La réhabilitation des carrières au Liban : bien plus simple quand elle est planifiée

Le scandale des carrières au Liban
20/03/2018

Les plaies béantes qui balafrent montagnes et pinèdes à travers le Liban rappellent non seulement le désastre écologique que représentent les carrières, mais également l’impérieuse nécessité de redonner à la nature sa splendeur passée. La réhabilitation fait partie des devoirs de l’exploitant de carrières, selon la loi… si tant est que le permis est légal, ce qui est rarement le cas (voir textes par ailleurs). La plupart des carrières étant donc exploitées illégalement, loin des critères d’exploitation et des normes requises, est-il encore possible de réhabiliter les sites dégradés ?
Quelques éléments de réponse, avec deux experts du Conseil national de la recherche scientifique (CNRS), grands spécialistes en la matière : Carla Khater, chercheuse associée au CNRS et spécialiste dans la durabilité des écosystèmes, et Johnny Fenianos, chef d’entreprise et doctorant en psychologie de l’environnement, un doctorat effectué conjointement entre le CNRS et l’Université de Montpellier III. Pour les deux experts, la réhabilitation est tout à fait possible et nécessaire, et les méthodologies sont en développement continu.
 « Quand le terrain est privé, arrivera un moment où le propriétaire se trouvera obligé de réhabiliter l’endroit pour une utilisation ultérieure, estime Carla Khater. Le problème se pose différemment quand le terrain est public. »


Selon les deux experts, il existe une différence de terminologie pour désigner trois options possibles :
-    La restauration vise à revenir à l’écosystème tel qu’il était avant l’exploitation de la carrière, mais cela sous-entend que l’on ait une idée précise de ce qu’il y avait auparavant et de tenter de le récupérer
- La réhabilitation consiste à rendre l’écosystème fonctionnel et autonome
- La réaffectation ou réclamation consiste à réhabiliter le terrain à d’autres fins. À titre d’exemple, la transformation d’un site désaffecté en karting à Kortada.
 « En milieu méditerranéen, la restauration est désormais presque impossible vu le niveau de destruction qui a dépassé la capacité de résilience de l’écosystème, ainsi que les changements dans les conditions climatiques et dans la topographie, souligne Carla Khater. On peut cependant envisager une réhabilitation qui rende le site à l’état le plus proche de la nature initiale. »

Faire participer les populations
Selon les deux experts, le choix entre réhabilitation ou réaffectation dépend beaucoup du milieu dans lequel se trouve le site : si celui-ci est très éloigné des agglomérations, un retour à un état proche de sa nature d’origine peut être très intéressant. À l’inverse, s’il est proche de zones habitées, les besoins et desiderata des populations locales doivent être pris en compte : ils peuvent vouloir en faire un jardin public par exemple.
Dans tous les cas de figure, les experts examinent le site du point de vue de la biodiversité, de la géologie, de l’hydrologie, de la topographie… et tiennent compte de l’état du site après l’exploitation, sondant les connexions rompues dans la nature, l’impact sur le paysage, en y ajoutant les attentes de la société. « Et c’est à partir de là qu’on peut parvenir à un compromis, souligne Johnny Fenianos. En y ajoutant notre savoir-faire et l’estimation de ce qui est possible en termes de financement et de temps. »
Les difficiles décisions qui précèdent la réhabilitation d’une carrière, ainsi que la planification et les travaux eux-mêmes, sont du ressort d’une équipe pluridisciplinaire et qualifiée. Les deux experts déplorent que « 90 % des cas de réhabilitation de carrières actuellement au Liban se résument à la plantation d’arbres fruitiers, ce qui n’est pas adapté à tous les milieux : imaginez que la carrière se trouve dans l’entourage d’une réserve naturelle par exemple, l’introduction d’espèces étrangères au milieu peut gravement nuire à l’écosystème en augmentant le risque de maladies de la flore ».
Quant aux coûts, ils peuvent varier suivant trois facteurs principaux, la technique adoptée, le budget alloué et le temps nécessaire.
Actuellement, le CNRS s’intéresse à la recherche et au développement des méthodologies de réhabilitation. Il finance neuf recherches sur les techniques qui pourraient être envisagées dans ce cadre. Le CNRS a également mis en place l’Observatoire libano-français de l’environnement (O life), dirigé par Carla Khater, qui s’intéresse de près à la gestion des écosystèmes

