Les carrières, ces plaies indélébiles dans le paysage libanais

Le scandale des carrières au Liban

Elles sont plus de 1 300 en activité, exploitées sans véritable planification ni contrôle. Histoire d’un ratage officiel vieux de plusieurs décennies.

20/03/2018

En le balafrant sauvagement, les carrières non réglementées de sable et de pierre affectent l’environnement libanais. Mais elles bouleversent aussi la vie des citoyens, notamment les riverains des zones touchées, et ce de manières très diverses. Élias en sait quelque chose. Avec une émotion qu’il peine à contenir, il évoque Mayrouba, le village de son enfance qu’il ne reconnaît plus aujourd’hui. Des centaines de carrières illégales appartenant à des « personnes influentes et protégées », comme il le dit, gangrènent au moins 15 % du paysage où tant de montagnes sont devenues des vallées, dans une zone qui n’est pourtant clairement pas classée comme propre à l’exploitation de carrières.
 « Mayrouba signifie eau potable abondante, or parmi les 120 sources du village, beaucoup sont mises à rude épreuve, raconte ce militant local engagé contre la prolifération des carrières illégales. L’une des principales, Aïn el-Tannour, qui donnait de l’eau froide en permanence, est actuellement exposée à l’air libre et son eau est devenue rare et chaude. Les habitants, eux, osent rarement se soulever, même s’ils sont lésés non seulement par l’altération du paysage et le déboisement systématique, mais aussi parce qu’ils voient souvent ces carrières grignoter, en toute impunité, leurs terrains ou des terrains publics. »


Mayrouba est loin d’être un cas unique au Liban, même si c’est un exemple souvent cité et qui résume bien le problème des carrières au Liban. Les carrières de pierre ou de sable, pour la plupart illégales, minent le paysage. Elles n’ont épargné ni les terres arables, ni les bois et forêts, ni mêmes les vestiges (la grotte préhistorique d’Antélias a été détruite par une telle exploitation). Dans plusieurs cas, elles s’approchent même dangereusement des zones habitées.





Les carrières peuvent représenter un certain bénéfice économique, mais elles doivent être strictement réglementées pour éviter les conséquences dévastatrices que l’on connaît aujourd’hui. Outre les montagnes éventrées et les collines déboisées, devenues si communes dans le paysage libanais, les carrières exploitées de manière chaotique font perdre au pays une ressource très précieuse et qui ne se renouvelle pas : la couche superficielle de sol productif. Selon les experts du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS) Carla Khater et Johnny Fenianos, cette couche de terre est une véritable banque de graines d’espèces locales qui permet à la nature de se régénérer. Les experts estiment que la perte de ce sol productif est, en fin de compte, bien plus grave que le déboisement par exemple, puisque sa disparition peut entraîner celle, définitive, des habitats d’espèces animales et végétales. De plus, les sols méditerranéens mettent très longtemps à se former, font-ils remarquer. Sauvegarder cette couche superficielle est donc une nécessité, selon eux. Une recommandation pourtant très peu suivie.
La perte de cette couche superficielle de sol a une autre conséquence gravissime : la vulnérabilité accrue des sources d’eau souterraine. En effet, cette couche de sol filtre la pollution, sa disparition met donc la roche perméable à nu, entraînant la pollution des sources d’eau.
Les carrières, c’est aussi la pollution de l’air, à cause de la poussière qui se dégage en permanence des exploitations, notamment en raison de l’utilisation d’explosifs pour détruire des pans de roc. Le ballet incessant de camions sur les sites est lui aussi une source de pollution de l’air et de nuisances, comme le savent si bien tous les riverains des zones touchées.



Illégales ? Oui, mais de quelle(s) façon(s) ?
Si tant de dégâts sont constatés à l’œil nu, c’est que ces carrières fonctionnent, dans leur majorité, de manière illégale.
Mais au fait, que veut dire « illégales » ? Si l’on s’en tient à la définition de la carrière, qui est un lieu d’extraction de matériaux de construction tels que la pierre ou le sable, on se rend compte que cette extraction se fait sous divers titres, comme le souligne une source très bien informée ayant requis l’anonymat.
Ainsi, aux yeux de l’administration, une carrière est un site fonctionnant en vertu d’un permis spécifique accordé par le Haut-Conseil des carrières présidé par le ministre de l’Environnement, et d’une autorisation du mohafez – notons, à ce titre, que le ministère de l’Environnement n’a pas donné suite à notre demande d’accès aux données les plus récentes (notamment de demandes de permis) sur les carrières et sur les mesures les plus récentes qu’il compte prendre. Le permis pour ouvrir une carrière impliquant des contraintes définies par la législation (voir texte par ailleurs), beaucoup préfèrent passer outre, et travailler avec de simples permis – moins contraignants – dits de « bonification de terrains », de « déplacement de stocks » ou d’ouverture d’une (prétendue) route… Dans les régions très éloignées, où l’on fait parfois peu de cas des institutions étatiques, on préfère même se passer de permis tout court.
Une carrière illégale est donc celle qui fonctionne sans permis adapté ou sans permis du tout. Mais dans le cas des exploitants qui ont pris la peine de présenter des papiers en règle, qui surveille s’ils suivent scrupuleusement ce qui leur est demandé ? De célèbres carrières à la porte de la Békaa bénéficient d’un permis accordé par le Conseil des ministres (instance supérieure au Haut-Conseil des carrières) pour 25 ans ! Qui leur demande des comptes durant tout ce temps ?


