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Moyen Orient et Monde

Joseph Yacoub : Le Moyen-Orient est arabo-musulman et... syriaque

Entretien

Le politologue explique comment après les indépendances en Syrie et en Irak, le statut des chrétiens sous les différents régimes nationalistes qui se sont succédé dans ces pays n’était pas aussi favorable qu’on le croit, alors que le christianisme est une religion authentiquement orientale.

18/06/2018

D’origine syrienne et de confession assyro-chaldéenne, Joseph Yacoub est professeur honoraire à l’Université catholique de Lyon. Il y a enseigné les sciences politiques et a été le premier titulaire de la chaire Unesco Mémoires, cultures et interculturalité. Il vient de publier un nouvel ouvrage intitulé Une diversité menacée, les chrétiens d’Orient face au nationalisme arabe et à l’islamisme* dans lequel il décortique à travers des rappels historiques très riches les deux menaces principales qui frappent la diversité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse du Moyen-Orient, notamment en Syrie et en Irak, à savoir la volonté d’arabisation à outrance du nationalisme arabe et la montée d’un islam radical et violent. De passage à Beyrouth, l’auteur a répondu aux questions de L’Orient-Le Jour.

En parlant de craintes contre les chrétiens d’Orient, notamment en Syrie et en Irak, on invoque souvent la menace de l’islam radical. Mais on parle peu du nationalisme arabe...
J’ai voulu aller en profondeur sur la tragédie actuelle des chrétiens d’Orient. Aller au-delà des raisons immédiates et événementielles, aussi douloureuses soient-elles. J’ai voulu interroger l’histoire et la mémoire des peuples dans la région. Cela m’a conduit à revenir sur les périodes de l’indépendance en Syrie et en Irak et mettre la lumière sur l’idéologie nationaliste arabe – non l’arabité proprement dite. On s’aperçoit ainsi que le statut des chrétiens d’Orient sous les différents régimes nationalistes qui se sont succédé dans ces pays n’était pas aussi favorable qu’on le croit.

Par exemple, après le mandat français, en 1950, la Syrie adopte sa 1re Constitution dans laquelle il est dit que la Syrie fait partie intégrante de la nation arabe et que l’islam est la religion d’État. On retrouve en outre plusieurs références à la charia comme source juridique.

Le statut juridique et constitutionnel des chrétiens n’a pas évolué sous le baassisme en Syrie et en Irak. Les différents régimes baassistes ont continué dans le même sens, alors que dans la région, le christianisme qui date de 2 000 ans est tout aussi enraciné que l’islam.

Le christianisme est né ici bien avant Rome. C’est une religion authentiquement orientale. À partir du VIIe siècle, les chrétiens d’Orient ont produit une littérature en arabe. Sans oublier la Nahda (Renaissance des arts et des lettres à la fin du XIXe siècle) durant laquelle les chrétiens ont joué les premiers rôles, notamment les Libanais : Boutros Boustany, Ibrahim Yaziji, etc.

Parallèlement à la Nahda arabe, une Nahda syriaque a eu lieu, mais dont on ne parle pas. Plusieurs auteurs ont fait allusion à la parenté entre les deux langues. Autre exemple ignoré dans le discours nationaliste arabe : le rôle du Collège maronite qui s’est formé à Rome en 1584, à travers lequel l’Europe a découvert la littérature chrétienne orientale non seulement en syriaque, mais aussi en arabe.

Il existe bien un patrimoine oriental dans ses deux dimensions arabe et syriaque, musulmane et chrétienne, qui s’interpénètrent et se complètent. C’est ce que je voulais montrer dans mon livre, en soulignant le problème de l’exclusion du syriaque du discours arabe dominant. Si le chrétien oriental était reconnu dans son identité culturelle et linguistique, cela l’aurait apaisé et facilité son intégration dans le melting-pot régional.

Le Proche-Orient ne commence pas au VIIe siècle avec la conquête arabo-musulmane, qui n’est qu’une étape, certes importante. Pour ne parler que de la Syrie et de l’Irak, leur riche héritage remonte à bien plus loin. Il faut montrer qu’il y a une unité, une continuité et une complémentarité entre le passé phénicien, mésopotamien, syriaque, persan et l’Orient actuel à domination arabe.


(Pour mémoire : Les chrétiens d'Irak, une ancienne communauté fréquemment cible de violences)


Pourquoi ne parlez-vous que des syriaques ? On aurait bien pu parler des Arméniens, des coptes, ou d’autres ethnies comme les Kurdes, qui ont tous été victimes de persécutions dans la région.
D’abord pour une question de méthode, les données ne sont pas nécessairement les mêmes. Les communautés grecque-orthodoxe et grecque-catholique n’ont pas la même attitude par rapport à l’arabisme que les autres communautés, au vu de l’histoire et de leurs liens avec les différents régimes. Le regard et la perception par rapport au nationalisme et à l’identité arabe diffèrent.

C’est en outre un choix pour l’auteur qui veut se spécialiser. Dans mon livre, par exemple, je ne parle pas beaucoup du Liban. J’ai voulu me limiter à une chrétienté qui est ignorée. L’oppression du nationalisme arabe s’applique parfaitement aux Kurdes d’ailleurs. Ce peuple est parmi ceux qui ont le plus souffert du nationalisme arabe et du nationalisme turc. Sans oublier les Yézidis qui ont cruellement enduré sous le joug de l’État islamique en Irak et en Syrie, mais aussi sous les nationalismes arabes.