Un site dégradé devenu forêt
La réhabilitation des carrières obéit à des conditions techniques particulières. La Lebanese Reforestation Initiative (LRI), soutenue par la USAid, a déjà entamé des projets de réhabilitation de carrières. Verdict : l’opération est tout à fait possible, même si elle est longue et coûteuse, surtout si le niveau de dégradation du terrain est très avancé et que la partie responsable de l’exploitation n’a pas assumé ses responsabilités.
À part un terrain réhabilité à grands frais par une cimenterie à Chekka, peu d’exploitants procèdent eux-mêmes à la réparation des dégâts, comme le leur demande pourtant la loi. Le LRI a déjà fait des interventions, mais uniquement sur des terrains publics que les municipalités ont mis à sa disposition ou des terrains de wakfs. Maya Nehmé, directrice du LRI, explique à L’Orient-Le Jour que des projets pilotes ont été mis en route dès 2012, notamment à Qlaya, au Liban-Sud, sur un terrain municipal sujet à une grave érosion. « Sur ce terrain, nous avons juste nivelé le sol, créé des canaux d’évacuation de l’eau et planté la terre, dit-elle. Aujourd’hui, l’ancienne carrière est pratiquement devenue une forêt. »
Dans d’autres carrières à Rachaya (Békaa-Ouest) prises en charge par le LRI, l’opération de réhabilitation s’avère plus intensive parce qu’il faut travailler le sol dont la couche productive a disparu. Dans d’autres encore, comme à Mekneh (Baalbeck), l’exploitation a laissé une pente très raide dont il faudra combler une partie avec des remblais. À Mresté, où se trouve une carrière sur un terrain proche de la réserve des cèdres du Chouf, il a fallu, en 2014, reconstituer des pans entiers de terrains et choisir les plantes en accord avec la biodiversité de la réserve. Et les exemples se suivent sans se ressembler.




Entre 50 000 et 250 000 dollars
Selon Maya Nehmé, le coût d’une réhabilitation de carrières dépend beaucoup de la manière dont elle a été exploitée à la base, des dégâts causés ainsi que des standards adoptés. Elle rappelle que « les critères définis par le ministère de l’Environnement sont très stricts, mais peu respectés par les exploitants ». Cela est un indicateur de manque de responsabilité sociale, qui se reflète au niveau des dégâts environnementaux.
Voici un aperçu des coûts à prévoir, selon Maya Nehmé :
-    Si des standards très élevés sont appliqués, la réhabilitation d’une carrière nécessite entre 50 000 et 250 000 dollars, suivant les exemples de travaux effectués au Liban
-    Le coût des plantations est sensiblement le même, c’est le travail de la terre qui peut être plus ou moins onéreux
-    Pour exemple, la réhabilitation de la carrière de Qlaya a coûté quelque 100 000 dollars, études et travaux inclus
Selon l’étude intitulée « Utiliser les instruments fiscaux pour contrôler la prolifération des carrières », effectuée avec le concours de l’Union européenne, des extrapolations sur le coût de la réhabilitation, basées sur des calculs du ministère de l’Environnement portant sur quinze sites, montrent que « le coût moyen pour ces (quinze) carrières de pierre s’élève à 1 180 165 dollars et le coût total à 693 millions de dollars pour l’ensemble du pays ».
Le coût de la réhabilitation des carrières est donc conséquent. Le faire assumer aux propriétaires est donc essentiel, d’une part, pour rappeler leur responsabilité vis-à-vis de la société (et de la loi) et, d’autre part, pour les pousser à mieux concevoir l’exploitation de la carrière dès les premiers stades. Réglementer le secteur est donc autant économique qu’écologique...

Reconstituer les corridors de biodiversité

Le processus de réhabilitation des carrières est également long : en moyenne six mois pour les études et la conception, et six autres mois pour la mise en application. Sans compter que certains sites sont si défigurés qu’ils en deviennent quasi irrécupérables…
Fidèle à sa mission première, qui est de reboiser des régions libanaises, le LRI est entré dans le domaine de la réhabilitation des carrières par le biais de cette activité. L’un de ses soucis majeurs, selon Maya Nehmé, est de reconstituer des corridors de biodiversité, en d’autres termes de reconnecter les forêts entre elles, dispersées par des activités humaines comme le défrichage pour l’agriculture, l’urbanisation galopante ou encore les carrières.



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