Culture

Najla el-Zein, fabricante de vent

L’artiste de la semaine

La designer, qui vient d'être représentée par la galerie new-yorkaise Friedman Benda, se fie au hasard et fait feu de tout ce qui lui tombe sous la main pour fabriquer des histoires qui se balancent entre géométrie et poésie...

24/11/2017

On s'attendait à affronter une (jeune) femme-cortex aux choix aussi bétonnés que ses créations sont ingénieuses et articulées, à la trajectoire tracée à l'équerre de ses projets agiles et pertinents. On l'imaginait en femme-orchestre à la curiosité effervescente, baroudeuse qui ne demande qu'à se faire peur avec des challenges ramassés aux petites cuillers qui s'empilent dans sa sculpture 2852 Spoons. On allait à la rencontre d'une femme-tronc dont les racines aventurières l'ont emmenée au Victoria & Albert Musueum, et plus récemment dans l'écurie de la prestigieuse galerie Friedman Benda à New York. Et l'on se retrouve face à Najla el-Zein, qui se positionne dans l'exact contraire de tous ces a priori. « Je suis loin d'être comme cela. Je n'ai jamais eu de plans et je me cherche toujours. » Et l'on découvre alors une énigme au propos dolent et à la réserve indolente, qui aime se laisser entraîner au fil du courant...

 

Obsession du cercle
Najla el-Zein baigne dans la douceur d'une enfance parisienne au cours de laquelle ses parents, collectionneurs de meubles Art déco, l'emmènent tous les week-ends crapahuter dans les puces. Ainsi, la petite fille « plus observatrice que bricoleuse, à l'époque plus yeux que mains », contemple en silence ce tas d'objets qui sont autant de portes vers le monde de l'art, auquel elle se frotte déjà en dessinant des cercles obsessionnellement. Pourtant rien d'autre ne lui prédisait une telle carrière, si ce n'est la conceptuelle école Camondo parisienne, au sein de laquelle l'artiste fait ses armes – à défaut d'études en histoire – et se passionne surtout pour la relation entre l'objet et l'espace, une dialectique qui ne cessera de la tirer par la manche tout au long de son parcours.

Si elle décroche aisément son diplôme, la jeune Libanaise ne trouve pas pour autant le créneau idéal où faire éclore ce qui se tramait dans la marmite de sa cervelle en ébullition. Elle a alors trop d'envies à découvrir, de facettes de sa personnalité à imaginer, de rêves à feuilleter, pour se plier à la dispendieuse course du temps par laquelle les sociétés poussent leurs jeunes à faire la mouche du coche. Forte d'une curiosité gambadante, Najla el-Zein donne libre cours à ses explorations et intègre l'ETNA à Paris, une sorte de laboratoire pour le cinéma expérimental. Pelotonnée dans les chambres sombres dont le silence lui cloue les ailes, l'artiste vit « une sorte de révélation », alors qu'elle découpe et rapièce des pellicules. Elle se souvient : « C'était presque de la chimie, je manipulais et transformais de la matière. Il y a eu un déclic. »

 

« Je ne sais pas »
Ne pas croire toutefois que ce tournant sera déterminant au point de dégager la jeune femme des interrogations qui la taraudent et de l'ancrer dans une trajectoire précise. Pour « me trouver, ce qui signifie continuer à me chercher », dit-elle, il lui faudra deux années d'expériences dans des think tanks à Rotterdam, puis un retour au Liban en 2010, dont elle explique les motifs par un « je ne sais pas » laconique. En fait, Najla el-Zein dit souvent « je ne sais pas », et cela rompt avec les réponses à tout crin des gens plombés par des certitudes de pacotille. Et elle n'a cessé de dire « je ne sais pas », comme pour creuser un interlude où sont venues se promener les rencontres, par hasard, qui l'ont conduite à l'artiste plus que probante qu'elle est aujourd'hui.

D'abord, il y a eu Rabih Kayrouz, qui lui a proposé l'aménagement de la boutique Starch en 2010, projet à travers lequel Nabil Houssami, propriétaire de la boutique Piaff, la repère et lui commissionne des installations d'une première vitrine qui cambriole l'attention avec sa structure faite à partir de petits parasols de cocktail. Recluse dans une timidité plus intense qu'il n'y paraît, Najla el-Zein installe les prémices de son œuvre à travers laquelle elle tisse au fin fil d'or des histoires fabriquées à partir de matériaux « qui sont uniquement des supports, moins importants que le message à transmettre ». Les cure-dents de son installation Sitt el-Settet par exemple – dont le rendu à la fois chatoyant et animal fait écho au double tranchant de la véritable sitt el-settet (la dame libanaise) – sont autant de personnages qui peuplent les fables de l'artiste. Elle confirme : « Sans me rendre compte, la matière finit parfois par se transformer, bien que cela ne soit pas mon objectif de départ. » Pareil pour ses sculptures Spoon, commissionnées par Gregory Gatserelia lors de l'ouverture de la SMO Gallery de Dubaï, où des milliers de cuillères, anodines de prime abord, s'entassent pour se faire goutte d'eau.

 

Transition
D'ailleurs, c'est grâce à cet objet que Salma Toukan, curatrice au Victoria & Albert Museum, invite Najla el-Zein à exposer au musée londonien en lui donnant carte blanche. « Cette liberté totale m'a effrayée, mais c'était un peu positif », se souvient celle qui tentera littéralement de « fabriquer du vent » en imaginant une sorte de rideau-frontière entre deux sections du lieu à partir de petites hélices. Égrenant les projets où se confirme sa griffe qui hésite entre géométrie et poésie, la créatrice participe à la biennale de House of Today en 2014, puis répète l'exercice en 2016 en proposant une sculpture en forme d'éponge végétale qu'acquiert Marc Benda, copropriétaire de la galerie Friedman Benda. « Au gré des discussions, il m'a proposé de rejoindre la galerie. En même temps, je découvrais la maternité et j'avais besoin de passer à quelque chose de plus personnel dans mon travail, de comprendre qui je suis », confie cette admiratrice des œuvres de Louise Bourgeois et Niki de Saint Phalle, « qui sont imbibées d'elles et de leurs douleurs ».
La première exposition solo de Najla el-Zein à la galerie new-yorkaise, dont elle vient de dévoiler la première série baptisée Distortion, se tiendra à l'automne prochain et s'intitulera Transition, clin d'œil aux mutations qui l'habitent depuis un moment. Quand à la date exacte, elle répondra, évidemment : « Je ne sais pas... »

1983
Naissance à Beyrouth

2007
Diplôme en design et architecture d'intérieur de l'école Camondo à Paris

2012
Première sculpture pour la SMO Gallery de Dubaï

2013
Exposition au V&A à Londres

2014 et 2016
Participation à House of Today

2017
Préparation de son premier solo show à la galerie Friedman Benda à New York

 

Dans la même rubrique

L'éternelle renaissance de la Jamila

Lamia Ziadé, une grande « mélancoquine »

Charbel Haber, ses maux en images

Lire aussi à la une

Retour à la page "Culture"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CHALEUREUSES FELICITATIONS A LA JEUNE TALENTUEUSE !

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les signatures du jour

L’édito de Émilie SUEUR

La double peine des Syriennes

Le Journal en PDF

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

X
Déjà abonné ? Identifiez-vous
Vous lisez 1 de vos 10 articles gratuits par mois.

Pour la défense de toutes les libertés.