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Culture

Lamia Ziadé, une grande « mélancoquine »

L’artiste de la semaine

Libanaise parisienne pop et glamour, l'auteure et illustratrice a signé au Salon du livre son nouvel ouvrage intitulé « Ma très grande mélancolie arabe » (P.O.L.). Portrait.

11/11/2017

Elle a arrêté de fumer depuis deux ans, mais continuer de dessiner frénétiquement cigarettes et bouteilles de whisky. « C'est lié, chez moi, à une certaine imagerie glamour du Moyen-Orient », révèle Lamia Ziadé.

Côté glamour, justement, il y a encore des relents de cigarettes dans la voix un peu rauque de cette longue liane brune, à l'accent (naturellement) parisien, mais à l'identité arabe revendiquée. « Cela m'énerve beaucoup qu'on me présente comme une artiste franco-libanaise. Je suis libanaise, c'est tout. Certes, j'ai le passeport français, mais je suis née et j'ai grandi au Liban. Et ce n'est pas parce que j'habite Paris (depuis 1987), que j'adore cette ville, que j'écris en français et que je suis de culture francophone, que je suis pour autant française. » Voilà, c'est dit crûment, librement, sans ambages. Un peu comme elle dessine, comme elle écrit, comme elle (se) raconte des histoires de femmes, d'amour, de désir, de guerre, de mort, de divas, de dictateurs, de miliciens et de martyrs. Mille et une histoires d'Orient quoi ! C'est en 2001, à l'occasion de la parution d'Utilisation maximum de la douceur, un livre de dessins érotiques accompagnés d'un texte de l'écrivain Vincent Ravalec, que le nom de Lamia Ziadé commence à circuler en dehors du milieu des éditeurs de livres jeunesse, des dessinateurs textiles (elle a notamment créé des imprimés de foulards et cravates pour Jean-Paul Gaultier) et des graphistes publicitaires dans lequel la jeune femme évolue jusque-là. L'ouvrage attire l'attention du galeriste parisien Kamel Mennour. Il lui consacre une première exposition, qui ouvrira les vannes d'une série d'accrochages dans des galeries, des foires et des musées... Lamia Ziadé s'empare du nu féminin et le revisite dans des collages et des dessins aux audaces pop-acidulées.

Premier tournant de carrière pour cette diplômée de l'École supérieure d'arts graphiques Penninghen, qui passe ainsi du livre pour enfant à l'art érotique et du statut de graphiste-illustratrice à celui d'artiste, un peu trop rapidement cataloguée « dessinatrice, arabe, de nus ».

 

« C'est mon style »
Le second tournant sera la conséquence des événements dramatiques de l'été 2006. Alors qu'elle s'apprête à rentrer au Liban pour les vacances, la guerre de juillet éclate. « Je me suis retrouvée bloquée à Paris, pour la première fois de ma vie. Et là, je me suis dit qu'il fallait que j'écrive sur cette guerre qui, depuis mon enfance, n'était toujours pas finie. »

Piochant dans ses souvenirs de petite fille de 7 ans lors du déclenchement de la guerre de 1975, elle rédige alors son premier roman graphique et autobiographique Bye Bye Babylone (Denoël). Elle y dépeint la société libanaise d'avant les événements, raconte et dessine sa vie sous les bombes, et les différends rounds de combats. Sous ses doigts, même les descriptions de ruines et de saccages s'avèrent pop et colorées.

« C'est mon style », reconnaît l'auteure-illustratrice qui, en dépit de cette légèreté de façade, s'est en réalité plongée dans les archives pour s'assurer de la teneur historique des différends épisodes de son récit. « Pour ce premier ouvrage, j'ai fait plein de recherches et j'y ai pris goût. J'ai trouvé cette activité vraiment passionnante », confie-t-elle. Du coup, lorsqu'un ami lui fait découvrir la voix d'Asmahan, elle cherche à en savoir plus sur cette diva des années 50 qui la fascine et découvre ainsi une scène arabe foisonnante et rayonnante d'une multitude de stars.

Elle en fera le sujet de son deuxième livre Ô nuit, ô mes yeux (P.O.L.) : une compilation quasi exhaustive de toutes les figures glamour et modernes de l'âge d'or du cinéma égyptien. Un travail de 4 ans et un gros succès d'édition. Sauf que Lamia Ziadé est une audacieuse, une impertinente. « Dans le choix de certains sujets ou la manière de voir certaines choses », précise-t-elle. Et donc, à force d'entendre les gens lui dire : « C'est génial d'avoir dévoilé un monde arabe glamour et beau », elle a « eu envie de montrer le contraire », avoue-t-elle dans un sourire coquin. Rajoutant, s'il fallait le préciser : « J'ai l'esprit de contradiction très développé. J'aime bien faire l'inverse de ce que l'on attend de moi. »

Et l'inverse, c'est justement Ma très grande mélancolie arabe (P.O.L.). Un pavé de 413 pages qui raconte un siècle d'histoire du Proche-Orient, à travers, cette fois, des histoires de guerres, d'attentats, de martyrs, de massacres, de despotes, de mausolées, de tragédies et d'assassinats... Un thème dense, « sombre et sérieux », véritable encyclopédie historique et politique de la région, que cette « mélancolique tout à la fois bonne vivante » a évidemment accompagné de ses illustrations pop et colorées. Normal pour cette illustratrice de littérature enfantine reconvertie en artiste érotique, cette dessinatrice devenue auteure, historienne et même rat de bibliothèque. Elle qui, dans une autre vie, aurait aimé être danseuse de cabaret, n'en est pas à un paradoxe près...

 

11 août 1968
Naissance à Beyrouth

1987
Elle s'installe à Paris

2003
Exposition à la galerie Kamel Mennour, Paris

2009
Exposition « Smoke » à la galerie Tanit, Beyrouth

2010
Publication de « Bye Bye Babylone : Beyrouth 1975-1979 »

2015
Publication de « Ô nuit, Ô mes yeux »

2017
- Publication de « Ma très grande mélancolie arabe »
- Nommée chevalier dans l'ordre des Arts et des Lettres par le ministère français de la Culture

 

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Le Faucon Pèlerin

Je suis exactement dans le même cas que vous, mais malgré le temps, je continue à parler le français avec l'accent 100% libanais.
Un proverbe : On peut arracher l'homme au pays, mais on ne peut pas arracher le pays au coeur de l'homme."

Sarkis Serge Tateossian

Une très grande sensualité ...artistique et littéraire .
A découvrir a tout prix

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