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Moyen Orient et Monde

Difficile retour à la vie normale pour les assyriens de Syrie

Reportage

Dans la plaine du Khabbour, les assyriens ont beaucoup souffert des attaques jihadistes. Avec l’aide de forces kurdes et arabes, ils ont pu repousser l’EI hors de leurs terres, mais la communauté dispersée par les combats peine à retrouver un équilibre de vie, comme dans les régions rurales où de nombreux villages se sont vidés de leur population, notamment des jeunes, qui préfèrent rester dans
les villes.

26/03/2018

Haras nous accueille aimablement à l’entrée de Tell Tal. La nuque courbée, le vieil homme en uniforme kaki nous accompagne dans les rues désertes de son village. La mitraillette en bandoulière qu’il cale sous son épaule tranche avec le caractère inoffensif de cet assyrien assigné à la sécurité de son village. La région est désormais sécurisée et les jihadistes qui ont défiguré le village il y a quatre ans font désormais partie de l’histoire. Mais les séquelles de ce passage sont encore bien visibles. « Ils ont dynamité l’église le jour de Pâques », confie le gardien du village. Les habitants ont fui en traversant la rivière et ont rejoint les positions des forces assyriennes qui étaient en train de s’organiser. Mais ces dernières n’ont pas pu empêcher l’avancée des jihadistes de l’État islamique (EI) dans le chapelet de villages qui parsèment la plaine du Khabour, cette rivière qui se jette dans l’Euphrate plus au sud. Dans la région, l’EI a menacé les chrétiens de représailles s’ils collaboraient avec les milices kurdes considérées comme athées et donc hérétiques. Ils ont imposé un impôt (la jizya) à ceux qui ont décidé de ne pas s’enfuir et ont détruit les symboles chrétiens comme les croix et les lieux de culte dans leurs villages.

C’est à Tell Tamer, grand bourg multiculturel plus au nord, que l’avancée du groupe terroriste a rencontré une véritable résistance et où les forces assyriennes, dites Natoro, ont réussi à inverser la tendance avec l’aide des Unités de protection du peuple (YPG) et leurs alliés, aujourd’hui agglomérés dans les Forces démocratiques syriennes (FDS). « Les forces Natoro ont étés formées en novembre 2011 et ont commencé à se déployer dans les villages assyriens de la plaine du Khabbour », explique Robert Isho, leader de la milice chrétienne. « Notre objectif était la défense de la communauté assyrienne. À cette époque, nous avons dû faire face à des milices sunnites autoproclamées qui ont commis de nombreuses exactions comme des vols et des kidnappings. Beaucoup ont évolué vers le sectarisme, avant de rejoindre le Front al-Nosra, puis l’EI. Mais avec l’aide des Kurdes et de milices arabes alliés, que nous avons rejoints en 2013, nous les avons chassés. »

« L’État islamique restera »
Depuis cette époque troublée, la communauté assyrienne panse ses plaies et tente de reprendre un train de vie normal dans une Syrie encore parsemée de conflits. Si la menace jihadiste semble écartée pour le moment, les villages isolés de la plaine du Khabbour peinent à retrouver un équilibre démographique tel qu’il existait avant l’offensive de l’EI. Dans Tell Tal, les maisons vides surpassent en nombre les habitations occupées. Le village quasi fantôme a perdu de son effervescence. La plupart des maisons n’ont pas étés entretenues depuis la fuite des jihadistes qui y ont dissimulé de nombreux engins explosifs. Dans certaines, on peut trouver des inscriptions laissées par ces derniers : « L’État islamique restera », ou encore « Il n’y a d’autre divinité que Dieu ». Les propriétaires de ces maisons vivent pour la plupart chez des proches dans les villes de Hassaké ou Qamishli, ou dans des camps de déplacés. Certains sont parvenus à émigrer dans d’autres pays comme l’Australie ou le Canada. Peu semblent décidés à revenir.

C’est ce qui suscite le plus d’inquiétude au sein de la communauté assyrienne rencontrée sur place. Si la bataille militaire contre les jihadistes a bel et bien été remportée, la bataille psychologique pour convaincre les minorités de revenir s’installer dans leurs villages d’origine et perpétuer leur existence dans une Syrie pluraliste et multiconfessionnelle reste difficile à engager. « Beaucoup de jeunes qui ont goûté à la vie dans les villes n’ont pas envie de revenir habiter dans les villages. C’est vrai qu’il n’y a pas grand-chose à faire ici, à part cultiver la terre », confie Myriam, une habitante de Tell Masri, croisée dans une rue déserte de son village. « Même si j’ai fui lorsque les islamistes sont arrivés, je suis revenue dès que le village a été libéré pour reprendre le travail dans les champs. C’est notre terre ici, je ne m’imagine pas habiter ailleurs », ajoute-t-elle. Nos jeunes n’ont pas le même attachement à la terre, ce qui explique leur choix de rester dans les villes où ils ont plus d’activités modernes et de services.

« Le modèle fédéral nous convient »
Dans le nord de la Syrie, désormais autoproclamée Fédération de Syrie du Nord, les jeunes institutions mises en place ont donné une place aux assyriens comme à toutes les communautés. Shimon Yunan, membre du Parti démocratique assyrien (PDA), confie que sa communauté est bien représentée et que la collaboration avec les autres groupes ethniques est saine et constructive. « Nous sommes en bons termes et partageons un attachement à notre identité syrienne, renforcé par le fait que nous avons combattu ensemble contre les jihadistes, explique-t-il. Le modèle fédéral mis en place nous convient, car notre communauté est équitablement représentée. Mais il va falloir reconstruire nos demeures et inciter les réfugiés à revenir s’installer chez eux, ce qui n’est pas facile. » La communauté internationale fait peu pour le moment pour faciliter ce retour des minorités. « Il y a des organisations de soutien financées par des membres de la communauté vivant en exil qui lèvent des fonds pour permettre la reconstruction, mais nous ne bénéficions pas d’aides suffisantes pour le moment pour inciter les jeunes à rentrer chez eux », explique Shimon Yunan.

Robert Isho conclura avec ces mots : « Notre communauté a fait face à de nombreux massacres au cours de l’histoire. Aujourd’hui, des assyriens sont à nouveau menacés par des jihadistes dans le canton de Afrine avec la complicité de l’armée turque. Mais nous avons toujours été les partisans du dialogue et de la réconciliation. Nous souhaitons un avenir de paix où les questions religieuses ne s’immiscent pas dans le débat politique. » Les assyriens, comme bien des populations de Syrie, sont les otages d’une guerre qui n’en finit pas de provoquer des drames humains. Aujourd’hui encore, l’incertitude de l’avenir inquiète les minorités religieuses, comme les assyriens, qui veulent plus de garanties concernant leur sécurité et la stabilité politique du pays à l’avenir.

Alors que le conflit syrien entre dans sa huitième année, redoublant de violence avec l’invasion turque de Afrine et l’offensive du régime sur la Ghouta, aucune sortie de crise ne se dessine.


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ET D,IRAQ TOUT AUSSI... CHALDEENS ET ASSYRIENS ET AUTRES CHRETIENS ONT FUI ET FUIENT LES PERSECUTIONS DE LA RELIGION D,AMOUR DE L,AUTRE !!!!!!!!!!!!!!!!!!

Sarkis Serge Tateossian

Ce sont les conséquences incalculables de cette guerre rudement planifiée, qui désormais vont modifier le visage de tout le pays.
l'Europe en déclenchant le printemps arabe s'est fait bernée par des esprits tordus ...

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