(Carrières au Liban : il y a urgence à agir, l'édito d'Emilie Sueur)


Un simple décret

Une grande partie des propriétaires de carrières sont donc passés maîtres dans l’art de contourner la loi, et les autorités ferment le plus souvent les yeux, invoquant la difficulté à réglementer ce secteur. Mais que prévoit la loi, justement ?
Il n’existe pas de loi qui régisse le secteur des carrières au Liban. En fait, un projet de loi existe depuis 2007, mais il n’a jamais été soumis au Conseil des ministres. En 2012, durant le mandat du ministre de l’Environnement Nazem Khoury, ce projet de loi a fait l’objet d’une attention particulière, mais sa présentation en Conseil des ministres a été retardée par d’autres projets de loi, ainsi que par le temps consacré par le ministère à travailler sur un nouveau plan directeur des carrières qui, lui non plus, n’a pas vu le jour avant le départ du gouvernement de Nagib Mikati en mars 2013. Résultat : le secteur reste sans véritable réglementation, signe, s’il en fallait, des pressions qui sont exercées dans l’ombre pour maintenir ce dossier au fond d’un tiroir.
La seule législation en matière de carrières est un décret portant le numéro 8803/2002, amendé par le décret 16456/2006, qui prévoit des conditions strictes, même s’il n’a pas la force d’une loi (voir encadré pour les détails). Il requiert de l’exploitant qu’il fournisse des informations précises sur les matières extraites et l’impact attendu sur le site, et réglemente l’utilisation d’explosifs. Il prévoit en outre une garantie bancaire versée par l’exploitant avant le début des travaux, placée à la banque, en vue de la réhabilitation future.
Tous ces outils sont conçus pour donner aux autorités les moyens de surveiller la nature du travail, les matériaux extraits, les bénéfices réalisés et, bien sûr, la réhabilitation des sites. De quoi sérieusement rebuter les exploitants mus par l’appât du gain sans limite, ce qui explique les épisodes rocambolesques où le scandale de la non-réglementation des carrières éclate pour se résorber à nouveau, sans solution effective. Des épisodes aboutissent à des « délais administratifs » accordés pour la poursuite du travail des carrières, ou pour les « transports de stocks », avant de se transformer en prolongation indéfinie du travail non réglementé, couverte par les autorités.

Un plan directeur inappliqué… depuis 2009
Le chaos régnant dans ce secteur a, sans surprise, conduit à une prolifération anarchique des carrières, le plus souvent illégales, sur tout le territoire libanais. Selon une étude sur l’impact environnemental sur les ressources naturelles publiée par le CNRS en 2011, sous la direction de Talal Darwiche, « les images satellites montrent que le nombre de carrières et les surfaces qu’elles couvrent ont explosé, passant de 784 carrières couvrant 2 897 hectares en 1989 à 1 278 carrières couvrant 5 267 hectares en 2005 ». Toujours selon cette étude, qui comporte les derniers chiffres officiels sur le nombre de carrières et d’hectares touchés (des chiffres en hausse selon des sources bien informées qui évoquent plus de 1 300 carrières aujourd’hui), il est précisé que « par rapport à la situation de référence de 1989, la superficie couverte par les carrières en 2005 a plus que triplé par niveau des anciennes terres arables, a progressé d’un tiers dans les espaces forestiers et a doublé dans les pâturages ». « Un total de 87 % de carrières étudiées représentent des risques sérieux pour la qualité des eaux souterraines », souligne encore l’étude, qui révèle « qu’environ 62 % des carrières sont situées dans un environnement hautement inadapté ».
Si un tel foisonnement est constaté dans des environnements hautement inadaptés, c’est que les plans directeurs successifs adoptés en Conseil des ministres n’ont jamais été pleinement appliqués. Un plan directeur avait été adopté en 2005, et un autre en 2009, qui préconisait de concentrer les carrières dans la zone de l’Anti-Liban. Ce plan a été jugé irréalisable par beaucoup de propriétaires de carrières qui ont argué des distances à parcourir. Des tentatives d’imposer un plan directeur modifié en 2012-2013 n’ont pas abouti, et c’est pratiquement le plan (inappliqué) de 2009 qui est toujours en vigueur.