Pourquoi cette oppression de la part du nationalisme arabe ?
Je dois insister sur le fait que je ne critique pas ni ne nie l’arabité de la région, mais l’idéologie qui priorise l’histoire arabo-musulmane depuis le XVIe siècle et qui a voulu arabiser souvent à outrance toutes ces communautés qui n’étaient pas arabes. Cette idéologie a opprimé pour des raisons culturelles, linguistiques, politiques et pour des raisons de civilisation…

Remarquons aussi que les idéologues du nationalisme arabe, comme Michel Aflak, ignoraient l’histoire de cette région, l’histoire des civilisations anciennes. Ils ont tellement voulu privilégier une partie de cette histoire que leur concept de l’arabité ne revêtait plus aucun caractère scientifique rigoureux. Notons toutefois qu’il y a parallèlement un bon nombre d’auteurs qui ont publié beaucoup de travaux sur la nécessité de contextualiser et d’étudier l’histoire dans sa continuité. Malheureusement, ces études sont restées à l’écart.


(Pour mémoire : « Les chrétiens du Moyen-Orient pourraient disparaître dans une dizaine d’années, même du Liban »)


Vous préconisez des solutions dans votre livre...
À l’exception du Liban, la région souffre d’un manque terrible de liberté et de reconnaissance de la diversité. L’histoire de cette région depuis plus de 5 000 ans est riche par sa diversité sur le plan civilisationnel, culturel et religieux. Comment peut-on réduire d’une manière aussi uniforme une période de l’histoire ? La civilisation arabo-musulmane fait partie intégrante de l’histoire de la région. Mais elle n’est pas la seule. Qui connaît les Noirs d’Irak ? Savez-vous qu’il y a une population noire dans le sud de l’Irak ? Cette population commence aujourd’hui à s’organiser, alors qu’elle était complètement occultée avant. C’est le cas des Yézidis, des Mandéens, des Chabaks, des Kakaïs et des Circassiens en Irak.
Il faut donc inclure la diversité dans le corpus constitutionnel de ces pays. Par exemple, incorporer le christianisme oriental dans la Constitution au même titre que l’islam. En termes d’historicité, le christianisme oriental est là depuis 2 000 ans. C’est une civilisation orientale, sa langue est orientale (sémitique au même titre que l’arabe et l’hébreu), son héritage est oriental, son patrimoine est oriental, c’est une religion orientale par définition.
Le meilleur moyen d’intégration serait de reconnaître toute les composantes de la région qui est aussi syriaque qu’arabo-musulmane. On peut de ce fait dire que le Moyen-Orient est arabo-musulman et… syriaque.
Toutefois, la condition pour que la diversité soit reconnue, il faut qu’il y ait démocratie et liberté, des notions qui font malheureusement terriblement défaut.


*Joseph Yacoub, Une diversité menacée, les chrétiens d’Orient face au nationalisme arabe et à l’islamisme, éd. Salvator 2018


Pour mémoire
Difficile retour à la vie normale pour les assyriens de Syrie

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gaby sioufi

de quoi annihiler toutes les sornettes emises depuis des siecles a ce jour .
y compris la theorie des protecteurs des minorites.......

une perspective toute nouvelle digne d'etre inseree dans les programmes scolaires ET universitaires ,
basee sur DES FAITS sociaux et non pas theoriques et ideologiques.

jamais encore osee .

PS. on comprend pourquoi HN et son hezbollah libanais a voulu relier son cordon ombilical avec CELUI DE vali fakih pas vrai? car HN sait bien cela et n'a aucune confiance en 1 presume protecteur des minorites , surtout pas la sienne de chiite dans cet ocean sunnite environnant .

Saturne

Priere de clarifier certains points: le christianisme oriental a participle dans l'invasion de Byzance, n'a pas participle a la reforme protestante, a l'evolution du christianisme , a voulu jouer politique avec la Nahda, le baas et le PPS,et est reste effrite.
pourquoi s'attend-t-on a ce qu'il survive ?

Antoine Sabbagha

Alors adieu au christianisme en Syrie et en Irak car la diversité ne sera jamais reconnue, et il n’y aura jamais démocratie et liberté dans ces deux pays .

Yves Prevost

Pas plus que l'histoire de la France ne commence en 1789,celle du P-O ne débute au VIIème siècle avec l'invasion arabe.
D'ailleurs, pourquoi cette référence systématique à l'arabité? Le Liban a été occupé par les arabes durant 3 siècles (après sont venus les croisés, les kurdes et les mamelouks), contre 4 pour l'empire ottoman. Si la langue arabe a pu s'imposer (avec toutefois des particularités dialectales) plutôt que le turc, ce n'est qu'à cause de sa similitude avec la langue nationale originelle, le syriaque.
Au fait, comment se fait-il que dans les collèges libanais, au moins dans les classes littéraires, le syriaque ne soit pas enseigné?

Sarkis Serge Tateossian

Un sujet d'actualité, très intéressant. Bravo Joseph Yacoub, pour ses lumières.

Cela dit, il touche exactement le fond du sujet, à savoir le nationalisme arabe et l'islam radical, qui sont finalement imbriqués et ne font qu'un... Face à la diversité de l'orient.

Toutefois la faiblesse de son ouvrage (comme tout ceux qui ont essayé de traiter le sujet avant lui) réside dans l'absence d'une vision globale du problématique.

Dailleurs, quand le journal lui pose la question suivante : pourquoi ne parlez-vous que des quelques ? Il continuent à esquiver le sujet de manière incompréhensible.

La faiblesse des opprimés réside dans leur "désunion" et leurs susceptibilités.

toutefois c'est un ouvrage qui a le mérite d'exister même s'il est partial.
Bravo

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