Le risque est augmenté par la présence de métaux lourds, dont le cuivre, qui est un puissant catalyseur de dioxines.
In fine, la réponse est NON. Dans le cas de l’incinération des ordures ménagères, les hautes températures ne suffisent pas pour éliminer le risque dioxines. C’est pour cette raison qu’une usine d’incinération doit être équipée d’un système de captation des dioxines avant la cheminée.

3- Qu’est-ce que la « destruction thermique », cette expression si souvent utilisée par les responsables libanais à la place du mot « incinération » ? Est-ce un procédé différent de celui de l’incinération ?
S’agissant d’ordures ménagères, on parle plutôt d’incinération. « Destruction thermique » est un terme extrême souvent utilisé dans l’incinération des déchets dangereux. C’est un domaine de plus hautes températures destiné à traiter des petites quantités de déchets, y compris les résidus dangereux issus de l’incinération. Parler de destruction thermique de déchets ménagers en grande quantité, comme 250 000 tonnes par an dans le Grand-Beyrouth, ou 900 000 tonnes par an dans le Mont-Liban n’est pas adapté et peut mener à confusion.
L’on peut se douter que les ordures ménagères libanaises contiennent des déchets dangereux : insecticides, détergents, peintures… Et l’on est peut être tenté de faire d’une pierre deux coups, mais cela n’a pas de sens. Il est plus judicieux et plus économique de faire en sorte que ces matières n’arrivent pas à l’usine d’incinération. Cela passe par la bonne information du citoyen et la mise en place d’une filière appropriée pour la gestion des déchets dangereux domestiques et industriels.

4- Quels sont les différents procédés qui tombent sous l’intitulé « Waste To Energy » ?
Aujourd’hui, dans un monde où l’énergie devient rare et chère, il n’est plus question d’en gaspiller la moindre « goutte ». Waste to Energy (WtE) réfère à tout procédé transformant au sens large du terme une énergie perdue en énergie valorisable. La finalité est de produire de l’électricité et/ou de la chaleur pour une utilisation urbaine ou industrielle.
En traitement des ordures ménagères, le procédé WtE le plus répandu est l’incinérateur à grille avec récupération de l’énergie contenue dans les gaz d’exhaure. Cela est effectué par l’utilisation d’échangeurs à chaleur associés à une turbine à vapeur. L’énergie excédentaire des gaz est utilisée en application chaleur.
WtE peut être aussi la production de gaz synthétique par gazéification des ordures ménagères. Ce gaz est ensuite utilisé pour produire de l’électricité et/ou de la chaleur. Cette technologie est plus compliquée, moins robuste et moins répandue que l’incinération directe.
Comme WtE, on voit se développer de plus en plus la filière biologique comme la MBT (Mechanical Biological Treatment). Elle consiste en une chaîne de tri mécanique pour extraire les solides non désirables et séparer la partie valorisable, organique et non organique. La partie organique est destinée au compostage et/ou au traitement biologique pour générer un « biogas » valorisable. La partie non organique est destinée à produire un combustible solide de récupération (RDF ou Refuse Derived Fuel) pour utilisation comme combustible en cimenterie par exemple. En Europe, ce segment représente aujourd’hui 16 % comparé aux 27 % pour l’incinération. Par comparaison, le recyclage en matière première représente 29 % et la mise en décharge 24 % (Eurostat 2017).

5- Qu’en est-il des technologies comme celle du plasma ou de la gazéification ? Où ces technologies sont-elles exercées et adaptées aux grandes villes ? L’Europe a-t-elle recours à ces technologies ou se suffit-elle de l’incinération ?
Comme indiqué au-dessus, la gazéification est une technologie compliquée dont la compétitivité industrielle reste à démontrer. Le plasma est un domaine de températures extrêmes très complexe. C’est un gaz d’électrons et d’ions à 5 000-15 000° C qu’on produit en faisant passer un gaz « normal » dans un arc électrique haute tension pour l’ioniser. L’idée est d’attaquer le déchet avec ce gaz pour le détruire. Cette technologie est proposée pour la destruction thermique de déchets dangereux et en faibles quantités. Elle consomme beaucoup d’électricité et implique des coûts de maintenance très élevés. Le résidu solide est vitrifié et peut être mis en décharge sans risque supposé. Les gaz produits sont quand même pollués et nécessitent un traitement adéquat.
Aujourd’hui, il n’y a aucune source de référence qui cite le plasma comme une technologie compétitive pour l’incinération des ordures ménagères. S’agissant de traitement thermique, c’est l’incinération classique, type réacteur à grille, qui est considérée comme la plus robuste et la plus économique. Même s’il existe une offre plasma pour les déchets ménagers, on peut se demander pourquoi elle ne s’est pas encore imposée ? Par conséquent, et en matière d’incinération, il est fortement recommandé de rester dans le cadre des technologies ayant fait leur preuve et à grande échelle.

Ziad Gabriel Habib est Docteur expert en procédés hautes températures et réduction des polluants associés, ainsi que représentant de secteur industriel auprès de la Commission européenne à Bruxelles

Prochain article: Voilà pourquoi l’incinération est la technologie la plus chère


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I – Le Liban dispose-t-il des moyens d’adopter l’incinération de manière sûre ?

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