Un dossier politico-économique complexe

Pourquoi un tel désastre se perpétue-t-il depuis si longtemps, et pourquoi tant d’infractions à la loi restent impunies ? Comme le résume un observateur, ce dossier est extrêmement compliqué à régler car certaines des parties prenantes sont souvent plus puissantes que l’État. Une chaîne politico-économique complexe, où le coût de la dégradation environnementale et le manque à gagner pour les caisses de l’État semblent secondaires.
Les perspectives, elles, sont assez sombres. En effet, si le chaos persiste, ses conséquences peuvent être bien plus dévastatrices au cas où la demande monte en flèche avec la reconstruction en Syrie (voir texte par ailleurs pour les détails). Ne serait-il pas temps de traiter ce dossier de manière stratégique et rationnelle, avec pour objectif la protection du territoire et des ressources ?



Pour mémoire

La politique de l’autruche dans la tragédie des carrières sauvages

Khatib à « L’OLJ » : La réglementation des carrières ne fait pas de doute

Samir Zaatiti, hydrogéologue : Vendre le sable de mer ? Nous allons détruire notre façade maritime...

Journée de l’environnement : de l’action plutôt que du folklore !

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Eleni Caridopoulou

Quelle honte ça c'est la mafia en plein.

Antoine Sabbagha

Ces criminels responsables de ce désastre écologique deviendront dans un mois députés . Vite votons pour eux .

Irene Said

Dans d'autres pays, les criminels responsables de ce désastre écologique seraient déjà arrêtés...mais nous avons compris depuis longtemps que nous ne sommes plus un pays...mais un repaire de corrompus de haut vol qui se tiennent tous la main.
Dont certains ont le culot de se représenter pour les législatives du 6 mai 2018 !

Et ceux qui se prétendent les champions anti-corruption et "du changement et des réformes" sont complices et certainement aussi bénéficiaires des retombées en dollars ou autres avantages de ces carrières.
Irène Saïd




Le Faucon Pèlerin

Derniers propos électoraux : Deux grands casseurs-concasseurs sont incorporés dans deux listes au Kesrouan et à Zahlé. S'ils seraient élus, leur immunité parlementaire les protégera contre toute poursuite ainsi ils multiplieront leur besogne dans les quatre coins du pays.

Le Faucon Pèlerin

Mon premier souvenir de vol des sables maritimes remonte à 1936 lorsque l'Etat avait voulu construire le Bassin N° 5 du port de Beyrouth. Pour cela, des voiliers se succédaient sur la partie sud de la baie de Jounieh pour transporter le sable et les galets puis les ramener vers le port de Beyrouth. Suite à cela, la mer a occupé le vide en s'avançant jusqu'aux maisons. Les propriétaires ont placé des cubes de béton, des digues et autres moyens de défense, en vain. C'est la jetée de l'ATCL construite vers la fin des années 1960 qui avait sauvé Jounieh maritime de la destruction totale.
Le deuxième s'est passé vers les années 1960, j'étais chasseur-tueur d'oiseaux. Je pratiquais mes tueries dans les pins du Haut-Meyrouba, des grives, des "kaykhen" (Grosses grives) et des bécasses étaient mes victimes. Des pins partout, des sables partout. Je m'étais absentés quelques années. J'y reviens vers 1972, plus de pins, plus de sables, plus d'oiseaux, tout a disparu.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LAID EST LE MOINS QU,ON PUISSE DIRE. CES GENS TRAVAILLENT A LEUR GUISE SANS PROGRAMME OU CONTROLE DE L,ETAT. ILS DENATURENT LES BEAUX PAYSAGES DU PAYS. ILS DEVRAIENT TRAVAILLER SOUS CONTROLE STRICT ET DANS DES LIEUX QUI N,AFFECTENT PAS OU DEFORMENT LA NATURE ENVIRONNANTE. LE CHAOS Y REGNE !

Cadige William

Deux nouvelles carrieres qui prennent forme dans l ‘indifference generale, sur la voie express du Metn, aux portes de la capitale.
A se demander ou sont nos gouvernants, et jusqu’ou les actuels (et les memes ) ou prochains elus vont continuer a demolir ce pays.

Sarkis Serge Tateossian

Extrêmement inquiétant. Les carences et l'absence des lois dans l'exploitation des richesses naturelles du pays, peut nous conduire à une catastrophe.
Nul n'est sensé d'être au dessus des lois y compris des lois morales

Sarkis Serge Tateossian

Extrêmement inquiétant. Les carences et l'absence des lois dans l'exploitation des richesses naturelles du pays, peut nous conduire à une catastrophe.
Nul n'est sensé d'être au dessus des lois y compris des lois morales

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